Gary

 

-         Je suis un pirate ! déclarait Gary lorsqu’il était petit et qu’il vivait dans la confortable maison familiale, entouré de son frère de presque six ans et de ses parents.

S’agissait-il d’une prémonition ou d’une vocation précoce ? Nul n’aurait été capable de le dire.

Invariablement, sa mère lui répondait :

-         Tu feras ce que tu veux quand tu seras grand mais je ne crois pas que « pirate » soit un métier convenable. Quelquefois elle ajoutait : mange ta soupe pour grandir plus vite !

Son père l’appelait « Barbe noir, le terrible » lorsqu’il jouait à pourfendre des ennemis imaginaires à l’aide de son épée en plastique.

Alors qu’il avait quatre ans, de dramatiques péripéties avaient traversé sa vie le laissant aux mains d’une famille d’accueil, forcément traumatisé par ce changement de situation.

Pour échapper au cauchemar de ce qu’il avait perdu, il se réfugiait dans le sommeil afin de retrouver ses deux rêves favoris.

Il se voyait pirate sur un grand bateau, commandant des hommes tantôt boiteux à cause de leur jambe de bois, tantôt borgnes, chauves, le visage couvert d’hideuses balafres. Lui seul était normal, jeune, joli garçon, commandant la manoeuvre, les mains posées sur les hanches, les deux pieds biens fixés sur le ponton d’un bateau chahuté par une mer houleuse.

Dans un autre rêve, il partait à la recherche de son père, le seul de sa famille encore vivant. Il le retrouvait, grand, bien rasé, sentant le frais comme ses souvenirs ou ses rêves le lui rappelaient. Ils se jetaient dans les bras l’un de l’autre après s’être reconnus dans la foule compacte qui assistait au feu d’artifice du 14 juillet. Le petit imaginait que son père aimait les feus d’artifice.

Gary avait déduit tout seul que son père était encore en vie. Avant d’arriver dans sa famille d’accueil, il savait qu’il était passé par d’autres lieux depuis qu’il avait été retiré de chez ses parents. De sa Tatie (la femme qui l’accueillait), il tenait pour certain que sa mère était morte. Elle avait conservé un journal de l’époque de l’accident dans lequel était écrit que « Jérôme Vénébent et Agnès Cossu avaient péri dans un accident de la circulation ». Pour son père, elle ne savait pas grand-chose si ce n’est que, de douleur, il avait perdu la tête après l’accident survenu à sa femme et qu’il avait disparu. Sa Tatie disait qu’il vivait certainement sous un pont comme tout ceux qui, blessés par la vie, ne savent plus où se trouve leur maison.

 

A vingt trois ans, son diplôme de comptable en poche, Gary trouva du travail dans une société de sécurité. Après six mois, il put louer un studio et acheter de quoi le meubler.

Deux ans auparavant, il avait réussi à retrouver la dernière adresse connue de son père si l’on peut parler d’une adresse étant donné qu’il était sans domicile fixe. Il vivait dans les rues de la capitale. Depuis lors, Gary le cherchait, scrutant les visages des SDF pour y reconnaître un trait familier que lui rappelait la photo jaunie qu’il gardait dans son portefeuille.

Afin de poursuivre sa recherche plus aisément et parce qu’il faut bien le dire le milieu des SDF le fascinait, il s’engagea comme bénévole dans le SAAV (Service d’Aide A la Vie) de Paris. Il prêtait une oreille attentive à toutes les histoires racontées par les vagabonds, espérant que l’un d’eux lui donnerait des nouvelles de Gilbert Cossu, son père.

C’est au SAAV qu’il rencontra Milène, une fille qu’il considéra au départ comme une allumée de première parce qu’elle disait haut et fort ce que tout le monde pensait tout bas.

Il faut bien dire qu’au début il ne l’aimait pas. Il révisa néanmoins assez vite son jugement en constatant que ses actes allaient toujours dans le sens de ses paroles. Il se prit même à l’envier de la franchise qu’elle affichait en toute circonstance. Par exemple, elle maugréait souvent que l’Etat devrait faire plus pour les pauvres, elle disait aussi que chaque citoyen de France devait se sentir concerné par la misère.

Un jour d’hiver, alors que la température extérieure avoisinait cinq degré en dessous de zéro, Gary et Milène faisaient équipe, ils répondirent à l’appel anonyme d’une personne qui signalait un SDF devant l’entrée d’un bâtiment.

