Bob

 

Tapi dans l’ombre, il attendait son heure. Rongeant son frein, se privant de tout pour ne pas se faire repérer, Bob tuait le temps à rêver à son heure de gloire. « Après le pain noir, viendrait le pain blanc… Ah ! Ah ! Ah ! Les autres mangeaient d’ores et déjà leur pain blanc… Les pauvres ! Comment auraient-ils pu se douter qu’il était là, bien caché, attendant l’heure d’agir ? ».

Bob en rigolait d’avance tout en surveillant les abords de sa cachette car il n’était pas tranquille. Son repos forcé lui donnait un peu plus de puissance chaque jour. Il se nourrissait de ce qu’il pouvait en prenant bien soin de ne laisser aucune trace de son passage. De temps en temps, il chantait d’une voix à peine perceptible. Bientôt Bob aurait sa chance comme tout ceux de sa race. Peut-être serait-il celui qui imposerait sa loi dans ce monde hostile où l’on réprimait sa famille.

Comme chaque être vivant de cette terre, il pensait détenir la vérité. Sa cause était juste et, pour l’affirmer, s’il devait détruire quelques ennemis, il le ferait. Son frère, Ork avait manqué d’ambition, il était trop sensible. Bob n’était pas comme son frère.

Ork était mort l’an passé. Tant pis pour lui ! Trop lent pour survivre, pas assez fort dans sa tête, trop fragile ! Il avait fallu que Bob le pousse vers sa première victime. Car dans la famille, c’était une tradition, on faisait ça de père en fils.

Bob se rengorgea. Lui était plus malin que les autres. Il saurait patienter jusqu’à ce que son attaque porte ses fruits à coup sûr.

De temps en temps il sortait de son antre pour sonder le terrain. Oh ! pas longtemps, juste cinq minutes. Il voyait des ennemis partout et rentrait vivement dans sa tanière. Alors le doute le prenait : allait-il réussir du premier coup ? Dans le cas contraire, il risquait de se faire prendre et il ne pouvait attendre aucune clémence de ses adversaires. Mais la confiance qu’il avait en lui effaçait rapidement ses craintes. Il se savait plus intelligent que la moyenne. Le tout était d’attendre l’instant où la garde de sa victime serait baissée. Pourquoi pas vers Noël ? Cette idée l’inspirait. Les gens ne pensaient qu’aux deux réveillons successifs et finissaient toujours par l’oublier quelques temps.

Personne n’était là pour lui dire quand viendrait l’heure mais il savait qu’il avait cette information dans ses gènes ; d’ailleurs, l’année dernière il ne s’était pas tellement trompé. Il avait frappé tellement fort qu’il avait eu droit à la première page des quotidiens et aux journaux télévisés. C’était en janvier, un jour de brouillard. Il s’en souvenait comme si c’était hier. Le deux janvier exactement. Les gens, la gueule de bois rapidement soignée au paracétamol, le moral dans les chaussures, reprenaient le chemin de leur bureau, essayant de penser à leurs prochains congés pour essayer de raviver une flamme d’espoir dans leur esprit embrumé. Il avait trouvé le bon moment pour agir à sa guise !

Bon, cette année, il fallait choisir une nouvelle date et, réflexion faite,  Noël était une idée de génie dont il n’était pas peu fier.

« Encore deux mois de patience » pensa-t-il en soupirant.

Une autre astucieuse idée avait été de se cacher chez sa future première victime. Evidement, c’était courir le risque d’être découvert mais, en même temps, quelle jubilation de la regarder vivre tous les jours, inconsciente de ce qui allait lui arriver.

La prochaine victime serait une femme qui portait le prénom démodé de Constance. Veuve d’un  directeur de prison, elle avait emménagé deux ans auparavant dans une petite maison avec dépendances pas très loin du centre ville d’Armonie, ce qui lui permettait de faire ses courses à pied. Constance Ventier était une femme de soixante huit ans très occupée par les nombreuses activités qu’elle menait de front : adhérente au club de scrabble, elle s’y rendait tous les mardis ; le mercredi et le vendredi elle faisait son marché puis donnait du temps aux resto du cœur ; le lundi elle se rendait au club de gym ; le samedi et le dimanche, fréquemment, elle recevait ses enfants et petits enfants.

 

Lise, sa petite fille de huit ans, aimait partir à l’aventure dans le jardin ; souvent, elle lui demandait de lui ouvrir le troisième bâtiment des dépendances qui ressemblait plus à une cabane en mauvais état qu’à un véritable bâtiment.

-         Il n’y a rien, Lise, je te l’ai déjà dit cent fois ! répondait Constance.

Effectivement, le jour de son installation, la femme avait fait le tour de son nouveau domaine et constaté que la cabane était vide. Elle avait refermé la porte à clef et, depuis, cette dernière avait mystérieusement disparue.

-         Un de ces jours, dit Constance, je ferai venir un serrurier.

-         Tu me dis toujours ça ! répondit la petite fille boudeuse.

-         Il n’y a rien d’urgent, je n’en ai pas vraiment besoin.

-         Ce serait pourtant une cabane formidable !

-         Tu en as deux autres ! ça ne te suffit pas ?

-         C’est que celle-ci a une fenêtre. On ne voit rien à travers mais je pourrais la nettoyer ! Ce serait ma cabane à moi !

-         Tu crois que tes cousins te laisseraient une cabane pour toi toute seule ?

-         Si c’est moi qui la nettoie et qui l’arrange et si je suis seule à en avoir la clef…

-         Ben voyons ! Il faudrait peut-être penser à partager, ma petite Lise ! et si tu tiens absolument à faire le ménage, tu peux laver les carreaux de la cuisine…

-         Tu me demandes toujours ce que je veux pour Noël. Et bien je veux la cabane au fond du jardin, poursuivit Lise sans tenir compte de la dernière remarque de sa grand-mère.

-         Avec les cailloux ? avait dit sa grand-mère en chantant avec un étrange accent. Nous verrons, mon ange !

 

Deux mois plus tard, Constance emballait trois cailloux blancs dans un papier sur lequel était écrit « la cabane au fond du jardin, je te la confie ». Elle ne pouvait pas empaqueter la clef de la porte parce que le serrurier, attendu depuis quinze jours, n’était pas encore passé.

« Je n’aurais jamais dû lui dire que ce n’était pas urgent » pensa-t-elle. Elle s’apprêtait à le rappeler lorsque le carillon de la porte du jardin retentit. Elle se précipita sur le perron pour apercevoir un homme chauve en bleu de travail devant une camionnette sur laquelle était inscrit « serrurerie dépannage ».

« Enfin ! » pensa-t-elle avant de se précipiter sur le portail pour lui ouvrir.

-         Vous avez un problème de serrure ma p’tite dame ?

-         Oui, c’est par là ! répondit Constance agacée que le chauve bedonnant se permette de lui donner de la « p’tite dame » alors qu’elle-même ne se serait pas permis de l’accueillir en lui donnant du « chauve bedonnant ».

Il faut dire que Constance avait toujours fait un complexe de sa petite taille. Elle remarquait d’ailleurs que le persifleur n’était jamais un Adonis. Comment pouvait-on se moquer ainsi des gens sans être irréprochable physiquement ?

Pour meubler, tandis qu’ils marchaient l’un derrière l’autre, le chauve dit :

-         Je viens de chez la « p’tite dame d’en face », elle avait perdu les clefs de sa maison. Je n’ai mis que cinq minutes pour ouvrir sa porte.

Rassérénée, parce que la « p’tit dame d’en face » mesurait bien un mètre quatre vingt - elle en faisait d’ailleurs aussi un complexe et marchait voûtée, la tête rentrée dans les épaules -, Constance s’adoucit et dit, l’air vaguement intéressé :

-         Ah bon !

Le bonhomme sentit que la dame s’amadouait. Il continua :

-         Si elle ne m’avait pas appelé pour une urgence, je ne serais pas venu chez vous aujourd’hui. Le malheur des uns fait le bonheur des autres, finit-il, visiblement heureux de sa conclusion.

-         Ah ! Ah ! Oui, bien sûr, c’est une chance pour moi ! Répondit-elle avant de penser : « eh ben, celui là, il peut s’asseoir sur son pourboire ! S’il n’y avait pas eu la voisine, il ne serait pas venu chez moi avant Noël !».

-         Elle est pas mal, d’ailleurs votre voisine. Un peu grande mais on dit que les grandes c’est les meilleures pour… Enfin vous voyez ce que je veux dire !

« Quel grossier personnage ! » songea Constance. « Et il trouve ça drôle ! ».

-         Voilà la porte que vous devez ouvrir ! dit-elle sèchement. Quand vous aurez changé le verrou, vous viendrez vous faire payer à la maison.

-         Ben la baronne, j’vous ai pas fâchée au moins ? demanda le serrurier.

Puis, sautant du coq à l’âne :

-         Dites, vot’mari l’était pas maton ?

-         Pas maton, mais directeur de prison, oui. A tout à l’heure Monsieur.

« Ben dis donc, pas commode la baronne ! » jugea l’ex-taulard. Il repensa à cette période de sa vie qu’il ne cherchait pas à cacher. Ces foutus matons lui en avaient fait voir de toutes les couleurs. Ainsi le directeur habitait ici. Il regarda autour de lui et siffla entre ses dents. « S’embête pas l’baron ! ».

Un peu plus tard.

-         Voilà, ma « p’ptite dame », c’est fini. J’vais vous faire une facture. A moins que pour une petite intervention comme ça, vous préfériez sans…

-         Etablissez-moi une facture, Monsieur.

-         J’la mets à votre nom… Au nom d’votr’homme ?

-         Au nom de Monsieur, préféra dire Constance, pas rassurée parce qu’elle soupçonnait le chauve d’avoir fait de la prison.

-         Eh ben voilà, y a pus qu’à faire le chèque ! J’aurais pas cru que c’te porte n’avait pas été ouverte depuis longtemps tellement qu’j’ai ouvert vite. C’tait pas d’la camelote c’te serrure, comme si l’avait été huilée la veille ! J’vous ai mis un verrou. J’vous donne les deux clefs qui vont avec.

-         Merci Monsieur et bonne soirée, dit Constance, en lui tendant le chèque et un billet de dix euros.

Depuis sa précédente décision de ne rien lui donner, elle avait réfléchi. Après tout, cet homme travaillait maintenant pour s’en sortir. Ses mauvaises manières n’étaient que le résultat de son éducation. Constance, incorrigible idéaliste, croyait qu’un simple geste pouvait changer le cours de la vie d’un homme. Il suffisait de faire le bon geste au bon moment.

Visiblement ravi du pourboire, le gars, en guise de salut, porta un doigt à sa casquette qui n’était que virtuelle et dit :

-         Direz bien des choses à vot mari ! J’en garde pas un si mauvais souvenir que ça.

-         Joyeuses fêtes de Noël, Monsieur. A votre famille aussi.

-         De même M’dame !

Enfin, il lui donnait du « madame » ! Après tout ce n’était certainement pas un mauvais gars. Constance se reprochait sa mauvaise humeur de tout à l’heure. Elle le rappela :

-         Ça vous dirait un bout de bûche de Noël ? Enfin, c’est du gâteau roulé au chocolat… J’en ai fait pour le réveillon mais il y en a toujours trop.

-         Oh ! ça c’est chouette m’dame ! C’est la patronne qui va être surprise, elle qui déteste faire la cuisine.

Elle lui donna une bûche complète pour se faire pardonner son attitude du début.

Avec un sourire enfantin, le chauve dit :

-         Ça va me rappeler mon enfance ! Merci m’dame !

Tous deux repartirent à leurs occupations, finalement heureux de leur rencontre. L’esprit de Noël planait déjà sur cette journée du 24 décembre.

Il était onze heures, Constance avait des tas de choses à faire afin de recevoir dignement sa famille le soir même. Elle jeta un œil sur les clefs restées sur la table, hésita pour finalement les mettre dans un tiroir. Elle manquait de temps pour refaire le paquet de Lise. Après tout ce n’était pas grave !

« Allez ! au boulot ! » se dit-elle.

La neige commençait à tomber. Elle dura jusqu’à seize heures mais Constance eut à peine le temps de s’en rendre compte tant elle s’affairait dans sa cuisine. Lorsqu’elle jeta un œil par la fenêtre, elle fut éblouie par la luminosité extérieure. Un froid vif s’abattait sur la ville. Le ciel, totalement découvert permettait d’assister à la descente du soleil vers l’ouest. Les hauts bâtiments allaient bientôt le cacher.

« Il n’a pas l’air de faire chaud, heureusement que j’ai fait le sapin hier ! », songea Constance.