Le fourgon blanc s’arrêta devant l’adresse signalée, le type était conscient mais avait, à l’évidence, usé de la bouteille pour se réchauffer. Ses yeux bouffis semblaient s’ouvrir sur un monde d’incompréhension. Il entendait ce que disait la dame qui lui tendait un café mais paraissait ne pas bien saisir le discours. A force de persuasion, Milène réussit à le convaincre de se laisser conduire dans un centre d’hébergement. Il faut dire que la jeune femme n’avait pas son pareil pour arriver à ses fins. Lorsqu’elle rencontrait un obstacle, elle se débrouillait pour le contourner. En l’occurrence, avec le SDF, il lui avait fallu parlementer presque une heure. Il y consentit de guerre lasse et après son troisième café, sans doute parce que malgré sa conscience embrumée, Greg, le SDF, se doutait que la dame ne lui foutrait pas la paix tant qu’il ne serait pas monté dans le véhicule.

Ils aidèrent le malheureux à se hisser dans le fourgon avant de commencer ce qu’ils appelaient « la chasse à la place » d’hébergement social. Pour comble de malchance, après le mal que Milène s’était donné pour convaincre Greg, tous les centres d’accueil répondirent négativement à leur demande de placement. Les hôpitaux aussi avaient atteints leur quota d’indigents.  Milène appela son responsable qui lui recommanda de laisser son protégé dans la rue après l’avoir réconforté d’une boisson chaude et lui avoir donné un duvet.

En colère, Milène mit fin à la conversation, se tourna vers Gary et commença une longue tirade sur l’incapacité des pouvoirs publics à gérer les places puis sur l’inhumanité de Bruno, son responsable, qui ne trouvait rien de mieux à lui répondre que de remettre le malheureux là où elle l’avait trouvé.

Gary commençait à bailler car il se faisait tard. Il lui dit d’un ton impatient :

-         Alors qu’est-ce qu’on fait ?

-         On file chez moi !

-         Quoi ? Tu sais bien que c’est interdit par le règlement !

-         On va le laisser crever sous prétexte que c’est interdit ?

Sachant qu’il était peine perdue de discuter avec Milène, Gary accepta de les conduire jusque chez elle.

Il fallut aider le pochard pour monter les cinq étages qui conduisaient au petit studio d’à peine vingt cinq mètres carrés que Milène occupait.

Gary les laissa s’installer et rentra chez lui.

A partir de cet épisode, le regard qu’il portait sur sa coéquipière changea du tout au tout. Cela le fit réfléchir aussi à la nécessité de s’impliquer davantage dans ce qu’il faisait. En se comparant à Milène, il se rendait compte qu’elle mettait tout son cœur dans l’action bénévole d’aide aux plus mal lotis alors que lui n’y mettait que ses bras, le reste de son corps et ses pensées restant ailleurs. Il accomplissait sa tâche, sa « bonne action », comme on le fait du ménage ou de la vaisselle, parce qu’il faut bien le faire.

Pendant un certain temps, il crut qu’il n’y arriverait pas, la passion lui manquait. Il pensa même à démissionner de ses fonctions, ne se sentant pas à la hauteur de sa partenaire. Alors il se posa sincèrement la question de ce qu’il voulait faire de sa vie. Son job dans la société de sécurité ne le satisfaisait pas vraiment, il y restait parce qu’il était payé, sans plus. Son bénévolat au SAAV, était un peu comme une lubie, l’espoir de trouver un remède au complexe qui l’habitait lorsqu’il croisait le chemin d’un SDF qui aurait pu être son père. Non, sa vie ne le satisfaisait décidément pas. Il prit la décision de donner six mois de sursis en laissant les choses en l’état avant de donner une autre direction à sa vie.

Les événements allaient décider pour lui.

Un jour, deux mois avant la fin de la période de sursis qu’il s’était donnée, un incendie se déclara dans un squat occupé par des familles sans ressources. Des enfants y laissèrent leur vie et pour Gary, ce fut le déclic.

Comment pouvait-on, en France, au vingt et unième siècle, permettre que des familles vivent dans un taudis ? Comment pouvait-on accepter que des couples qui travaillaient n’aient pas les moyens de  proposer un logement décent à leur progéniture ?

Il connaissait un des garçons, mort asphyxié dans l’accident, pour l’avoir croisé plusieurs fois dans le parc de son quartier. Le choc qu’il ressentit provoqua une nouvelle conscience de l’ordre des choses. Il n’était plus question d’accepter la misère comme une fatalité. Il comprit qu’il fallait des hommes pour se battre contre l’injustice et se promit d’être de ceux là.

Ses rapports avec Milène changèrent. Enfin décidé à agir dans le bon sens, Gary, qui n’était jusqu’alors que le chauffeur de madame, se décidait enfin à prendre des initiatives.

Le véhicule du SAAV leur servait maintenant de lieu de débat d’idées. En arpentant les rues de Paris à la recherche d’un SDF en perdition, ils refaisaient le monde à leur manière, pointaient du doigt les causes de la misère et inventaient des remèdes à cette maladie qui gangrenait le monde.

Maintenant Gary était presque plus révolutionnaire que Milène et cette dernière était parfois obligée de corriger ses excès.

Les deux partenaires s’étaient liés d’amitié avec quelques SDF  qu’ils ne manquaient pas d’aller saluer à chacune de leurs tournées. Une réorganisation des équipes et des circuits était prévue, Gary allait changer de quartier et de coéquipière et cela le peinait énormément.

A chaque exclu de connaissance qu’il rencontrait pour la dernière fois, Gary posait la même question :

-         Seriez-vous prêt à partir à la campagne si vous y aviez un logement et un travail ?

Certains répondez « oui » car pour eux la campagne signifiait une autre vie, un lieu de repos, d’autres répondaient « non » et Gary ne comprenait pas pourquoi.

A l’un de ceux qui avaient répondu « non », il tenta de se faire expliciter cette réponse catégorique.

-         C’est que je ne crois pas que je serai encore capable de travailler. Je ne voudrai plus avoir un chef sur mon dos toute la journée à me dire ce qu’il faut faire. Ici j’ai ma liberté, je fais la manche quand j’ai faim et il y a toujours des gens pour donner. C’est sûr que ça pourrait être mieux mais je n’ai pas envie de partir. Je le connais bien ce quartier et on me connaît.

A force de vivre dans la rue, certains n’avaient même plus une imagination suffisante pour envisager une autre voie. Les contraintes liées au retour à une vie dite normale leur paraissaient insurmontables. A chaque réponse négative, Gary se renfrognait davantage. Il ne comprenait pas cette attitude qui consistait à accepter son malheur sans tenter d’y échapper. Pourtant l’idée qui avait germé dans son esprit quelques jours plus tôt était géniale et rien ne l’empêcherait plus d’aller au bout du projet qu’il comptait réaliser.

 

Sur le chemin du retour, Milène finit par lui demander pourquoi il avait posé une telle question à ses amis.

-         Parce que je compte les emmener vivre à la campagne, répondit simplement Gary  sans plus d’explication.

Milène resta silencieuse un moment, semblant méditer la réponse, puis elle éclata :

-         Mais enfin, comment comptes-tu t’y prendre ? Où vas-tu les mettre à la campagne ? Tu vas acheter une grande maison ? Où est l’argent qu’il te faudra débourser ? Tu n’es même pas propriétaire de ton propre logement !

-         Et alors ? Si ici tout est cher, en province, dans la Creuse par exemple, ce n’est pas le cas. J’ai vu un reportage à la télé qui montrait des villages désertés ou des villages dans lesquels il n’y a plus que des vieux. Crois-moi, les vieux seraient contents de nous voir débarquer pour redonner vie à leur commune. Mais il faut que les SDF aient envie de reconstruire leur vie et ça c’est pas gagné…

-         J’en reviens au fait qu’il faut de l’argent pour réaliser ce « rêve ». Et de l’argent, tu n’en as pas.

-         On peut obtenir une subvention…

-         Mais tu te fais encore des illusions, mon ami… Tu crois que tu vas obtenir quelque chose de l’Etat ? Qu’il suffit de te présenter en costume cravate, et de demander pour que l’on t’octroie ce que tu veux ?

Elle s’esclaffa, vexant Gary. Malgré tout, ce dernier reprit d’un ton mystérieux pour montrer qu’il n’en dirait pas plus :

-         Si je ne réussis pas à obtenir une subvention, j’ai prévu un autre moyen.

Milène ricana et secoua la tête pour montrer son incrédulité.

Ils arrivaient au dépôt. Après avoir nettoyé leur véhicule, ils se séparèrent sans avoir prononcé d’autres paroles. Le lendemain, les équipes devaient changer, ils connaîtraient leur nouveau partenaire et leur nouveau circuit juste avant de commencer leur tournée.

 

Quinze jours plus tard, ils montaient dans le même camion. Milène ne savait pas comment Gary s’était débrouillé pour changer les équipes mais elle n’était pas mécontente de le retrouver. Gary se découvrait un vrai pouvoir de persuasion. Ses yeux pétillants, son sourire, sa toute nouvelle assurance et des arguments qu’ils trouvaient sans avoir besoin de les chercher très loin, arrivaient à convaincre les plus réticents de ses interlocuteurs. Le jeune homme savait maintenant ce qu’il voulait, il mettait en pratique la célèbre phrase : « qui veut, peut ».

Une fois à bord du véhicule, Milène demanda :

-         Alors, où en es-tu de ton « rêve » ?

-         Il va se réaliser et j’aimerais que tu en sois, tu n’as pas ton pareil pour persuader les gens. Peut-être pourrais-tu mettre le don que tu as au service de mon projet ?