De concert une petite voix inaudible pour Constance disait :

« Le moment est presque arrivé ! Je vais prouver, une fois encore, que je suis le meilleur dans ma spécialité ! »

Sans doute, la femme, si elle avait entendu cette petite voix, aurait-elle pris des précautions. Son mari, à cause de sa profession, lui avait appris à se défendre.  Il craignait toujours pour sa vie lorsqu’ils habitaient dans les appartements réservés aux gardiens, dans l’enceinte de la prison. Elle avait le droit de posséder une arme et bien qu’elle n’ait jamais eu à le faire, savait s’en servir.

L’heure était aux préparatifs de la fête. Constance, inspecta son travail, en fut satisfaite, regarda l’heure et décida qu’il était temps de s’occuper d’elle-même. L’idée d’aller se plonger dans un bon bain la tenta mais elle se ravisa. Il valait mieux prendre une douche car le bain l’aurait délassée mais aussi engourdie, or elle devait garder toute son énergie.

Une heure plus tard, elle sortait de la salle de bain, fraîche et pimpante. Il ne lui restait qu’à dresser la table et, de toute façon si tout n’était pas fini avant l’arrivée des ses enfants, ils seraient ravis de l’aider à terminer. Elle n’allait pas se mettre la pression pour si peu.

Le carillon retentit.

« Déjà ! » pensa-t-elle, avant de se précipiter dans l’entrée. « Tiens, les gendarmes ! ». Elle reconnut Loïc Tybor, qu’elle avait déjà eu l’occasion de rencontrer plusieurs fois depuis deux ans. Loïc passait de temps en temps pour s’assurer que tout allait bien pour Constance. « En souvenir de son vieil ami », disait-il. Constance ne se souvenait pas que son mari lui ait jamais parlé du lieutenant mais l’homme étant sympathique, elle n’y voyait aucun inconvénient d’autant que la ronde quotidienne de la voiture de patrouille dans sa rue la rassurait. 

-         Bonsoir, Madame ! Désolé de vous déranger mais nous avons un détenu qui s’est échappé il y a un mois d’une prison du sud de la France et il a été aperçu dans le quartier. Nous nous demandions si vous ne l’aviez pas vu ?

-         Pourquoi voulez-vous qu’il soit passé chez moi ? Je le connais ?

-         Ben, c'est-à-dire qu’il a séjourné dans la prison tenue par votre mari et on sait qu’il a juré de se venger de tous ceux qui l’avaient gardé enfermé.

Loïc raconta :

-         Le détenu a profité de la promenade pour s’enfuir, vous vous rendez compte ? Il a franchi un grillage puis le mur d’enceinte de la prison sans que personne n’ait le temps d’intervenir. A quoi ça sert qu’on les attrape s’ils ne sont pas capables de les garder ? dit-il en parlant du personnel des services pénitentiaires.

Enfin, le plan Epervier est déclenché, toutes les forces de police et de gendarmerie le recherchent.

Ils discutèrent un moment encore de l’événement puis enchaînèrent sur la soirée de réveillon.

-         Vous recevez vos enfants et vos petits-enfants cette année ?

-         Oui, ils seront tous là ! répondit fièrement Constance.

-         Vos deux filles et vos deux garçons ? Vous avez une sacrée chance que tout ce petit monde s’entende bien. Dans ma famille, ce n’est pas le cas.

Un froid sec semblait vouloir s’installer pour le reste de la nuit. De temps en temps, Constance regardait sa montre, inquiète de voir l’heure tourner. Loïc finit par s’en apercevoir et, bien qu’il ne soit pas pressé parce qu’il ne terminait son service qu’à vingt trois heures, il se décida à partir.

-         Allez madame, ce n’est pas tout ça, il faut que j’y aille. Je suppose que vous avez aussi pas mal de choses à faire avant le réveillon.

-         Oui, c’est exact ! Voulez-vous un morceau de bûche ? Enfin, c’est du gâteau roulé au chocolat.

-         Pourquoi pas ? Vous savez, ce n’est pas drôle de travailler quand tous les autres font la fête. Remarquez que cette année, je me suis mieux débrouillé que l’année dernière, je ne travaille qu’un seul réveillon sur deux. Hé ! Jacques ! un bout de gâteau, ça te dirait ?

Le deuxième gendarme, resté au chaud dans la voiture, se fendit d’un sourire et secoua la tête en signe d’assentiment. Constance partit dans sa cuisine et emballa dans du papier d’aluminium deux copieuses parts de bûche.

-         Merci, madame ! dit Loïc. Et surtout si vous avez n’importe quel problème ce soir, n’hésitez pas à m’appeler. Pour le prisonnier en cavale, ne vous inquiétez pas trop. Il est assez rare que ceux qui s’échappent s’en prennent à la famille d’un directeur de prison, ils ont trop peur de se faire remarquer. Enfin, c’est la routine, il fallait que je passe vous voir. Je ne le regrette pas d’ailleurs, dit-il en soupesant les deux parts de gâteau. Bon réveillon à toute votre famille !

-         A vous aussi !

Là dessus, Constance s’empressa de rentrer. Elle était gelée, ses chaussons étaient glacés et trempés. Si quelqu’un venait une fois encore  sonner, elle se promettait d’enfiler des après-ski pour aller ouvrir la porte du jardin. Elle les sortit de la boite à chaussure dans laquelle elle les avait mis au printemps.

« Manquerait plus que j’attrape du mal ! » pensa-t-elle. Elle se remémora les deux visites qu’elle venait d’avoir. Le hasard voulait que les deux hommes connaissent son mari. Comme elle ne croyait pas au hasard, elle pensa que cela devait être un signe de son époux qui, de là où il était, envoyait à sa famille ses voeux de Noël. Rassérénée par cette idée positive, elle reprit son travail avec sérénité.

 

Deux heures plus tard, la maison retentissait de musique, de cris d’enfants et des plaisanteries des grands.

A l’extérieur, à vingt mètres du perron, le grand sapin de Noël décoré le week-end précédent, scintillait grâce a quatre grandes guirlandes lumineuses.

-         Il fait tellement froid ce soir, que nous regarderons le sapin de la fenêtre de la cuisine, bien au chaud, à minuit.

-         Oh non, Mamie ! On ira dehors, avec les bougies. Sinon ce ne sera pas un Noël comme d’habitude, implora Gédéon, un des petit fils de Constance.

Son oncle Simon intervint aussitôt.

-         Si Mamie a froid, on fera comme elle l’entend. C’est Mamie qui commande ce soir.

-         Allons, tu as raison, ce ne serait pas Noël si nous n’allions pas saluer le sapin ce soir. Nous nous couvrirons bien, voilà tout.

Un éternuement vint ponctuer sa phrase. Assurément, elle avait pris froid.

-         Eh bien, Maman, tu t’es enrhumée ? Fais attention à ce que ce ne soit pas la grippe, on dit qu’elle va être mauvaise cette année.

-         Non, ce n’est rien, j’ai pris froid tout à l’heure. Je ne t’ai pas dit que les gendarmes étaient passés.

-         Les gendarmes ? Que voulaient-ils ?

Constance rapporta la visite de Loïc Tybor. Simon, son fils, s’inquiéta de savoir un détenu en cavale alors que sa mère vivait seule dans une si grande maison.

-         Il m’a dit qu’il n’y avait aucune inquiétude à avoir.

-         Pourquoi est-il passé alors ?

-         Parce que c’est la routine. Lorsqu’un détenu est vu dans une région, il y a un certain nombre de personnes à prévenir. Ce n’est pas plus grave que cela !

Un nouvel éternuement la secoua.

-         J’ai bien pris froid ! Ce n’est pas de chance un soir de Noël !

Si nous passions aux choses sérieuses ? Il faut songer à se mettre à table sinon le père Noël va prendre du retard.

-         Ok Maman, je préviens les filles !

La tradition voulait que les personnes recevant pour le réveillon de Noël, parce qu’elles avaient travaillé toute la journée à préparer les mets qui seraient dégustés à table, ne s’occupent plus de rien à partir du moment où les invités étaient arrivé et jusqu’au départ de ceux-ci.

Les deux filles de Constance, Sandrine et Léna et sa belle fille, Jeanne allaient donc servir et desservir la table puis s’occuperaient de mettre la vaisselle dans le lave vaisselle et de ranger avant de préparer la deuxième partie du réveillon.

La deuxième partie du réveillon commençait avec le salut du sapin illuminé qui se trouvait dans le jardin. Les fêtards, quelques-uns un peu éméchés, partaient en procession, une bougie à la main jusqu’à l’arbre majestueux rendu magique par ses décorations. Cette tradition familiale remontait aux parents de Constance qui l’avaient instaurée pour permettre à un adulte de disposer les cadeaux autour du sapin qui se trouvait à l’intérieur de la maison sans que les petits ne le voient. Lorsque celui qui avait joué au père Noël venait rejoindre la troupe autour du sapin extérieur, tout le monde savait qu’il était temps de rentrer.

Du temps ou Constance et sa famille habitaient en appartement, cette coutume n’avait pas pu être respectée mais, depuis quelques années, que Noël se fasse chez elle où chez ses enfants, elle l’était à coup sûr. Le sapin était le premier arbre planté dans le jardin des membres de la famille afin que Noël puisse être fêté honorablement chaque année.

Pour l’heure, nos amis en étaient à chanter des cantiques de Noël autour de l’arbre majestueusement paré.

Le froid traversait les manteaux pour glacer les participants jusqu’aux os. Gérald, le plus jeune des fils de Constance ne les rejoignait toujours pas et l’inquiétude de geler sur place les saisissait les uns après les autres. Constance s’était mise à tousser discrètement mais la quinte qui la tenait ne semblait pas vouloir finir. N’y tenant plus, sa fille Sandrine intervint :

-         Restez-là, je ramène Maman à la maison ! jeta-elle à la famille. Et je vais voir où en est Gérald, chuchota-elle à l’intention de son mari.

En entrant, Sandrine installa sa mère qui toussait de plus belle dans un des fauteuils du salon. Elles furent surprises de constater que très peu de cadeaux étaient remontés du sous-sol.

-         Je vais voir ce que fiche Gérald ! dit la jeune femme, irritée par son lambin de frère.

Elle se précipita sur la porte qui menait à la cave.

Bizarrement, lorsqu’elle ouvrit la porte qui y menait, la lumière n’était pas allumée. L’interrupteur semblait ne pas fonctionner. Elle l’avait actionné plusieurs fois et rien ne se passait. Elle cria :

-         Gérald, tu es là ?

Un grognement lointain sembla lui répondre. Elle revint affolée vers sa mère.

-         Maman, il se passe quelque chose. As-tu une lampe de poche ?

Puis, sans attendre de réponse, elle se précipita vers la porte d’entrée, l’ouvrit et hurla :

-         Revenez, on a besoin d’aide !

Saisis par l’émotion que laissait transparaître son appel, son frère et ses beaux-frères se précipitèrent  tandis que les femmes regroupaient les enfants.

-         Que se passe-t-il ?

-         Il faut descendre au sous-sol mais il n’y a plus de lumière. Je ne trouve pas de torche.

-         Nous avons les bougies, on y va !

Simon et Alex descendirent à la lueur vacillante de leur chandelle. Sandrine qui avait enfin trouvé la lampe les rejoignit en bas de l’escalier.

Le reste de la famille, adroitement dirigée par Constance, se retrouva dans la cuisine. Il n’était pas question de laisser voir aux plus jeunes le travail du père Noël inachevé.

Arrivés en bas, Sandrine, Simon et Alex ne virent rien de particulier hormis les paquets enrubannés à moitié recouverts par le grand drap destiné à les dissimuler du regard des petits.

Un gémissement les orienta sur la droite. Le faisceau de la torche éclaira un Gérald allongé par terre qui se plaignait dans une semi inconscience.

-         Mon Dieu ! lança Sandrine, avant de se précipiter sur lui.

-         Que s’est-il passé ? demanda Simon.

A la faible lueur de sa bougie, il tentait d’inspecter le reste de la pièce tandis que Fred aidait sa belle sœur à réanimer Gérald.

-         Où suis-je ? demanda ce dernier en reprenant ses sens.

-         Dans le sous-sol. Tu devais remonter les cadeaux dans le salon. Que t’est-il arrivé ?

-         Oui, je m’en souviens. Je ne sais pas ce qui m’est arrivé. Ah si ! la lumière s’est éteinte… ça a fait un bruit… et puis, je ne sais plus. J’ai dû me cogner.

-         Passe moi ta lampe, demanda Simon à sa sœur.

Elle la lui tendit et il s’en empara vivement.

-         Regardez, on dirait que l’ampoule a éclaté !

-         Oui c’est vrai, il y a des bouts de verre partout par terre.