-         Voilà que tu as besoin de moi, maintenant. Bon, dis-moi ce que je dois faire.

-         J’ai trouvé un village qui est totalement abandonné. Les maisons sont en mauvais état mais on peut les restaurer.

-         Et ta subvention, tu l’as obtenue ?

-         Non, mais j’ai suffisamment d’argent !

-         Ah ! tu peux m’expliquer comment tu as fais ?

-         C’est un peu compliqué et pas très honnête alors je ne préfèrerais pas… C’est pour toi que je dis ça…

-         Si tu veux que je t’aide, il va falloir m’expliquer, se récria Milène.

Gary se gara le long du trottoir, arrêta le moteur et se tourna vers sa partenaire :

-         J’ai cambriolé l’appartement d’un dealer de mon quartier.

-         Mais tu es fou ! Totalement fou ! Il va te retrouver et te tuer.

-         Mais non !

Le sourire aux lèvres, Gary, fier de lui, poursuivit :

-         C’est un caïd, il pensait que personne n’oserait jamais le cambrioler. Les petites frappes de ses amis, c’est sûr qu’ils n’auraient jamais osé, mais moi, l’inoffensif petit travailleur honnête qui se tape ses huit heures par jour pour des clopinettes, tu penses que je n’allais pas m’en priver.

-         Milène avala sa salive difficilement. Une foule de mots grossiers se pressaient dans sa gorge et elle ne savait par lequel commencer.

-         En plus, comme il me prend pour le parfait abruti, cela m’assure l’impunité ! termina-t-il, triomphant.

-         Mais ça va pas la tête, bougre de corniaud ! Tu veux vraiment te faire tuer ?

Puis elle parla comme pour elle-même.

-         Et cet imbécile qui me raconte comme une bonne blague qu’il vient de voler un caïd trafiquant de drogue.

-         Je n’ai pas dit trafiquant mais dealer, je ne suis pas fou quand même !

-         Il n’est pas fou, qu’il dit ! Il ne sait pas que le dealer donne l’argent de la vente de la cam au trafiquant… Il ne sait pas que ces gens là sont obligés de retrouver le voleur parce que sinon ils sont finis, ils n’ont plus aucune crédibilité !

-         Arrête de parler comme si je n’étais pas là, tu m’énerves ! Je te dis qu’il ne se doute pas d’où vient le coup. Il me méprise tellement que je suis totalement invisible pour lui.

-         Mais même s’il fait le tour de toute la cité, il va forcément arriver sur toi, un jour ou l’autre. Quelqu’un t’aura vu ou entendu ou imaginé… Mais il t’aura.

-         Mais non ! De toute façon, je pars dans la Creuse dans deux jours.

-         Et tu crois que la Creuse sera trop loin pour ces gens là ? Tu ferais mieux de partir en Patagonie !

-         Ça suffit ! De toute façon, je l’ai fait et je ne peux plus revenir en arrière. Après tout ce n’est que justice que les dealers et les trafiquants participent au relogement des SDF, je dirais même que c’est un juste retour des choses, comme s’ils payaient des impôts et des cotisations sur les bénéfices qu’ils ont empochés en toute illégalité.

-         Mesdames, Messieurs, le Robin des Bois des temps modernes vient d’arriver ! Il compte redistribuer aux pauvres les richesses des malfrats…

-         Oui, justement ! Je trouve ça plutôt juste ! Si tu crois me faire de la peine en m’appelant Robin des Bois, tu te trompes. Que faisons nous tous les jours ? Nous apportons un emplâtre sur une jambe de bois. A quoi ça sert ? N’avons-nous pas rêvé de nous attaquer aux causes de la misère ? Et bien je suis en train de le faire. Je te croyais moins timorée, Milène.

Gary redémarra pour reprendre la tournée.

Milène ne parlait plus, elle réfléchissait. Gary avait beaucoup évolué à son contact, elle avait assisté à sa transformation. En l’amenant à une certaine rébellion contre l’ordre établi, elle n’aurait jamais imaginé qu’il pût aller si loin. Déboussolée par la nouvelle, Milène, en bon professeur, avait d’abord essayé de lui faire prendre conscience des risques qu’il avait pris. Mais pour être honnête, elle considérait que l’élève maintenant dépassait le maître et elle en éprouvait une certaine fierté. Elle maudissait depuis tellement longtemps cette société qui générait des exclus comme s’il s’était agit de dommages collatéraux sans importance qu’elle se sentait même un peu vexée de ne pas avoir pensé à passer à l’acte plus tôt. En plus, cette idée de voler un dealer était ingénieuse car ce dernier n’irait certainement pas s’en plaindre à la police.

Malgré tout, l’idée que les trafiquants pouvaient retrouver Gary lui donna froid dans le dos, ravivant sa colère. Pourquoi ne lui en avait-il pas parlé avant ?

Ils attendirent d’être sur le chemin du retour pour discuter à nouveau du sujet qui les préoccupait :

-         Alors tu vas m’aider, oui ou non ?

-         Qu’est-ce que tu crois, que je vais te laisser tomber ? Tu m’as bien regardée ?

-         Super !

 

Gary avait déjà donné sa démission depuis trois semaines. En faisant part à son patron du projet qu’il avait de réadapter des SDF, Gary ne s’attendait pas à tant de compréhension de sa part. Monsieur Sternel avait accepté de lui payer sa dernière semaine sans qu’il l’effectue pour qu’il puisse régler les formalités qui rendraient l’association qu’il venait de créer, propriétaire de toutes les maisons du village de Trabou-sur-Séon. Monsieur Sternel, de plus, entendait participer par une contribution de mille euros à ce qu’il appelait avec grandiloquence « ce projet humanitaire ».

Avec une certaine émotion, au pot de départ organisé par le patron, les collègues de Gary lui remirent une enveloppe qui contenait huit cent cinquante six euros. Ils n’avaient pas acheté de cadeau parce qu’ils pensaient que l’argent serait bien plus utile qu’un écran plat, un caméscope ou n’importe quel autre produit électronique. Tout le monde s’extasiait sur le fait qu’un si jeune homme puisse orienter sa vie vers une œuvre si généreuse.

 

Gary ne partait pas seul dans cette entreprise. Le frère de son père adoptif, un prêtre ouvrier nommé Franck, s’était laissé tenter par l’aventure. Lui aussi avait donné sa démission de l’entreprise de construction qui l’employait en tant que chef de chantier. Gary savait que ses compétences seraient utiles pour organiser les travaux qui seraient entrepris pour réhabiliter les maisons abandonnées depuis si longtemps. La présence de son oncle, son âge et sa profession lui avaient aussi servi dans les démarches engagées auprès du conseil régional et du notaire, il donnait une aura de sérieux au projet que le jeune homme, seul, n’aurait pas pu dégager.

Franck n’avait pas demandé d’où venait l’argent de celui qu’il considérait comme son neveu. Pour les notables qu’ils avaient fréquenté dans leurs démarches administratives, il était tellement évident que les liquidités émanaient d’associations caritatives ou de dons que ni Gary ni Franck n’avaient jugé bon de les détromper. Après tout, pensait Gary, cela vient effectivement d’un don même si le donateur n’en sait rien. Le fameux dealer à qui le jeune homme avait piqué l’argent se faisait appeler Johnny, s’habillait de cuir et roulait sur une Harley. Par ironie, pour le remercier de sa générosité, Gary avait baptisé l’association « les amis de John ». En dehors de lui, personne ne savait pourquoi ce prénom avait été choisi.

 

 

Deux mois plus tard, Gary avait les « clés du village » dans la poche. L’association était propriétaire d’une vingtaine de maisons, d’une mairie, d’une école et d’une salle des fêtes, tout cela dans un état délabré, certes, mais le travail permettrait d’en faire des habitations décentes. Quelques champs cultivables venaient agrandir le domaine. Si l’affaire prospérait, Gary envisageait d’acheter les autres maisons du village.

Accompagné de Milène, Gary faisait la tournée des SDF de Paris qu’il connaissait. Il proposait une nouvelle vie à l’essai avec pour les moins convaincus la promesse de les ramener sur place dans trois mois s’ils ne se plaisaient pas dans leur nouvel environnement.

Grâce à la persuasion de Milène, ils réussirent à en décider vingt cinq dont quatre femmes. Franck se débrouilla auprès de diverses associations pour leur procurer le nécessaire en vêtements, chaussures, affaires de toilettes et de couchage et ils partirent dans la Creuse à bord d’un car loué pour l’occasion. Frank conduisait le car tandis que Gary suivait à bord d’un minibus. Milène devait les rattraper avec sa propre voiture. Elle aussi avait tout abandonné pour participer à l’aventure.

 

Franck avait l’habitude de diriger des hommes mais il eut beaucoup de difficulté avec ces personnes de tous âges et de tous horizons qui devaient vivre et travailler ensemble. Certains avaient perdu tous les repères qu’une vie normale vous donne presque imperceptiblement.

Le premier mois fut difficile et même très difficile. Certains ne voulaient pas travailler, on ne les forçait pas. Il y eut des chicanes, des bagarres entre les hommes pour des broutilles mais surtout parce qu’il y avait trop de promiscuité entre eux.