-         Il est temps que l’on remonte les cadeaux, intervint Sandrine. Chacun va en prendre un peu, ça ira plus vite.

Simon trouva  une ampoule pour remplacer celle qui ne fonctionnait plus. Gérald se sentait assez remis pour pouvoir monter les escaliers sans aide. Il fit mine de prendre des cadeaux mais sa sœur l’en dissuada et l’enjoignit de passer le premier.

Sandrine et Fred éteignirent les bougies avant de les poser à même le sol. Ils emplirent leurs bras de paquets et montèrent à leur tour les escaliers qui restaient dans la pénombre. L’ampoule qui les éclairait habituellement semblait avoir rendu l’âme, elle aussi.

A son tour, Simon joua le facteur du père Noël. Il n’avait pas l’esprit tranquille. Que deux ampoules claquent en même temps et que son frère s’en assomme de surprise lui semblait anormal.

Constance se précipita sur son fils dès son entrée dans la cuisine.

-         Que s’est-il passé, Gérald ?

-         L’ampoule a claqué et j’ai dû me cogner quelque part…

Le jeune homme se tenait la tempe droite. Sa main maculée de sang impressionna les enfants.

-         Montre-moi, dit sa mère avant d’être prise par une quinte de toux.

Sa fille qui arrivait alors, lui dit :

-         Tu ferais mieux de prendre un bon grog Maman et de t’installer dans un fauteuil au chaud près de la cheminée. Je vais soigner Gérald.

-         Non, je vais le faire, moi, intervint Jeanne, la femme de Gérald. Occupe toi de ta mère. Tu sais que normalement elle ne doit plus toucher une casserole de la soirée.

-         Tu as raison, Jeanne, je vais lui faire son grog.

Les enfants, restés sages jusqu’à présent, commençaient à s’impatienter. En cinq minutes, Sandrine prépara le bol de lait chaud dans lequel elle mit une bonne rasade de rhum.

Les garçons prévinrent que le père Noël était passé et tout le monde sortit de la cuisine pour se rendre dans le salon.

Sandrine tendit le bol à sa mère avant de s’emparer de son appareil photo pour graver à jamais le douzième noël de son fils. On attendit Jeanne et Gérald et la distribution eut lieu dans la bonne humeur habituelle.

Après avoir mangé la bûche et bu du champagne, les enfants allèrent se coucher dans la chambre dortoir tandis que les adultes continuaient de plaisanter en rangeant.

Seul Simon paraissait inquiet. Il était le seul, en dehors de Constance, à connaître l’histoire du prisonnier évadé. Il jeta un œil sur sa mère pour constater qu’elle était endormie dans un fauteuil. Un livre, une écharpe, et divers emballages s’entassaient autour d’elle. Simon se dit qu’il était temps d’avoir une conversation entre adultes.

Il parla alors de l’évadé et de ses doutes quant à ce qui s’était passé dans le sous-sol. Il termina ainsi :

-         Comment as-tu fait pour te cogner à la tempe, Gérald ? T’es-tu posé la question ? Tu marchais en crabe ? Normalement, lorsqu’on ne voit rien, on essaie d’aller devant soi, les bras tendus, pas comme tu sembles l’avoir fait, la tête la première. A moins que tu ne sois tombé de tout ton long mais tu t’en souviendrais et, de plus, on tombe plutôt sur les genoux lorsqu’on marche lentement et que l’on trébuche sur un obstacle.

-         Et alors ? Comment crois-tu que ce soit arrivé ? demanda Fred.

-         Je pense que Gérald a été assommé, martela Simon en espaçant les syllabes.

-         Tu ne crois pas que tu en fais un peu trop ? demanda ingénument Jeanne. Sa tête a pu rencontrer une étagère. Tu penses vraiment que l’un d’entre nous l’a assommé ? Pourquoi et qui ? Nous étions tous dans le jardin.

-         Mais justement, je ne pense pas que ce soit l’un d’entre nous, expliqua Simon d’une voix rauque.

Puis, devant l’air ébahi de sa famille, il ajouta, sûr de lui :

-         Il y avait quelqu’un d’autre !

-         Tu penses que c’était le prisonnier en cavale ?

-         Pourquoi pas ? En tout cas, quelqu’un a assommé Gérald.

-         Allons voir au sous-sol tous ensemble pour en avoir le cœur net, dit Jeanne, nous dormirons mieux après avoir vérifié que personne ne s’est introduit dans la maison.

-         Allons-y tous, d’accord !

Ils descendirent en cœur pour essayer de trouver une preuve de l’intrusion de quelqu’un. Le soupirail, qui donnait sur l’arrière de la maison fut vérifié mais des barreaux interdisaient l’accès d’un intrus.

-         Tu vois bien qu’il est impossible que quelqu’un ait pu rentrer, dit Jeanne à Simon du ton que prend une mère pour rassurer ses enfants.

Il faut dire qu’elle ne croyait pas du tout aux divagations de son frère. Elle n’avait aucune envie de s’éterniser au sous sol et comptait bien aller se coucher au plus vite.

-         A moins qu’il n’ait utilisé la porte, comme tout le monde, renchérit Simon en restant sur ses positions.

-         Nous l’aurions vu passer ! s’énerva Fred qui commençait à être fatigué de perdre ainsi son temps.

-         Pas s’il était déjà là à notre arrivée !

-         Arrête avec tes divagations, s’inquiéta Jeanne, tu vas finir par nous faire peur.

-         Venez voir ce que j’ai trouvé ! triompha Sandrine.

Elle venait de tomber sur le pied central d’un guéridon qui n’avait jamais été remonté depuis le déménagement de Constance. L’objet portait des traces de sang frais.

-         Voilà l’arme dont s’est servi l’assommeur ! affirma Simon, triomphant.

-         Si nous remontions maintenant ? proposa Jeanne que la peur commençait à tarauder.

-         Elle a raison, acquiesça Sandrine, nous y verrons plus clair là haut.

Ils remontèrent en file indienne, empruntant l’escalier étroit qui longeait le mur, tarabustés par ce qu’ils venaient de découvrir.

Quelqu’un était caché dans le sous-sol pendant qu’ils réveillonnaient au dessus. Ce quelqu’un n’avait pas hésité à assommer Gérald. Qui sait ce qu’il voulait et jusqu’où il pouvait aller.

Jeanne qui se trouvait en tête dans les escaliers arriva la première à la porte qui donnait dans l’entrée. Elle appuya sur la poignée, poussa la porte mais celle-ci résista. Au même moment, la lumière s’éteignit.

-         Qui a éteint ? demanda Gérald.

-         Je ne peux pas ouvrir la porte, gémit Jeanne.

-         Laissez-moi passer, dit Simon en tentant de se glisser le long du mur pour doubler ceux qui étaient devant lui.

-         Doucement, tu vas me faire tomber ! gronda Gérald.

-         Ne me laissez pas toute seule derrière, implora Sandrine qui grimpa les quelques marches qui la séparaient de son frère pour s’agripper à son bras.

-         La porte est fermée de l’extérieur, rugit Simon, après avoir essayé par tous les moyens de l’ouvrir. Le sale type est dans la maison et nous, comme des cons, nous sommes au sous-sol.

Gérald, essaye de redescendre ! Il y a l’autre interrupteur à côté du congélateur. Dépêche-toi d’allumer. Il va falloir enfoncer la porte. Il nous faut des outils.

-         Mes enfants ! hurla Jeanne.

-         Arrête de hurler, ça ne sert à rien ! Il faut qu’on ouvre cette maudite porte !

Entre temps, Gérald était arrivé à l’interrupteur et avait pu allumer la lumière.

-         Ne restez pas dans l’escalier, commanda Simon. Il faut nous laisser de la place.

Gérald revenait avec une perceuse et une scie sauteuse.

-         Dommage qu’on n’ait pas une tronçonneuse, on serait allé plus vite. Il me faut une rallonge, dit Gérald en redescendant les marches.

Alors qu’il revenait avec la rallonge, il pensa brusquement qu’il avait son téléphone portable dans la poche de sa chemise.

-         J’ai un téléphone, cria-t-il, victorieux.

-         Appelle les secours, j’apporte la rallonge à Simon, dit Fred qui lui arracha presque le câble des mains.

-         Ça ne passe pas ! se lamenta Gérald.

-         Essaye d’un autre endroit, ne perds pas de temps, débrouille-toi pour que ça passe ! hurla son frère avant de mettre la perceuse en marche.

Il pesait de tout son poids sur le manche de l’outil pour traverser au plus vite la porte en bois dur. Il y arriva et commença à agrandir le trou quand, brusquement, le courant fut coupé.

-         Le salaud ! tempêta Simon, furieux.

-         Laisse-moi ta place, Simon, lui demanda son frère. Peut-être que près de la porte, j’aurai une chance de capter.

Simon se retira.

-         Je te laisse deux minutes pendant que je vais chercher d’autres outils. Dépêche-toi.

Sandrine avait récupéré les deux bougies qu’elle avait laissées lors de sa précédente descente au sous-sol. Par chance, Jeanne avait un briquet. Sandrine apporta une bougie à son frère qui farfouillait dans les outils de son père que Constance avait gardés.

-         J’y suis, j’ai la ligne, chuchota Gérald. J’appelle la police.

Trois minutes plus tard, Gérald raccrochait en disant « ils arrivent ! ».

Fred qui rongeait son frein en attendant qu’il raccroche, le tira vers le bas pour qu’il le laisse passer.

-         Doucement ! maugréa Gérald.

-         Laisse moi ! il faut ouvrir cette foutue porte au plus vite. Qui sait ce qui se passe là haut ? Il y a nos enfants et ta mère.

Fred se jeta sur la porte de toutes ses forces mais ne réussit qu’à l’ébranler. Il réitéra deux fois tentant d’oublier la douleur qui lui vrillait l’épaule. Son beau frère le remplaça puis son autre beau frère mais rien n’y faisait, ils étaient bel et bien coincés dans cette cave alors que juste derrière la porte, leurs enfants avaient besoin d’eux.

Pendant ce temps, Simon cherchait toujours un outil qui lui permettrait d’ouvrir la porte.

Il finit par demander à son entourage :

-         Quelqu’un a-t-il encore des notions de chimie ? Il faut fabriquer un explosif !

-         Bien sûr ! dit Fred qui aurait rigolé franchement si la situation n’avait pas été aussi critique. On va jouer à Mac Gyver !

-         Il faut bien faire quelque chose !

-         Taisez-vous et écoutez !

-         La police ! c’est la police !

Ils entendaient maintenant distinctement une sirène de voiture. Ils seraient bientôt délivrés. Ils se turent pour écouter puis, voyant que rien ne venait, commencèrent à appeler au secours.

Ils patientèrent dix longues minutes avant qu’un policier ne vienne leur ouvrir.

-         Enfin ! Que se passe-t-il ?

-         Tout va bien, ne vous inquiétez pas. Nous tenons les deux lascars qui vous ont enfermés.

-         Où sont les enfants ? demanda Sandrine.

-         Avec votre mère, dans le salon.

-         Ils vont bien ? demanda Jeanne en se précipitant dans l’escalier. Quelqu’un peut-il remettre la lumière ?

-         J’y vais, dit Simon.

L’atmosphère était bizarre. Une dizaine de bougies et la grosse lampe à pétrole éclairaient le salon projetant sur les murs les ombres démesurément grandes de personnes qui s’agitaient en tout sens.

Brusquement, un coup de feu claqua à l’extérieur de la maison, terrorisant les enfants confinés dans les chambres, alarmant les adultes qui se précipitèrent aux fenêtres. Un autre coup de feu sembla répondre au précédent, suivi d’un autre et d’un quatrième. Un policier, encore à l’intérieur hurla en se précipitant dehors, son arme à la main :

-         On ne les a pas fouillés ?

Cueilli par une balle sur le perron, il s’écroula aux pieds de Simon qui l’avait suivi. Par réflexe Simon se plaqua par terre.

Ensuite une cavalcade s’ensuivit et Simon pensa que les malfaiteurs s’enfuyaient. Il resta allongé encore quelques instants avant de se pencher sur le gendarme atteint qui était à côté de lui. Ouf, il respirait. Alors il sortit son portable et appela les secours.

Il n’y avait plus aucun gendarme debout. Des voisins arrivaient parlant fort pour se donner du courage ; certains hurlaient en découvrant les gendarmes baignant dans leur sang ; d’autres ayant plus de sang froid commençaient à porter les premiers secours.

Tous les membres de la famille Ventier étaient regroupés dans le salon. Il n’était plus question de laisser les enfants seuls à l’étage.

Constance avait réintégré le fauteuil dans lequel elle avait passé presque toute la soirée. Avachie, la bouche ouverte, elle respirait difficilement. Sandrine s’approcha d’elle et constata avec effroi qu’elle avait une fièvre de cheval.

-         Maman ne va pas bien ! dit-elle.

Son frère arriva pour demander :

-         Que se passe-t-il Maman ?

Mais Constance, terrassée pas la fièvre, presque inconsciente était incapable de répondre.

Au loin, les sirènes des secours hurlaient mettant en émoi les habitants de tous les quartiers traversés par les voitures de police et les ambulances qui se suivaient à vive allure.

Les secours étaient là. Simon se précipita pour trouver de l’aide pour sa mère et revint avec un secouriste qui, après examen, décréta qu’elle faisait une défaillance respiratoire. Ses confrères occupés à soigner les gendarmes dehors, ne pouvaient l’aider pour l’instant. Heureusement les pompiers arrivaient pour prêter main forte.

Constance, sous perfusion, un masque à oxygène sur le nez et la bouche, fut transportée en ambulance à l’hôpital le plus proche. Sandrine la suivit dans sa propre voiture.

 

Il était quatre heures du matin. L’activité effrénée des dernières heures était retombée, faisant paraître la maison bien silencieuse.

Les enfants, pêle-mêle sur le canapé jetaient des regards effrayés sur les adultes qui rongeaient leur frein en attendant des nouvelles de Sandrine.

Brusquement la sonnerie du téléphone retentit. Simon et  Léna, la deuxième file de Constance, se précipitèrent ensemble sur le téléphone. Simon décrocha disant « c’est Simon ! ».  Puis les autres entendirent successivement, séparés par d’insupportables silences, des « ah ! », « bon ! », « bien ! », avant qu’il ne raccroche.

-         Tout va bien ! Maman a la grippe ! Ils ont commencé à la soigner et elle dort déjà comme un bébé !

Un immense soulagement gagna la famille.

-         On va tous aller se coucher, alors ! Allez, les enfants, on y va ! décréta Fred.

-         On ne peut pas rester tous ensemble ? demanda Lise.

-         Nous mettrons vos matelas dans notre chambre, dit Léna à Lise et  Loana.

Léna, Fred et leurs deux filles montèrent. Jeanne, son fils Gédéon et sa fille Mira les suivirent.

Gérald, le mari de Jeanne s’apprêtait à en faire autant lorsqu’il demanda :

-         Tu ne montes pas Simon ?

-         J’attends Sandrine, elle ne devrait plus tarder maintenant.

-         Tu veux que je m’occupe de Mat ?

Mat avait fini par s’endormir sur le canapé.

-         Non, laisse ! Je le monterai dans sa chambre lorsque sa mère sera revenue.

Avant de monter, Gérald vérifia que les portes et les fenêtres étaient bien verrouillées. Il allait fermer le volet de la porte fenêtre du salon quand Simon lui dit :

-         Ne fais pas ça ! Je l’ai laissé ouvert exprès pour que Sandrine voie de la lumière en arrivant.

Il était maintenant près de cinq heures du matin et Simon s’inquiétait du retard de sa soeur. « Je n’aurais jamais dû la laisser y aller toute seule », se reprochait-il. Au même moment il entendit une voiture se garer dans la rue. Il sortit et se précipita jusqu’au portail pour lui ouvrir la porte.

-         Tu en as mis un temps ! lui reprocha-t-il.

-         Figure-toi qu’on ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie, en plus tu n’étais pas obligé de m’attendre !

L’inquiétude de Simon tomba d’un coup et il sourit.

-         Je vois que tu as encore de l’énergie à revendre. Que dirais-tu d’un petit footing pour te calmer ? plaisanta-t-il.

-         Tu fais ce que tu veux mais moi, en tout cas, je vais me coucher et vite fait encore !

Comme elle allait prendre l’escalier pour rejoindre sa chambre, Simon la tira par le bras et l’entraîna vers le salon.

-         Regarde ton fils ! C’est un ange quand il dort. Allez ! passe devant, je me charge du colis !

 

Vers midi, tout le monde était debout. Les enfants s’amusaient au salon avec leurs nouveaux jouets tandis que les adultes discutaient dans la cuisine.

-         Il faut préparer des affaires pour Maman, dit Gérald.

-         Je m’en charge, dit Sandrine.

-         Vous croyez que l’on peut effacer les traces de sang sur la neige ? demanda Jeanne, à brûle-pourpoint.

-         On pourrait les recouvrir de neige, j’y ai pensé, dit Simon mais je ne sais pas si la police apprécierait. Je pense qu’ils vont faire une enquête pour savoir comment tout ça s’est passé.

-         Quelqu’un a-t-il remarqué que quelque chose manquait dans la maison ? questionna Gérald. Moi, pour ma part, je n’ai rien vu.

-         C’est bizarre quand même qu’ils se soient introduits chez nous un réveillon de Noël en sachant qu’il y avait du monde. Et qu’en plus ils n’aient rien volé.

-         Sauf s’ils ne venaient pas pour voler ! intervint Gérald.

-         Tu crois que c’est l’évadé qui nous a rendu visite ? demande Léna.

-         Je ne sais pas, je ne comprends pas plus que toi ce que ces gars nous voulaient. En tout cas ils nous ont prouvé qu’ils étaient dangereux. J’espère que les policiers vont s’en sortir.

En fait personne ne savait ce que les malfrats étaient venus faire dans la maison.

-         Il se peut que ce soit le prisonnier évadé avec un complice. Ils n’étaient pas venus pour voler mais pour se venger de Papa, dit Gérald. Ils étaient cachés au sous-sol et l’un d’eux m’a assommé lorsque je suis descendu. Ils ont dû s’introduire dans la maison dans l’après-midi. Ils attendaient patiemment que Papa rentre parce qu’ils ne savaient pas qu’il était mort. Ils ne s’attendaient certainement pas à ce qu’il y ait tant de monde dans la maison et ils se sont retrouvés coincés au sous-sol d’abord, dans la maison ensuite.

-         Dans ce cas, ils auraient pu en profiter pour s’enfuir lorsque nous sommes descendus au sous-sol.

-         Il y avait encore Maman dans le salon, intervint Sandrine.

-         Oui, mais elle dormait !

-         Peut-être ont-ils décidé de nous prendre comme otages…

-         Arrêtons là les suppositions… intervint Simon, attendons de savoir qui étaient ces gars.

-         C’est que… commença Sandrine, tu es sensé garder mon fils toute la semaine dans cette maison. J’aimerais bien savoir si vous allez être en sécurité.

En effet, Simon, en vacances entre les deux ponts, s’était proposé pour garder son neveu Mat car Sandrine devait partir en province pour son travail.

Simon vivait en Vendée où il avait acheté une vieille maison perdue dans la campagne. Il avait l’habitude d’y recevoir ses neveux quinze jours en été. Simon aimait le calme et la nature, ce qui ne nuisait absolument pas à sa profession puisqu’il était écrivain. Ses neveux étaient ravis de se retrouver entre cousins, sans les parents, dans cet endroit certes un peu perdu mais tellement propice à s’inventer des aventures. Oncle Sim n’était pas le dernier à s’amuser ; il leur racontait des histoires toutes plus bizarres les unes que les autres qui stimulaient leur imagination et leur faisaient vivre de fabuleux moments entre réalité et fiction. De plus oncle Sim n’était à cheval ni sur la toilette, ni sur la nourriture, ni sur le vocabulaire employé pour exprimer ses idées si violentes soient-elles. Les enfants vivaient dans une semi liberté, plaisante après les contraintes de l’année scolaire en zone urbaine. Le seul inconvénient que les petits voyaient à ces vacances était qu’ils étaient privés de télévision. Oncle Sim était intransigeant sur ce point : « pas de télé pendant les vacances, vous n’avez qu’à imaginer des films dans votre tête ! ». Le premier jour était donc une journée de transition faite de bouderies et de la mauvaise humeur des plus accro qui exigeaient de voir leur programme préféré.

Le lendemain, en général, tout s’arrangeait.

Leurs parents, quant à eux, n’étaient pas mécontents de retrouver leur progéniture bronzée et en pleine forme après ces vacances entre cousins. Quelquefois leurs sourcils se fronçaient quand le petit dernier racontait qu’il ne s’était lavé que trois fois pendant le séjour, qu’il avait touché un serpent, que le monstre de la vallée ne l’avait pas mangé… mais, en définitive, tout le monde était heureux de cet arrangement.

Simon était quand même un original. Ses frères et sœurs étaient tous d’accord sur ce point. Peut-être avait-il été marqué par l’aventure extraordinaire vécue dans son enfance que seul les membres du premier degré de la famille Ventier connaissaient. Il est vrai qu’avec ses parents il était le seul à avoir participé activement à l’affaire. Il était en tout cas le seul des enfants Ventier à en avoir gardé une preuve.

Simon avait donc accepté de s’occuper de Mat pendant la semaine entre Noël et le jour de l’an qu’il comptait passer chez sa mère.

-         Ne t’inquiète pas petite sœur, je veillerai sur lui, sur maman et sur… moi ! Je jetterai un sort au premier qui osera s’approcher de Mat à moins de cinq mètres.

-         Des fois je me demande si tu es tout à fait normal ! lui jeta Sandrine.

-         C’est bizarre, la même pensée vient à tous ceux qui me fréquentent, plaisanta son frère, il faudra peut-être que je songe à changer de look… Tu crois que je ferais plus sérieux en costume cravate ?

-         Tu sais bien qu’il n’est pas question de ton look mais bien de ta façon particulière de vivre à côté du monde, comme si rien ne pouvait t’atteindre. Enfin, tu as la chance d’avoir un métier qui te correspond… Il faut sûrement être un peu fou pour vivre comme tu le fais, si loin de tout.

-         Avec la télé, le téléphone, Internet je ne crois pas que l’on puisse dire que je vis loin de tout, se récria Simon. Je suis même certain d’en connaître plus que toi sur presque tous les sujets d’actualité qui font réagir la France et le monde aujourd’hui. Je prends le temps de m’informer, d’aller chercher toutes les informations qui m’aideront à comprendre un sujet sans prendre au premier degré celles qui me viennent par les journalistes de la radio ou de la télé.  J’ai du temps pour ça. Si tous les gars du monde acceptaient non pas de se donner la main – c’est une utopie - mais de faire autant que moi pour comprendre où va le monde, sans doute la sinistrose de circonstance ou au contraire l’auto congratulation seraient bannis de nos journaux télévisés.

C’est vrai, à les croire un jour nous sommes les meilleurs, le lendemain nous sommes les plus mauvais et quelquefois en six mois, nous sommes passés des meilleurs aux plus mauvais sur le même sujet ! C’est à n’y rien comprendre ! En fait il y a toute une nuance de gris entre le blanc et le noir, mais bien sûr cela ne fait pas vendre… Ah ! si parfois on se donnait juste la peine d’essayer de comprendre !

-         Bien sûr, toi seul as tout compris ! Nous autres, pauvres demeurés, sommes trop cons !

-         Je n’ai pas dit cela ! s’emporta Simon qui sentait venir une de ces discussions orageuses que le frère et la sœur avaient l’habitude d’engager.

-         Tu l’as pensé tellement fort que tout le monde l’a entendu.

-         Arrêtez tous les deux ! Vous n’allez pas recommencer avec vos discussions stupides qui ne mènent jamais nulle part ! intervint Léna. Je vous rappelle que c’est Noël ! On peut bien avoir une trêve aujourd’hui, non !

Un peu plus tard ils décidèrent d’aller ensemble voir Constance à l’hôpital avant que chacun ne reparte chez soi. Ils s’étaient mis d’accord pour ne pas lui parler de la tentative de cambriolage, cela risquait de l’inquiéter.

Simon attendit que la famille, par groupe de trois, ait rendu visite à sa mère avant de monter à son tour lui faire une bise.

-         Alors Maman, comment ça va ?

-         Ah tu sais, attraper la grippe un vingt quatre décembre, ce n’est pas très agréable ! répondit Constance d’une voix étouffée.

-         Dis moi, de quoi te souviens-tu de la soirée d’hier ?

-         Tu veux vérifier si je n’ai pas perdu la tête ? lui dit elle d’une voix un peu plus forte, avec une ébauche de sourire.

-         C’est un peu ça, oui, répondit-il en plaisantant.

-         Je me souviens à peu près de tout jusqu’à ce Sandrine me ramène dans la maison. Après, je t’avoue que c’est un peu plus flou. Le plus bizarre c’est que j’ai cru entendre une voix à un moment comme si, comme si…

-         Comme si quoi Maman ?

-         Je devais être complètement dans les vapes…

-         Dis toujours !