Ils habitaient dans une ancienne école, le seul bâtiment en bon état capable de les accueillir tous. Ils devaient partager les lavabos, la salle de cantine, le dortoir. Franck décréta que la cohabitation avait assez durée. Aussi, après avoir réparé sommairement trois autres maisons, décida-t-il de répartir les membres du groupe par affinité.

Tout le monde s’en trouva soulagé, mais deux clans se formèrent presque instantanément : celui des encadrants et celui des encadrés.

Un SDF de Paris d’une soixantaine d’année vint les rejoindre un matin. La gare la plus proche était à cinquante kilomètres. Il avait fait le reste à pied.

Il disait s’appeler Gilles et refusait comme la plupart des autres membres du groupe de s’étendre sur sa vie passée. On ne lui demanda rien de plus que ce qu’il voulait bien dire.

Certains le reconnurent pour l’avoir déjà vu déambuler dans Paris, comme celui que l’on nommait « le banquier » parce que dans ce qui paraissait être une autre vie il avait travaillé dans une banque. Ceux qui le connaissaient le respectaient comme un « sage ». Chaque maison voulait l’accueillir mais il choisit l’école où logeaient le prêtre, Gary et Milène.

Il s’avéra que Gilles était le maillon qui manquait à la cohésion du groupe. Il était avare en paroles mais tout ce qu’il disait était entendu tant du côté des encadrants que de celui des encadrés. S’il savait de quelle misère sortaient ces hommes et ces femmes pour l’avoir partagée, il semblait aussi comprendre les difficultés rencontrées par Franck et les deux jeunes. Gilles s’avéra être le lien entre ces deux mondes tellement différents que personne ne se comprenait plus.

Dès le premier jour, il remarqua que certains ne travaillaient pas. Le soir même, il alla les trouver, un par un. Le lendemain, de bon matin, personne ne manquait à l’appel pour faire sa part de travail

Une nouvelle ardeur envahit le groupe. Enfin le travail avançait. Il était temps car on approchait du milieu de l’été. Il fallait penser à l’hiver, calfeutrer les maisons pour qu’elles gardent la chaleur.

Les repas étaient toujours pris en commun, par soucis d’économie, dans le réfectoire de la petite école. Tous devaient travailler aux travaux de maçonnerie des maisons mais chacun avait aussi une tâche spécifique. Les femmes étaient plutôt attachées à la cuisine et beaucoup de corps de métiers avaient un représentant sur place. Chaque personne qui avait une compétence particulière était chargée d’en instruire les autres. Le formateur se trouvait alors valorisé et prenait de la peine pour se faire comprendre, souvent en cherchant des mots qu’il n’avait pas eu l’occasion d’utiliser depuis tellement longtemps…

Trabou-sur-Séon commençait à ressembler à un vrai village et tous en étaient fiers.

Milène eut l’idée de se renseigner pour savoir quelle argile utiliser pour sculpter des objets parce qu’elle avait en tête de faire modeler des figurines aux membres du groupe pendant l’hiver.

Gary trouva cette idée saugrenue, il pensait que personne n’avait de dons artistiques parmi eux mais l’avenir allait lui montrer qu’il se trompait.

Milène avait raison de prévoir une activité qui rapporte quelque argent. Le groupe devait acquérir une autonomie de subsistance. Pour cette année, l’agriculture avait été laissée de côté, tous les bras étant utilisés vers la rénovation des bâtiments. Mais les années futures devaient voire éclore de nouveaux métiers qui assureraient les revenus nécessaires à la poursuite de l’aventure.

Bien sûr, le but de l’équipe encadrante n’était pas de garder à jamais ces anciens exclus ensemble mais bien de leur donner le courage et les moyens de recommencer ailleurs une nouvelle vie. Cependant qui pouvait dire combien de temps il faudrait à ces oubliés de la société pour retrouver l’envie de vivre au milieu de leurs pareils ?

 

L’automne était bien avancé, le temps, souvent pluvieux, se rafraîchissait un peu plus chaque jour. Les visiteurs se faisaient assez rare à Trabou-sur-Séon hormis quelques curieux obligés de monter le dernier kilomètre à pied car il n’y avait pas de chemin carrossable.

Et pourtant ce jour là, cinq jeunes montèrent d’un coup. Leur air mauvais ne dit rien qui vaille à Franck qui les aperçut le premier.

Il les renseigna pourtant quand l’un d’eux lui demanda avec un accent de banlieue s’il connaissait Gary Cossu.

-         Bien sûr que je le connais, mes amis ! Allez donc sur la droite, vous le trouverez occupé à redresser un mur.

-         V’la qu’nous sommes ses amis ! Tu parles d’un PD ! rigola un des jeunes.