Elle soupira puis se décida :

-         Quelqu’un me demandait avec insistance où était l’Ovi.

-         Quoi ! s’exclama Simon qui faillit s’étrangler.

Il eut envie d’ajouter « Et c’est maintenant que tu me le dis !» mais se retint à temps. Il embrassa sa mère lui disant qu’il passerait demain avec Mat et se précipita hors de la chambre.

Sur le parking, il abrégea les embrassades familiales - car tout le monde l’avait attendu pour lui dire au revoir -, prit la main de Mat et l’entraîna rapidement vers sa voiture prétextant qu’il avait une course urgente à faire.

-         Je te confie mon fils, prends en soin ! lui jeta Sandrine.

-         Comme si je n’avais pas l’habitude ! maugréa Simon avant de démarrer en trombe laissant ses frères et sœurs abasourdis d’être laissés en plan sur la chaussée.

-         Il ne changera jamais ! s’écria Léna.

-         On se demande quelle mouche l’a piqué pour qu’il parte aussi précipitamment, dit Fred.

-         Comme d’habitude, il a eu une idée et rien n’est plus important pour lui que de la coucher sur le papier… rigola Gérald.

-         C’est pas rassurant pour mon fils ! se plaignit Sandrine.

 

Mat, tout aussi étonné que les autres, demeurait silencieux dans la voiture, un peu mal à l’aise de rester seul avec cet oncle excentrique qu’il ne connaissait qu’au travers les vacances d’été qu’il passait chez lui avec ses cousins.

Mat avait douze ans et d’un coup, se retrouver seul avec oncle Sim ne le rassurait pas vraiment. Non que son oncle lui ait fait quoi que ce soit par le passé qui pouvait motiver le sentiment d’insécurité qu’il ressentait à cette minute mais il se rappelait tout ce que sa mère disait sur ce frère hors du commun qui vivait comme un sauvage dans une maison éloignée de tout. Lorsqu’on est plusieurs, cela n’a pas d’importance, mais tout seul avec un type bizarre…

Il se rendit compte que oncle Sim était en train de garer la voiture devant la maison de Mamie. Alors il avait menti à tout le monde, il n’avait pas de course urgente à faire !

-         Allez viens ! dit Simon en ouvrant la portière arrière de la voiture.

Simon semblait plongé dans ses pensées. Son regard était dur. Mat se demanda s’il devait fuir à toutes jambes ou obéir. Il choisit d’obéir parce que c’était quand même le frère de sa mère.

Ils passèrent la grille en courant, la main dans la main. Arrivé sur le perron, Simon lâcha son neveu pour entrer la clé dans la serrure de la porte. Tout de suite, il sut que quelqu’un s’était introduit dans la maison en leur absence, il suffisait de voir le désordre qui régnait.

En reprenant la main de Mat, il grimpa quatre à quatre les escaliers, traînant l’enfant derrière lui.

Une fois dans sa chambre, Simon cria :

-         J’en étais sûr ! Qui a pu faire ça ?

-         Que se passe-t-il oncle Sim ? Encore un cambriolage ? demanda Mat alarmé par l’abattement de son oncle.

-         Pire que ça ! Ils ont pris… Ils ont pris…

-         L’Ovi ?

-         Oui ! Par exemple ! Comment sais-tu ça ?

-         Tu nous as raconté son histoire pendant les vacances. Et nous avions tous vu l’Ovi dans ta chambre.

Simon le regarda, interloqué. Ses neveux étaient plus futés qu’il ne le pensait.

-         Et vous en avez parlé à quelqu’un ?

-         Oh ! Non ! On s’était juré de ne dire à personne que tu avais l’Ovi.

-         Nous allons ranger tout ce que les cambrioleurs ont mis par terre, cela m’aidera à réfléchir à cette affaire.

-         Pourquoi nous as-tu raconté cette histoire si tu ne voulais pas que nous la connaissions ? demanda Mat en ramassant un coussin pour le poser sur le fauteuil.

-         Parce que cette histoire appartient à notre famille. Il faut bien que vous, les enfants, connaissiez notre passé.

-         Mais alors, pourquoi as-tu changé les noms ?

-         Parce que la famille ne tient pas à ce que vous connaissiez l’histoire de l’Ovi. D’ailleurs je pense qu’eux-mêmes n’y croient pas vraiment. Ta mère m’a fait promettre de ne pas t’en parler. Tu sais il n’y a pas que les noms à avoir été changé. Mes parents n’avaient pas de téléphone portable à l’époque mais j’ai trouvé que l’histoire vous paraîtrait plus intéressante si je la situais à notre époque.

-         Alors Oscar, c’était toi ?

-         Oui ! Et mon chat s’appelait bien Choumi ! Il était particulièrement intelligent et tant qu’il a vécu, il ne manquait jamais chaque jour de passer quelques temps avec l’Ovi, comme s’il avait compris que son attention lui était nécessaire.

-         Tu crois que ceux qui l’on volé vont le caresser tous les jours ?

-         Je ne sais pas et c’est pourquoi nous devons le retrouver.

-         Et que se passera-t-il si l’on n’y arrive pas ?

-         Je crains que quelque chose de grave ne se produise, Mat. Je le crains vraiment !

-         Mais à quoi sert l’Ovi, oncle Sim ?

-         L’homme qui me l’a donné m’a fait jurer de le protéger à la veille de changer de monde. L’Ovi est nécessaire dans notre propre monde, ne m’en demande pas plus, je n’en sais pas plus ! J’ai eu beau tourner et retourner ce problème dans ma tête depuis toutes ces années, je n’ai pas réussi à comprendre.

-         Comment allons nous faire pour le retrouver ? Il faudrait appeler la police.

-         Non ! La police ne pourrait pas nous aider. Comment leur expliquer que la seule chose qui ait été volée n’a aucune valeur marchande puisque personne ne sait ce que c’est… D’ailleurs, je me demande qui a bien pu faire ça. Car il ne venait que pour l’Ovi c’est certain puisque rien d’autre n’a été dérobé.

Le salon qu’ils continuaient à ranger en discutant retrouvait l’aspect ordonné qu’il avait d’ordinaire. Simon finissait de ramasser les éclats de verre de la vitre de la porte fenêtre fracassée par le voleur.

-         Heureusement que Mamie est à l’hôpital ! dit Simon en soupirant. Il faudra que j’arrange cela avant son retour.

 

Pendant ce temps, à l’hôpital se menait une lutte acharnée entre Bob et Constance. Par chance, Constance avait maintenant des alliés qui exploraient chaque recoin pour trouver le destructeur avant qu’il n’ait accompli son œuvre.

« Quelle plaie ! » pensa Bob dissimulé aux yeux de tous. « Je n’étais pas loin de réussir, comment vais-je pouvoir retourner la situation à mon avantage maintenant ? ». Il eut une pensée émue pour son frère Ork, peut-être l’avait-il mal jugé après tout.

Loïc Tybor, ne se doutant pas que le mal était dans cette chambre d’hôpital, vint rendre une visite de courtoisie à sa « Mamie » préférée.

-         Bonjour Madame Ventier ! J’ai appris ce qui vous était arrivé. C’est terrible ! Je suis vraiment désolé de ne pas être resté en faction devant votre porte toute la nuit, cela vous aurait évité tous ces ennuis !

-         De quoi parlez-vous ? demanda Constance avec lassitude.

Elle avait eu du mal à reconnaître le gendarme qui portait des habits civils.

Depuis qu’elle était à l’hôpital elle avait l’impression d’être déconnectée du reste du monde. Même sa propre famille avait un comportement étrange.

-         De l’évadé dont je suis venu vous parler en fin d’après-midi !

-         Quel évadé ? De qui parlez-vous ? Essayez d’être clair parce que je ne comprends rien à ce que vous me dîtes ? questionna la malade dans un souffle, hagarde, les yeux rouges de fièvre.

Constance avait la sensation qu’un animal était assis sur son thorax, chaque respiration lui coûtait en cette fin de journée. La fatigue sans doute. Alors, elle n’avait pas vraiment envie de parler avec l’importun.

-         J’aurais dû prévoir qu’il viendrait chez vous… Organiser la surveillance de votre maison…

Constance laissa ses paupières retomber sur ses yeux brûlants et en ressentit un immense soulagement. Elle allait s’endormir maintenant, tant pis pour le gendarme qui continuait à parler.

Au moment où il se penchait vers son visage pour lui demander si elle serait capable de reconnaître les agresseurs, une quinte de toux la secoua. Constance ouvrit les yeux pour voir Loïc s’essuyer le visage d’un revers de manche, une moue dégoûtée sur le visage.

-         Pas sérieux ! dit-elle, faut sortir de là, vous allez être contaminé.

La voyant réveillée, Loïc se recomposa un visage avenant pour lui souhaiter un prompt rétablissement. Avant de sortir de la chambre, il déposa un baiser sur sa joue comme il l’eut fait pour sa propre grand-mère. La malade en parut apaisée et s’endormit presque instantanément.

Une oreille fine aurait pu entendre au loin une petite voix narquoise crier victoire. C’était celle de Bob qui venait enfin de réussir à se sortir de sa si périlleuse situation au nez et à la barbe de ses ennemis devenus tellement nombreux qu’ils menaçaient sa vie à chaque détour de chemin. « Intelligence ! Rapidité ! Je suis vraiment le meilleur ! », triompha Bob en découvrant son nouveau domaine.

 

Pendant ce temps, Simon avait étalé une carte et sorti un pendule de son sac de voyage sous l’œil étonné de son neveu.

« Si Maman savait ça ! », pensait Mat, « sûr qu’elle n’aimerait pas ! ». Sandrine refusait de croire à l’histoire, la fameuse aventure de la famille. « Les sorciers n’existaient que parce qu’il y avait des gens assez crédules pour les faire vivre », disait-elle aux naïfs qui l’entouraient et surtout à ses parents. Elle avait défendu à quiconque de raconter à Mat l’épisode rocambolesque qui avait amené l’Ovi dans leur foyer et demandait à son frère, qui avait soi disant hérité des belles dispositions du père Chauvet, d’adopter un comportement normal en présence de ses neveux.

Simon s’était engagé à ne rien leur révéler mais, si jusqu’à maintenant il s’y était tenu, les circonstances de ce jour l’avaient contraint à enfreindre son serment. Oncle Sim avait donc raconté à son neveu les circonstances qui lui avaient fait prendre possession de l’Ovi. Le récit était d’ailleurs assez proche de l’histoire que Mat avait entendue de la bouche même de son oncle l’été dernier, la différence la plus marquante étant qu’il ne s’agissait plus d’une fiction mais  bien d’un fait réel.

Mat regardait avec intérêt son oncle concentré sur la carte de France. Au bout d’un certain temps il se leva pour aller chercher d’autres cartes plus détaillées. Il fouilla les tiroirs puis le buffet, énervé de ne rien trouver. Brusquement, le visage illuminé par l’idée qu’il venait d’avoir, il se dirigea d’un pas décidé vers la cuisine, décrocha l’almanach du facteur du mur et trouva enfin ce qu’il cherchait : le plan de la ville. Alors il reprit ses recherches.

D’abord étonné par ce qu’il lisait en dessous de l’endroit que pointait le pendule, il se frappa brusquement sur la cuisse comme si tout se mettait enfin en place dans son esprit.

-         Viens Mat, nous allons confondre le coupable !

-         Tu le connais, oncle Sim ?

-         J’en ai bien l’impression mais ce que je ne sais pas encore, c’est pourquoi ? Il va nous falloir jouer finement.

 

L’oncle et le neveu prirent la voiture pour ce rendre à la gendarmerie où Simon demanda à parler à Loïc Tribord. Le gendarme moustachu de l’accueil rectifia avec une grosse voix :

-         Vous voulez dire Loïc Tybor !

-         Oui, c’est ça, Loïc Tybor ! Il est passé voir ma mère hier et je voulais lui parler.

-         Vous venez de le rater, Monsieur, il est parti il y a dix minutes. En vacances, en plus !

-         Ah ! et vous ne savez pas où il compte prendre ses vacances ?

Le gendarme le regarda d’un air soupçonneux et demanda :

-         Et de quoi voulez-vous lui parler ?

-         C’est personnel ! Tant pis, j’attendrai son retour ! Au revoir, Monsieur.

Simon ne voulait apparemment pas raconter son histoire à n’importe qui.

-         Attendez ! cria le gendarme qui venait de se souvenir de quelque chose.

Et comme Simon revenait vers lui :

-         Votre mère, elle n’habiterait pas rue Joséphine ?

-         Si, c’est Madame Ventier !

-         Vous lui direz merci pour le bout de gâteau, il était fameux !

-         Ah !

-         Quant à Loïc, il est parti dans sa famille, en province, mais je ne me rappelle pas où. Notez que je crois qu’il est allé rendre une petite visite à votre mère. Elle est à l’hopital, c’est ça ?

-         Oui… Merci bien ! répondit Simon avec un grand sourire.

Le gendarme avait finalement l’air plutôt sympathique. Mat se demandait pourquoi son oncle ne lui avait pas parlé de l’Ovi.

Simon entraîna son neveu dans la voiture. Ils se rendirent d’abord à l’hôpital pour trouver Constance endormie. Simon parut  rassuré. Il écrivit alors quelques lignes, sur l’envers d’une feuille de publicité qu’il avait trouvée dans sa voiture. Il confia la lettre à une infirmière en lui demandant de la remettre à sa mère si elle réclamait son fils Simon.

De nouveau, ils reprirent la voiture pour, cette fois ci, rentrer à la maison.

Simon se concentra sur la carte en utilisant son pendule sans réussir à localiser l’Ovi. Il avait sa petite idée sur l’endroit où il se trouverait plus tard mais aurait aimé une confirmation.

-         Nous devons attendre que l’Ovi ne soit plus en mouvement pour que je puisse le repérer, dit-il enfin à Mat. Prépare tes affaires, nous partirons à sa recherche demain.

Ensuite il téléphona à sa sœur Léna pour lui dire qu’il était obligé de partir en province pour la promotion de son livre et qu’il fallait donc qu’elle s’occupe de leur mère. Mat l’entendit dire « bien sûr, j’emmène la petit avec moi. Non pas la peine de prévenir sa mère, elle s’inquiète d’un rien et il n’y a vraiment pas de quoi ! ».

L’enfant, partagé entre l’excitation de se mettre à la poursuite du criminel en compagnie de son oncle et une appréhension certaine de ce qui pouvait lui arriver pendant l’aventure, restait ébahi, la bouche ouverte d’entendre Simon mentir effrontément. Plus tard, lorsque son oncle affirma tranquillement à Sandrine que la journée s’était passée tranquillement et que ce dernier lui tendit le combiné, il n’osa contredire oncle Sim.

-         Mais oui, Maman, tout va bien. Demain nous irons au zoo toute la journée. Oncle Sim l’a promis !

Le sourire dont Simon le gratifia, le conforta encore davantage dans son mensonge, alors il ajouta :

-         Ensuite, le soir, au programme il y a ciné et resto, alors ne t’inquiète pas si nous ne téléphonons pas !

 

Le lendemain, à cinq heures du matin, ils prirent la route. Simon savait avec certitude où il devait aller. A un moment, il dit à Mat qu’il avait l’impression d’avoir fait un bond dans le passé. L’enfant qui avait dormi presque tout le trajet comprit ce que voulait dire son oncle lorsqu’il vit un panneau sur lequel était écrit : « colline Ditemau ». Son cœur se serra, ses yeux s’ouvrirent grand pour tenter d’apercevoir l’ombre de ses grands-parents qui en ces mêmes lieux avaient vécu une aventure singulière.

Au pied de la colline, ils entrèrent dans un étrange village qui ne donnait pas envie de s’y arrêter. Un brouillard épais laissait entrevoir des maisons grises aux volets fermés. Simon fit un tour de reconnaissance, au ralenti, avant de rebrousser chemin pour se retrouver sur le parking de l’hôtel restaurant qui se trouvait à l’entrée du village.

-         On va déjeuner ! Viens !

-         On est au restaurant de ton histoire ? Le restaurant du village du père Chauvet ?

-         Oui ! Chut ! nous sommes là incognito ! chuchota oncle Sim avec un sourire malicieux.

-         D’accord !

A l’accueil, Simon demanda s’il était possible de prendre un petit déjeuner. La femme d’un certain âge qui l’accueillit sembla surprise de voir des touristes par un temps pareil.

-         Bien sûr ! Installez-vous ici, leur dit-elle en leur désignant une table près du comptoir.

Tandis qu’elle préparait les deux plateaux, elle engagea la conversation :

-         Qu’est-ce qui vous amène dans les parages ? Ce n’est certainement pas le temps exécrable que nous avons depuis une semaine.

-         Je suis venu dans ce restaurant avec mon oncle et ma tante lorsque j’étais enfant, répondit Simon. Disons que je viens faire un pèlerinage… C’est plutôt drôle de voir que rien ne paraît avoir changé depuis.

-         Ça c’est vrai ! Rien ne change jamais ici ! Vous avez des parents dans la région ?

-         D’anciens amis, oui. Connaissez-vous Loïc Tybor ?

-         Loïc ? Oui, je le connais. C’est un de vos amis ? Il est le seul jeune à être resté dans le village. Tous les autres sont partis. Et encore, quand je dis qu’il est resté ici… il ne vient que pour les vacances. Il est gendarme en région parisienne.

-         Oui, je sais tout cela. C’est un enfant du pays alors ! C’est lui qui a dû hériter de la maison de Monsieur Chauvet.

-         Exactement ! Le père Chauvet, encore un original celui là ! Il a disparu du jour au lendemain. Je m’en souviens encore, c’était juste après la visite des parisiens. Personne ne sait ce qui a pu lui arriver. Peut-être est-il reparti avec eux … Nous ne le saurons jamais !

La femme arrêta de parler, les yeux dans le vague comme si elle revivait certains épisodes de sa vie. Le silence s’installa, à peine troublé par les bruits provenant de la cuisine. Puis elle reprit :

-         On peut dire qu’il a manqué à pas mal de gens du village ! C’était un drôle de type mais il s’y entendait pour guérir les petits maux des gens du coin. C’est bien simple, tout le monde est un jour ou l’autre passé entre ses mains !

-         Il était rebouteux ? demanda Simon.

-         Oui, rebouteux, guérisseur, le docteur du village voisin le traitait de charlatan mais le père Chauvet en a guéri plus d’un que les remèdes de la médecine n’arrivaient pas à soulager.

Le mari de la dame venait de se joindre à eux pour participer à la conversation.

-         Il n’avait pas son pareil pour retrouver les chiens perdus, les hommes même ! D’ailleurs le jour où il a disparu, il recherchait un couple pour des parisiens. C’est ma femme qui les avait envoyé chez lui. Je me souviens encore de leur fils qui était assis dans cette salle. Le pôve, ses parents avaient disparu.

Mat revoyait une fois encore la scène que lui avait racontée oncle Sim. Ainsi le gendarme était de la famille du père Chauvet. Ces gens du restaurant avaient connu ses grands-parents et son oncle. Ils venaient corroborer l’histoire de Simon. Le garçon mourrait d’envie de révéler leur identité pour faire un petit effet, se rendre important.

Oncle Sim, comme s’il avait suivi le cours de la pensée de Mat, lui donna un petit coup de pied. Mat le regarda et rougit en voyant ses yeux rieurs et le mouvement léger de sa tête aller de gauche à droite.

Simon avait lu dans ses pensées ! Il lui demandait de se taire !

Jordana, la femme du restaurant, avait interprété différemment le signe de tête de Simon. « Il ne me croit pas ! », pensa-t-elle, vexée. « Ces gens de la ville nous prennent pour des demeurés mais quand ils ont besoin de nous, ils savent où nous trouver ! ».

Elle partit préparer leur commande. Lorsqu’elle revient avec un plateau, elle déposa les tasses fumantes, la confiture, le pain et les croissants sur la table, sans un mot. Puis avant de partir, jeta comme une insulte :

-         Les Parisiens sont servis !

 

La maison du père Chauvet ou plutôt maintenant de Loïc Tybor, était fermée. La porte, les volets clos, semblait indiquer que personne ne l’habitait.

-         Je sais qu’il est là ! murmura Simon.

-         Qui ? L’Ovi ou le gendarme ?

-         Les deux. Mais Loïc est malade.

Mat se demandait comment son oncle pouvait savoir que Loïc était malade mais après tout ce qu’il venait de découvrir, un mystère de plus ne pouvait pas l’effrayer. Il avait l’impression de vivre dans une autre dimension et si, à l’instant, un Martien était apparu, cela ne l’aurait pas surpris outre mesure.

Simon commença à tambouriner sur la porte en criant :

-         Loïc Tybor ! Loïc Tybor !

Le jeune garçon se demandait s’il n’aurait pas mieux fait de ne pas attaquer de front mais comme il avait une confiance aveugle en son oncle, il joignit sa voix à celle de Simon.

-         Loïc Tybor ! Loïc Tybor !

La porte finit par s’ouvrir sur le gendarme qui avait apparemment du mal à tenir sur ses jambes. D’ailleurs, il se serait écroulé si Simon ne s’était pas précipité pour le retenir.

Ils entrèrent sans échanger la moindre parole. Loïc fut allongé sur un canapé.

Le gendarme avait une grosse fièvre qui le laissait dans l’incapacité de réagir.

-         Savez-vous qui nous sommes ? demanda Simon.

-         Oui, Monsieur Ventier, je vous connais depuis longtemps.

-         Je m’en doutais ! Où  est l’Ovi ?

-         Dans ma voiture, derrière la maison. Je suis tellement malade, que je n’ai pas eu la force de l’en sortir.

-         Quoi ? Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ? Pourvu qu’il ne soit pas trop tard !

Simon se précipita dehors, trouva la voiture, ouvrit le coffre et dessous quelques vêtements entassés, découvrit l’Ovi.

Avec précaution il le saisit, le cala au creux de son bras pour le ramener dans le salon.

Simon avait les larmes aux yeux. L’Ovi avait perdu les deux tiers de son poids. Son pelage était devenu rugueux et terne mais il vivait encore.

Pendant un quart d’heure, Simon le caressa en lui chuchotant des mots doux. Mat le regardait faire en silence puis ni tenant plus, il intervint :

-         On pourrait lui donner du lait chaud pour l’aider à retrouver sa forme.

Simon se tourna vers son neveu, le regard chargé de reproches.

-         Je pensais que tu avais compris, dit-il. L’Ovi ne boit pas, ne mange pas. Il ne vit que d’amour !

-         Ça ne se peut pas ! Tous les êtres vivants doivent se nourrir…

-         L’amour est sa nourriture.

-         Mais l’amour, l’amour, ce n’est que du vent !

-         Non ! L’Amour, c’est ce qui rend le monde dans lequel nous vivons supportable.

-         Mais comment peux-tu dire cela, toi… toi qui vit en dehors du monde !

-         Tu as trop écouté ta mère, Mat, répondit Simon avec un sourire. On peut aimer la solitude… Tu vois, d’ailleurs je viens de dire « aimer » la solitude… On n’est jamais solitaire dans ce monde. Tout ce qui nous entoure est « aimable », il suffit d’ouvrir son esprit aux choses de l’univers…

Une quinte de toux secoua le pauvre Loïc Tybor. Ils l’avaient oublié.

-         Prends donc l’Ovi, je te le confie le temps de m’occuper du gendarme. Caresse-le, encourage-le à se rétablir. Il faut qu’il reste parmi nous. Sans lui, l’amour disparaîtrait certainement de notre planète. Ce serait le chaos !

Mat n’était pas rassuré de prendre ainsi une telle responsabilité. Si ce que disait son oncle était vrai, l’avenir du monde reposait sur ses épaules. Il tendit les bras pour que Simon y dépose l’Objet Vivant.

Immédiatement, au contact de l’Ovi, il sut ce qu’il fallait lui dire. Une impression nouvelle l’envahit, comme s’il découvrait le monde sous un autre angle. Il venait de recevoir un don, le don de l’amour, de la vie. Son visage en était comme illuminé.

Pendant ce temps, Simon cherchait comment soigner Loïc. Il fouillait partout à la recherche de paracétamol. En désespoir de cause, parce qu’il n’avait rien trouvé dans cette maison qui n’était habitée que quelques semaines par an, il décréta qu’il fallait appeler un docteur.

-         Reprends l’Ovi ! dit Mat, je sais ce qu’il faut faire ! Il a juste la grippe !

-         Tu sais qu’on peut mourir de la grippe !

-         Ne t’inquiète pas, je ne sais comment je le sais mais je sais exactement ce qu’il faut faire. Fais moi confiance, pour une fois. Je te fais confiance, moi, depuis deux jours.

Simon n’en revenait pas. Mat, habituellement plutôt emprunté, semblait si sûr de lui à cet instant… Il décida de le laisser faire à sa guise.

-         Bien, dit-il en reprenant l’Ovi.

Simon se leva pour se diriger vers la bibliothèque. Sous l’œil étonné de son oncle, il choisit un grimoire, le posa sur la table pour le feuilleter, et s’arrêta enfin sur une page en criant :

-         Victoire !