Franck ne s’en offusqua pas, il en avait entendu d’autres. Il demanda néanmoins à Gilles qui travaillait avec lui d’aller prévenir leurs amis de se rassembler autour de Gary.

-         Je crois que des ennuis viennent d’arriver, chuchota-t-il à Gilles.

Bizarrement Gilles restait figé sur place. Il suivait des yeux le petit groupe, l’air dubitatif.

-         Alors, Gilles ! Réveille-toi ! le houspilla Franck.

Gilles partit alors précipitamment prévenir les autres.

 

-         Drôles de gars qui arrivent ! prévint Milène qui venait d’apercevoir les jeunes.

Gary jeta un œil par dessus son épaule et une suée le glaça tout entier.

-         Bon sang ! le dealer !

-         Mon Dieu ! gémit Milène, je t’avais bien dit qu’il te retrouverait. Ce genre de gars ne lâche jamais prise.

Gary prit le parti de jouer l’étonnement. Il leva franchement la tête puis se redressa tout à fait avant de lancer.

-         Décidément, le monde est petit !

Puis se tournant vers Milène.

-         Figure-toi que ce sont des anciens voisins !

-         Vraiment ? s’étonna la jeune femme d’une voix mal assurée, cherchant des yeux un outil qui pourrait lui servir d’arme.

Gilles avait vite accomplit sa mission parce que, derrière le groupe, arrivaient déjà une dizaine de personnes chacune munie d’une pelle, d’une pioche, d’un marteau, des outils qu’ils avaient en main au moment où ils avaient été prévenus.

Sentant la menace, la bande s’était regroupée autour de leur chef. Ils attendaient un ordre pour attaquer.

Johnny jeta un œil alentour, évaluant la situation. D’autres habitants du village arrivaient encore. Il s’attendait à tomber sur des gueux sans force mais les gens qu’il voyait étaient aujourd’hui bien différents de ce qu’ils avaient dû être. Ils respiraient la santé et la détermination que l’on lisait dans leurs yeux ne laissait aucun doute quant à leur combativité.

Johnny n’avait pas pour habitude de mener des combats voués à l’échec. Il prit le parti de jouer l’étonnement :

-         C’est à croire que vous avez quelque chose à nous reprocher ! lança-t-il. Nous venons en amis !

-         C’est bien ce que je pensais, tu viens me voir en voisin, répondit Gary.

Il se porta au devant de Johnny pour lui serrer la main.

-         C’est ça ! Je viens en voisin.

-         Mais tu es bien loin de chez toi.

Johnny ne répondit pas.

-         Tu viens voir comment nous nous en sortons ici ! C’est ça ? Eh bien regarde ! Nous avons remis quelques unes de ces maisons à neuf. Si tu veux, je te fais visiter.

-         Pourquoi pas ! Allez les gars, on va voir ce qu’il y a à voir !

Si Johnny montrait un certain calme, il n’en était pas de même pour ses amis qui ne quittaient pas de l’œil les villageois.

-         Voici le père Franck qui a bien voulu nous accompagner dans cette aventure. Qui nous a aidé à trouver les fonds et à avoir les autorisations nécessaires. Et voici Milène.

Les quatre gars furent obligés de serrer les mains qui se présentaient devant eux. Gary ne s’arrêta pas là. Il appela un a un ses autres compagnons qui tendirent leur main à leur tour.

-         Maintenant que les présentations sont faites, nous vous emmenons faire le tour du propriétaire, suivez-nous.

Comme un seul homme, la troupe se mit en branle car personne ne voulait perdre une miette de ce qui semblait tourner à la farce.

Une heure plus tard, la bande, saoulée de paroles, se retrouva à son point de départ.

Gary les invita à prendre une part de gâteau avec un verre d’eau fraîche parce qu’il n’était que dix sept heures et que l’alcool n’était permis que le soir.

Les invités se comportèrent en homme du monde, arrivant même à lier conversation avec les villageois.

Gary entraîna Johnny à part, sentant qu’il fallait qu’il connaisse se intentions.

-         Qu’est-ce qui t’amène réellement, Johnny ?

-         Comme si tu ne le savais pas ! Le fric que tu m’as piqué ! déclara franchement Johnny, enchanté de se trouver seul avec son voleur.

-         Le fric que je t’ai piqué ? répéta Gary, faisant mine de ne pas comprendre.

Alors Johnny s’énerva. Il sortit un couteau à cran d’arrêt de la poche de son blouson et le pointa sur Gary.

-         Si je ne peux pas te crever maintenant, je te crèverai plus tard, mets-toi bien ça dans la tête ! Rends-moi mon fric et on n’en parle plus !

-         Tu as perdu du fric, Pierre ? questionna Gilles qui s’était approché discrètement.