Très à l’aise, ensuite, il bouscula quelques flacons pour trouver ceux qu’il cherchait et concocta un remède.

-         Voilà, Monsieur Tybor, vous allez boire cette préparation qui va vous faire dormir. Lorsque vous vous réveillerez, vous devriez aller beaucoup mieux !

Simon pensa que Mat y allait un peu fort. Il le regarda avec inquiétude glisser un verre entre les lèvres brûlantes du malade. Pourvu qu’il n’aille pas l’empoisonner !

-         Sais-tu bien ce que tu fais ? demanda-t-il.

Mat ne répondit pas. Le gendarme, dans un état semi comateux, sentant qu’on s’occupait de lui, se laissait faire. Il but avec avidité le contenu du verre et une fois sa tête reposée sur le coussin du canapé, referma les yeux.

Mat partit explorer la maison pour en revenir avec deux couvertures qu’il disposa sur le malade. Ensuite il prépara deux autres verres et revint auprès de Simon.

-         Voilà pour toi, lui dit-il en lui en tendant un.

-         Qu’y a-t-il dedans ?

-         Ce n’est sans doute pas très bon au goût mais c’est, parait-il, souverain contre la grippe.

-         Et d’où tiens-tu cette science ?

-         Le père Chauvet m’a inspiré. J’ai trouvé le remède dans un de ses grimoires.

Simon le regarda, interloqué, puis avala d’un seul trait le contenu de son verre. Mat en fit autant. Ensuite ils s’installèrent pour faire un petit somme.

Simon, allongé, avait disposé l’Ovi tout contre lui, son bras l’entourait, comme pour le protéger.

Les trois hommes étaient endormis lorsque Bob sortit de Loïc en suffoquant. Bob, virus de la grippe, avait encore une fois échappé de peu à la mort. Il pensait bien pourtant avoir trouvé un terrain de choix : un homme jeune encore qui se croyait invincible et ne gardait aucun médicament chez lui ; sa constitution robuste était un défi qu’il fallait relever. Bob le destructeur le plus virulent de sa génération allait parvenir à ses fins sans l’intervention du petit d’homme !

Maintenant tout était à recommencer ! Mais Bob se savait de taille à lutter. Il approcha de l’enfant et de l’homme à pas feutrés. « Ne pas se faire repérer avant d’être à l’intérieur » était la devise qui l’avait gardé en vie jusqu’alors.

Bob ricana : « on verra bien qui de moi ou d’eux aura le dessus ! »

Mais cette odeur qui se dégageait de l’enfant était la même que celle qui se dégageait du gendarme. Non, il ne survivrait pas dans cette puanteur !

L’autre homme avait la bouche ouverte et ronflait doucement, il reprit espoir : « décidément ces humains étaient bien facile à investir ! »

Il monta sans effort sur le canapé, la pesanteur n’avait aucun effet sur lui. Une fois sur le ventre de l’humain, il commença à ressentir un malaise. « Non, ce n’est pas possible ! Lui aussi ! ».

C’est alors qu’il aperçut la petite chenille à poils, lovée contre l’homme. Il ne lui restait que cette chance pour survivre. C’était sans doute moins bien qu’un humain mais suffisant pour l’instant. En évitant de respirer, il se glissa jusqu’à l’Ovi.

Cependant la chenille se redressa, une sorte d’antenne avec une tête minuscule au bout, s’approcha de lui comme pour l’inspecter. Bob n’en menait pas large ! De sa vie il n’avait vu un tel animal. Et ce regard qui semblait le sonder, le juger ! « Encore une espèce nouvelle qui vient marcher sur la terre des virus ! » songea-t-il en se faisant tout petit. « Plus moyen de faire son boulot tranquillement de nos jours, ces pourris de nouveaux viennent bouffer notre pain ! ».

La bête avait apparemment fini son inspection. Bob se déplaça un peu pour voir. C’est alors qu’un rayon lumineux l’atteignit en plein mouvement. Les yeux de l’Ovi avaient envoyé cet éclair droit sur l’objectif. Simon protégeait l’Ovi, l’Ovi protégeait Simon. Rien de plus normal, en somme. Ensuite L’Ovi replia son cou, rentra la tête dans son pelage ; la cavité qui contenait le tout se referma et les poils se replacèrent  dessus.

 

-         Bien dormi, Mat ?

-         Où suis-je ? demanda Mat.

-         Chez Loïc Tybor. Tu ne t’en souviens pas ?

-         Si vaguement… J’avais l’Ovi dans les mains… Mais pourquoi me suis-je endormi ?

-         Tu ne t’en souviens pas ? Tu nous as fait boire un breuvage d’une puanteur infecte. Regarde, Loïc a l’air d’aller beaucoup mieux !

-         Je vous ai fait boire quoi ?

-         Un remède que tu nous a concocté comme un pro en herboristerie.

Mat ne se souvenait de rien et regardait son oncle d’un drôle d’air.

-         Mais si ! Tu t’es servi du grimoire qui est posé sur la table, là ! Insista Simon.

Simon se dirigea vers la table pour jeter un coup d’œil au gros livre ouvert. Son visage changea du tout au tout. Il regarda son neveu avec insistance puis de nouveau le livre…

-         Alors, qu’y a-t-il sur ce livre ?demanda Mat.

-         Laisse tomber ! Je n’ai rien dit !

Mat se leva pour voir aussi ce qui était écrit. Les signes inscrits à la main sur les pages jaunies n’avaient rien de commun avec l’alphabet français.

Mat haussa les épaules et se dit que son oncle avait dû rêver.

 

-         Que faites vous chez moi ? demanda Loïc Tybor.

-         Ah, je vois que vous allez mieux, s’exclama Simon. Nous sommes venu chercher l’Ovi.

-         Oui, je me rappelle ! Vous êtes le fils de Madame Ventier.

-         Oui ! et vous, vous êtes rentré chez ma mère par effraction. Vous avez assommé mon frère et blessé deux policiers.

-         Non, vous n’y êtes pas du tout ! Je n’ai assommé ni blessé personne !

-         Et pourtant vous avez l’Ovi !

-         Je vous ai pris l’Ovi, c’est vrai ! Vous savez, je vous ai cherché durant de longues années. Chauvet était mon oncle. Je ne l’ai pas vraiment connu mais ma mère, sa sœur, m’a beaucoup parlé de lui. C’est sans doute grâce à vous que je suis devenu gendarme en région parisienne. Je me suis donné les moyens de vous retrouver.

L’Ovi est resté dans notre famille pendant des générations. Nous en étions les gardiens. Mon oncle n’avait pas de descendant direct, c’est à moi, son neveu, que devait revenir l’Objet Vivant, ce n’était que justice… C’était dans l’ordre des choses, insista-t-il, pour convaincre Simon.

-         Peut-être, mais c’est à moi que votre oncle a donné l’Ovi. Il m’a chargé de m’en occuper et je n’ai pas failli à ma mission de le protéger.

-         Oui, mais moi, c’est tout ce qui me reste de ma famille ! larmoya Loïc. Ma mère est morte il y a trois ans. Sur son lit de mort, elle m’a fait promettre de m’assurer que l’Ovi était entre de bonnes mains. Je n’en étais pas très sûr avec vous… J’ai souvent discuté avec Madame Ventier. Elle me disait que vous meniez une vie de sauvage, que votre travail vous obligeait à vous déplacer… Je m’inquiétais pour l’Ovi !

-         C’est vous qui l’avez maltraité ! Voyez dans quel état je l’ai récupéré ! Le faire voyager dans votre coffre de voiture, sous du linge sale en plus ! Il aurait pu mourir !

-         Je sais bien mais ce n’est pas de ma faute. Dès que je suis sorti de l’hôpital où je suis allé voir votre mère, je me suis senti fiévreux. Il fallait pourtant que je fasse la route jusqu’ici. Je l’ai fait avec une fièvre de cheval. Arrivé chez moi, je suis entré pour m’écrouler sur mon lit. Je ne me suis levé qu’une seule fois, pour vous ouvrir.

Simon soupira.

-         Ecoutez, lorsque votre oncle m’a donné l’Ovi, il m’a confié une lettre. Je crois qu’il est temps de la lire.

Puis il se ravisa devant la fatigue évidente de Loïc.

-         Je vais d’abord aller faire quelques courses. Nous mangerons tranquillement et ensuite nous lirons la lettre.

Viens, Mat.

-         Mais, l’Ovi ?

-         Nous pouvons le laisser en toute confiance à notre nouvel ami. N’est-ce pas Loïc ?

Simon apporta l’Ovi jusqu’au canapé et le mit dans les bras du gendarme.

-         De toute façon, si je partais avec, vous me retrouveriez, n’est-ce pas ? plaisanta Loïc.

-         Sans aucun doute ! répondit Simon, sur le même ton.

Loïc se coucha en chien de fusil sur le canapé et se recouvrit d’une couverture, l’Ovi bien au chaud contre son ventre. Ses yeux se fermaient, la douce chaleur qui émanait de l’Objet le rassurait. Ses yeux se fermèrent, il s’endormit d’un coup.

-         Viens, Mat, on y va ! chuchota Oncle Sim.

Presque à regret, Mat le suivit. Le garçon se demandait s’il était bien raisonnable de confier un objet si précieux à celui qui avait déjà essayé de le voler.

 

« Sous les ponts de Paris, l’amour est dans les cœurs… », chantait Bob en faisant sa toilette pour se débarrasser des restes de l’ancien Bob, le hargneux, celui qui ne vivait que pour détruire les autres.

Il vivrait maintenant dans cette forêt de poils pour tenir compagnie à son meilleur ami l’Ovi ! Cet être biscornu issu d’on ne sait où que Bob venait d’apprivoiser ! Car Bob était absolument certain de l’avoir apprivoisé. Aucune des cellules de l’Objet Vivant n’essayait de le détruire. Juste posé sur la peau de cet être plutôt étrange, Bob était protégé du froid, du chaud par la toison noire et feu et vivait à l’air libre. Notre Bob ne craignait plus personne ! Il se souvenait de l’histoire du petit prince, cette histoire entendue dans une chambre d’enfant alors qu’il s’apprêtait à accomplir son œuvre… Non, il ne voulait pas se souvenir de cette époque où il n’avait pas d’ami, juste de l’histoire de l’enfant et du mouton. L’Ovi était son mouton à présent. Ils allaient vivre ensemble toute leur vie.

« Encore un coup de langue, ici, un autre là… ». « Ah s’quon est bien lorsqu’on se sent tout propre ! On a plus belle figure, on sourit à la vie… ».

Au contact de l’Ovi, Bob était devenu un autre. D’ailleurs, il avait décidé de changer de nom pour marquer sa transformation : on ne l’appellerait plus Bob mais boB ! C’était bien différent !

Une petite voix s’insinua dans son esprit. « Regarde, idiot ! Tu as presque terminé ta tâche sur le gendarme ! Tu n’as plus qu’à sauter et entrer dans lui. Ses défenses sont amoindries, profites en ! ».

Cette voix s’adressait à Bob. boB se secoua et entreprit de se frotter le dos plus fort encore. Non, il ne voulait pas redevenir ce qu’il avait été. Fini la guerre ! Il fallait faire taire cette réminiscence du passé. Peut-être que s’il faisait semblant de ne pas l’avoir entendue…

boB coupa des poils de l’Ovi, les tressa, se les posa en bandeau sur la tête et déclama :

-         Frère, pourquoi faire la guerre ? « Peace and love » est ma devise maintenant !

Puis il éclata de rire et son nouvel ami avec lui. Pourtant, personne, à part boB, n’aurait pu constater un quelconque gloussement ni tressaillement en provenance de l’Ovi. Ce dernier était toujours confortablement lové contre le ventre de Loïc.

 

La porte de la maison s’ouvrit. Loïc dormait profondément.

-         Ne le réveille pas ! chuchota oncle Sim.

 

Tandis que Simon s’affairait dans la cuisine, Mat déambulait dans la pièce de vie, curieux d’y retrouver les traces du passé de son oncle et de ses grands parents. Il aurait tellement aimé grimper sur la colline Ditemau, trouver la maison en pierre et y pénétrer à son tour. Il n’osait toucher aux objets posés sur la commode, dans la bibliothèque ou sur la table mais il les observait longuement, imaginant à quoi ils pouvaient servir.

Son oncle mettait la table à présent.

-         Essaie de réveiller Loïc, nous allons manger.

« Comment dois-je faire ? » se demanda le garçon qui s’était rapproché du gendarme, « je le secoue ? je lui crie dans les oreilles ? Il en a de bonnes Tonton ! ».

Brusquement il se souvint de la cloche posée sur le guéridon. Une grosse cloche en bronze, ornée de motifs bizarres. Il suffisait de la soulever puis de la remuer pour réveiller le dormeur.

Mat saisit la cloche à deux mains. Elle était beaucoup plus lourde qu’il ne l’imaginait. Il dût s’y reprendre à trois fois avant d’arriver à la décoller de la table, elle faillit lui échapper pour aller se fracasser à terre, lorsqu’il la porta devant lui. Il la posa avec précaution au sol pour reprendre son souffle puis, en bandant ses muscles, il la souleva par la sorte de poignée qui ornait son sommet et, plié en deux, entreprit de la secouer.

Le résultat ne se fit pas attendre, Loïc se réveilla en sursaut et oncle Sim déboula dans le salon pour voir ce qui se passait.

Simon se bouchait les oreilles, les yeux agrandis de surprise. Loïc, hébété, hurlait quelque chose sans que personne ne l’entende.

Plutôt fier de l’effet produit, Mat, en sueur, posa la cloche par terre. Il ne put qu’entendre la fin d’une des phrases que prononçait le gendarme.

-         … les morts !

Simon rigola et s’écria :

-         Tu as effectivement fait un bruit à réveiller les morts, Mat ! Tu aurais peut-être pu employer un moyen moins violent pour réveiller notre ami.

-         Vous ne comprenez pas… Cette cloche…

-         Quoi cette cloche ? demanda Simon.

-         Cette cloche n’a plus servi depuis des générations. D’ailleurs, je ne sais pas comment ce gamin a réussi à la décoller de la table. Elle y avait été scellée pour que plus personne ne puisse la faire sonner ! C’est une cloche à réveiller les morts ! hurla Loïc.

Mat, terrorisé par ce qu’il venait d’entendre, était venu se réfugier auprès de son oncle.

Oncle Sim semblait soucieux à présent.

-         Que savez-vous de cette cloche ? Expliquez-vous !

-         Lisez le grand livre de la famille, vous comprendrez. Vous comprendrez que le petit vient de bouleverser l’ordre des choses !

 

Au même instant, quelque part, à des centaines de kilomètres, la chute vertigineuse d’un enfant de trois ans qui venait de tomber de la fenêtre d’un appartement situé au quatrième étage, sembla brusquement ralentir. Il plana quelques instants avant de se poser, en douceur, sur la haie de conifères du square, de l’autre côté de la route qui longeait son bâtiment.

Beaucoup plus loin, un équarrisseur, prêt à retirer la peau d’une grosse vache, eut la surprise de l’entendre meugler. Ses yeux bovins se fixèrent sur lui et il se mit à pleurer comme un enfant.

Non loin, dans une maternité, une femme sur le point d’accoucher, déjà en salle de travail, constatait que le bébé n’avait plus du tout envie de sortir.

A mille kilomètre, après avoir déversé la totalité de sa bombe anti-insecte « action fulgurante » sur un moustique qui l’empêchait de dormir, Vladimir Dromi se saisit d’un journal et entreprit de lui taper dessus jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le moustique se refusa à mourir.

Dans le monde entier, les mêmes anomalies étaient constatées.

 

Loïc s’était levé pour sortir le livre de la famille. Il l’ouvrit à la page vingt trois, celle de l’année mille cinq cent quatre.

-         Ma mère m’a dit que c’était sur cette page ! Par votre faute, le destin n’est plus !

Simon se pencha sur le livre pour y découvrir des signes incompréhensibles.

-         Je n’y comprends rien. Vous savez lire ce langage ?

-         Non, mais ma mère savait et elle me l’a traduit. Il est écrit que lorsque la cloche tintera, le destin ne sera plus. Mes ancêtres ont scellé cette cloche dans la table pour que personne ne puisse s’en servir.

-         Etes-vous certain que nous parlons de la même cloche ? parce que Mat n’a eut aucun mal à la soulever.

-         Si ! quand même ! intervint Mat.

-         Elle n’était pas scellée sinon tu n’aurais pas pu la soulever ! Tiens, prends donc ce livre dans les bras !

Simon déposa un lourd grimoire entre les mains de son neveu. Ce dernier ploya sous le poids mais, les dents serrées, tint bon.

-         Félicitation mon garçon, tu es costaud mais pas au point de desceller une cloche de cette taille.

Il alla ramasser la cloche en prenant soin de ne pas la faire tinter et la reposa sur le guéridon. Aucune colle, aucun ciment ne semblait avoir scellé l’objet à la table. Simon haussa les épaules, doutant des paroles du gendarme. Puis, voulant quand même aller au bout de son expérience, il essaya de dissocier à nouveau la cloche du guéridon.

-         Ce n’est pas possible ! s’exclama-t-il, en s’escrimant à la soulever.

Après le cinquième essai, il appela son neveu pour lui demander de soulever la cloche.

-         Encore ! maugréa le petit.

Il la maintint quelques instants  à un centimètre de la table et la laissa retomber lourdement avec un soupir de soulagement.

Le résultat de l’expérience n’avait pas échappé à Loïc. Il s’exclama :

-         Mon Dieu !

Simon lui jeta un œil courroucé, bien décidé à continuer son expérience. Il entraîna Mat vers le livre de la famille de Loïc Tybor et lui demanda de lire la page.

-         Que veux-tu que je lise, oncle Sim. Je n’y comprends rien !

Alors il alla chercher l’Ovi qui était resté sur le canapé et le lui posa dans les bras.

-         Essaye de lire, maintenant ! ordonna-t-il.

-         Que veux-tu… s’indigna le petit, avant de se rendre compte qu’il parvenait à déchiffrer les étranges signes.

Il énonça comme s’il traduisait au fur et à mesure :

-         Cette cloche ne doit pas sonner tant que l’heure n’est pas venue de figer la vie.

Si par malheur son timbre venait à être entendu, son retentissement se propagerait hors des limites des frontières de notre comté, par delà les mers et les océans et jusqu’aux étoiles les plus éloignées.

Je scelle donc à dessein cet objet sur la table afin que nul ne puisse y toucher que celui pour lequel il est destiné.

J’ai juré en vos noms de ne pas utiliser cette cloche pour notre convenance.

J’enjoins ma filiation de ne pas enfreindre le serment fait par son aïeul, moi, Ganelon de Saint Pervent, le troisième descendant de Volta Pervent qui nous a enseigné tout ce que nous savons.

La signature de Ganelon clôturait la page d’écriture.

-         Qu’ai-je fait ? s’exclama Mat, terrorisé à l’idée d’avoir changé le déroulement du monde.

-         Peut-être rien, le rassura oncle Sim.

-         Qu’avait-il besoin de toucher à cette cloche ? rugit Loïc.

-         Heu ! si nous sommes ici, c’est tout de même à cause de vous ! lui rappela Simon.

Puis :

-         Vous avez l’air d’aller beaucoup mieux, grâce à Mat ! insista-t-il. Nous devrions manger tant que l’omelette est chaude.

Ils passèrent à table en silence.

Simon ne pensait plus du tout à la lettre qu’il avait dit vouloir ouvrir. Il ne lui importait plus que de partir très vite avec l’Ovi. Malgré tout, il questionna Loïc :

-         Etiez-vous chez nous le soir de Noël ? Est-ce vous qui avez assommé mon frère ?

-         Non, bien sûr que non, ce n’était pas moi ! C’est d’ailleurs pour cela que je me suis décidé à vous retirer l’Ovi. Parce que rien ne vous a été dérobé, n’est-ce pas ? Je pense que les voleurs n’en voulaient qu’à l’Ovi.

-         Qui à part vous connaît l’existence de l’Ovi ? Qui ?

-         Les FDL, chuchota le gendarme, comme s’il craignait de se rendre ridicule en parlant tout haut.

-         Les quoi ?

-         Les Fidèles De L’Ivi, répéta-t-il tout aussi bas. C’est une secte. On les appelle FDL, FiDeLi, mais eux préfèrent le nom de FidelI. Ils savent que l’Ovi existe et le cherchent depuis des générations. Ils veulent prendre possession de l’Objet Vivant parce qu’ils détiennent son alter ego qu’ils nomment Ivi. Au début des temps, un seul objet existait, il était noir, blanc et feu. Les textes disent qu’il maintenait l’équilibre sur terre parce qu’il était un tout.

 Deux peuples se le disputaient. Un sage du nom de Fédéror le déroba et personne n’en entendit plus jamais parler. On dit que Fédéror s’était retiré loin de tout et vivait en ermite. Lorsque le sage mourut, délaissé, oublié, l’Objet survécu, se suffisant à lui-même.  Deux cents ans plus tard, Arcor, ainsi que d’autres jeunes de son âge, furent instruits par un mage de la légende de l’Objet. Arcor, le plus opiniâtre, consacra sa vie entière à le chercher. Arcor eut deux femmes et deux fils. Il les délaissait, prenait son bâton et partait dans des endroits qu’il avait aperçus en songe. Ses enfants grandissaient sans lui et le voyaient revenir bredouille de sa quête à chaque fois.  Au crépuscule de sa vie, Arcor trouva enfin ce a quoi il avait consacré toute son existence. Il n’eut que la force de ramener dans son village l’objet et une cloche qu’il avait trouvée avec. Il s’éteignit en demandant de ne jamais faire tinter la cloche et en donnant à ses garçons l’Objet Vivant.

Sa seconde femme garda la cloche et les enfants reçurent l’Objet.

Les deux frères avaient pris l’Objet en horreur car c’est bien lui qui leur avait volé l’amour de leur père. Malgré tout il faisait partie de leur maigre héritage et chacun se disait qu’il devait valoir son pesant de pièces.

Comme les deux frères désiraient l’Objet, il fut décidé de le couper en deux. L’un s’en alla avec l’Ovi, noir et feu, l’autre avec l’Ivi, blanc et feu. Ils les vendirent chacun de leur côté.

Il s’avéra rapidement que l’Ovi ne pouvait survivre qu’en trouvant un complément : l’Amour. L’Ivi, quant à lui, se suffisait à lui-même, n’avait besoin de personne.

Il est dit que celui qui réunirait l’Ovi et l’Ivi serait détenteur d’un inestimable pouvoir. 

 

-         Mais alors, si l’Ovi veut l’amour en complément c’est qu’il représente le mal ? s’exclama Mat, qui avait toujours l’objet dans les bras.

 

-         Je ne sais s’il faut chercher une logique dans cette histoire… Garde juste en tête que l’Ivi se suffit à lui-même, l’Ovi, non… répondit Loïc, c’est pourquoi il a besoin d’attentions. L’Ovi est le plus fragile. S’il mourrait, Dieu seul sait ce que cela déclencherait.

Un jour, un homme remit l’Ovi et la cloche à l’un de mes ancêtres, le premier sorcier de la lignée. Depuis, celui de la famille qui a le don le reçoit des mains de son père ou de son grand-père. Pour ma part, je n’ai reçu ni les dons de guérisseur… ni l’Ovi, constata-t-il amèrement.

 

Après avoir pris un temps pour rassembler ses pensées, il poursuivit :

-         Les maîtres du FDL recrutent leurs membres partout, dans toutes les couches de la population. Ils sont persuasifs et très puissants. En prenant possession de l’Ovi, ils espèrent accéder aux secrets de notre création, trouver les réponses à toutes les questions que l’humanité se pose encore et ainsi détenir le pouvoir de tout transformer.

 

Après un silence que Mat trouva très long, Simon demanda :

-         Cela ne me dit pas comment ces gens savent que j’ai l’Ovi.

-         J’ai réussi à remonter jusqu’à vous. Pourquoi pas eux ?

-         Bien, il est grand temps que nous partions, déclara Simon de but en blanc. Mat, dépêche toi !

Simon et Mat se levèrent pour rassembler leurs affaires puis ils prirent congé du gendarme.

-         Nous nous reverrons certainement, leur dit Loïc. Je suis désolé de ne pas vous avoir fait confiance.

-         Ce n’est rien, nous avons découvert tellement de choses aujourd’hui que je ne vous en veux pas. Au fait, auriez-vous un numéro de téléphone portable par lequel je pourrais vous joindre en cas de problème ?

Le gendarme se dirigea vers le portemanteau pour y prendre son portefeuille, en sortit une carte de visite et la tendit à Simon.

-         N’hésitez surtout pas à vous en servir !

 

Mat se demandait où courrait son oncle. Ne pouvait-il jamais marcher normalement ?

-         Allez ! Dépêche-toi ! Et cache l’Ovi sous ton blouson !

Mat s’empressa d’obéir. Il ne fut pas fâché d’arriver à la voiture pour souffler un peu.

-         Où allons nous ? oncle Sim.

-         Dans la maison de Mamie !

-         Ce n’est pas un peu risqué pour l’Ovi ?