-         Co… Comment connaissez-vous mon nom ?

-         Tu t’appelles Pierre Cossu, tu vas fêter tes vingt-sept ans le trois décembre.

-         Vous êtes de la police ? demanda Johnny, troublé.

-         Non, je ne suis pas de la police. Mais je t’ai à l’œil depuis bien longtemps…

-         Cossu ? tu t’appelles Cossu, comme moi !

-         Et alors ! Il y a plus d’une chèvre qui s’appelle Brigitte. Les Cossu dans l’annuaire, c’est pas ce qui manque. C’est pas pour ça que tu vas t’en tirer sans me rendre ce qui m’appartient.

-         Vous êtes frères ! assena Gilles.

-         Je n’ai pas de frère ! jeta Johnny, hargneux.

-         Qu’est-ce que tu racontes Gilles ? Comment peux-tu dire des choses pareilles ?

-         Je ne m’appelle pas Gilles mais Gilbert Cossu et vous êtes mes fils, Pierre et Gary Cossu. Votre mère, Agnès Virène, est morte dans un accident de voiture dans la voiture de Jérôme Vénébent… termina-t-il d’une voix tremblante.

Les deux garçons, un instant plus tôt, adversaires, se regardaient maintenant comme s’ils se découvraient. Des flashs de scènes de leur vie passée, alimentées par les souvenirs enfouis au plus profond de leur inconscient, remontaient à la surface. Chacun de leur côté, ils croyaient avoir rêvé ce frère côtoyé dans leur prime enfance puisque plus personne, ensuite, ne leur en avait parlé, pour les épargner sans doute.

Maintenant, ils se rappelaient la souffrance ressentie lors de cette séparation imposée par les adultes alors que leurs deux parents avaient disparu. Aucun des deux n’avait réellement compris ce qui s’était passé. Lorsqu’ils demandaient des nouvelles de leur frère, on leur répondait qu’ils n’avaient pas de frère alors ils avaient fini par le croire.

Avec ensemble, les deux regards se tournèrent vers ce père qui les avait abandonnés. Pierre, alias Johnny, l’avait cru mort. Gary l’avait cherché tellement longtemps.

Une réticence d’homme les empêchait de se jeter dans les bras les uns des autres.

Gilbert se tenait la tête dans les mains. S’il n’avait pas cru que ses fils allaient s’entre déchirer, jamais il ne leur aurait révélé la vérité. La honte le submergeait de les avoir abandonnés si longtemps. Mais aurait-il pu les garder auprès de lui alors qu’il avait tué leur mère ?

La torture qu’endurait Gilbert depuis tant d’années eut soudain raison de son cœur. Une douleur brutale au thorax le fit vaciller. Il sut que ses problèmes allaient bientôt prendre fin s’il ne demandait pas d’aide.

Dans un souffle, en tentant de sourire, il s’adressa une dernière fois à ses enfants pour un dernier mensonge :

-         Je suis fatigué, je vais me reposer, je vous parlerai plus tard, après le souper.

Et il partit, presque nonchalamment, vers l’école. Il contourna la première maison, vérifia qu’il était hors de vue et s’arrêta pour reprendre son souffle.

Sa décision était prise, il allait partir. Il ne pourrait supporter ni de taire la vérité, ni de la dire.

Il se dirigea vers l’école, entra dans la pièce qui lui servait de chambre et empila ses affaires dans un sac en toile. Il sortit un petit carnet rouge de la poche intérieure de sa veste pour le poser en évidence sur son lit. D’une petite écriture serrée, Gilbert y avait raconté sa vie. Ses enfants avaient le droit de la connaître, ainsi ils sauraient qu’ils avaient été aimés par leurs parents.

Ils sauraient aussi que leur père était un assassin. *

 

Peut-être qu’un jour Gary pourrait lui pardonner d’avoir tué son père et sa mère. Peut-être que Gary aiderait son frère Pierre à rentrer dans le droit chemin. Les yeux noyés de larmes et la tête remplie de l’espoir d’une vie meilleure pour ses garçons, Gilbert marchait comme un automate droit devant lui sans savoir où ses pas le mèneraient.

 

 

Tout prédestinait Gary à être le mauvais garçon et Pierre à être le bon. Parce que Gary était le fils de Jérôme, il paraissait naturel qu’il prenne la mauvaise pente mais la vie en avait décidé autrement. Les gens, rencontrés sur la route de son existence, en avaient fait quelqu’un de bien plus fréquentable que sa canaille de frère.

Gilbert savait par quelles épreuves Pierre était passé, il comprenait sa révolte et lui pardonnait ses écarts de conduite. Mais ceci est une autre histoire

 

 

* Pour connaître le passé de Gilbert, lire « Pour solde de tout compte ».