Joss

 

 

Sac au dos, Joss grimpait dans la montagne laissant derrière lui ces gens qui l’avaient renié.

Il essayait de se convaincre que ce n’était pas grave, que les habitants du village, de son village comme il disait il n’y a pas si longtemps avec fierté reprendraient bientôt leurs esprits mais la confiance, naturelle, enfantine qu’il avait en eux et qu’il croyait indéfectible avait irrémédiablement disparu. Il avait mal, ils lui avaient fait mal. Pourrait-il leur pardonner un jour ?

 « L’Envers vient des autres !» avait écrit le philosophe Petra quelques dizaines d’années plus tôt. Joss, en étudiant le fameux penseur au cours de sa scolarité, n’avait pas vraiment compris cette phrase. Aujourd’hui, en prenant tout son sens, la pensée était devenue, pour lui, une conviction. Comme Petra, Joss n’avait jamais cru ni à l’Envers ni à l’Endroit qu’on lui promettait dans le futur. L’envers et l’endroit se disputaient déjà le terrain dans le monde de la matière. Comment imaginer qu’il en était de même dans le monde de l’air ? D’ailleurs si le dieu de l’endroit existait, comment pouvait-il permettre que la terre se mette à ressembler à cet envers tant redouté ?

Il avait vu des figurations des deux mondes opposés. Le peintre était un tel artiste qu’on se croyait entré dans ses œuvres et que l’on ressentait une immense paix à la vue de l’une, une dépression à la vue de l’autre.  L’Endroit était représenté comme une verte  prairie entourée d’arbres fruitiers, traversée d’un cours d’eau, inondée d’un soleil éclatant. L’Envers, au contraire était si sombre que seuls les nyctalopes pouvaient y discerner des guerriers grimaçants, l’arme au poing qu’on imaginait sanguinaires et vociférants.  

Non, pour l’heure, le jeune homme pensait que le mieux pour lui était de fuir ces autres qui le détestaient.

Le passé de Joss posait un problème à ceux qui se disaient ses amis six mois auparavant. Et pourtant, pensait le jeune homme, je n’ai rien fait de mal, je n’ai pas changé ! Comment peut-on m’en vouloir de ma naissance ?

 

Durant la guerre économique des années vingt, Judas et Malie s’étaient rencontrés, aimés et mariés. L’alliance entre un Hen et une Mouraise était déjà mal perçue à l’époque. Le couple s’était installé en Mour dans le village de Malie parce que celui-ci était à l’époque le plus enclin à accepter les différences. Il ne s’agissait que d’une guerre économique, qui durait depuis un an et pourtant Judas avait dû attendre la fin de la guerre pour qu’on accepte de l’embaucher. Malie, seule, faisait vivre le ménage supportant les quolibets de ses collègues qui se moquaient ouvertement de son Hen de mari. La jeune femme supportait tout sans broncher parce qu’on les acceptait dans le village et que ce n’était déjà pas si mal. Cette situation aurait pu créer des dissensions dans le couple mais il n’en fut rien parce que les deux tourtereaux s’aimaient de tout leur cœur. En même temps que la fin de la guerre économique, un bébé s’annonça. Pour la jeune femme c’était un signe certain d’espérance. L’enfant arriverait dans un contexte économique de paix entre les deux nations qui avaient vu naître ses parents.

Une fois la guerre finie, Judas avait trouvé facilement du travail car sa connaissance de la langue et des coutumes des Hens en faisaient une recrue précieuse. Le commerce avait repris entre les deux pays là ou il s’était arrêté un lustre plus tôt.

 

Jos avait grandi heureux entre son  père Hen et sa Mouraise de mère. Personne ne pensait plus à lui en vouloir de sa naissance. Il avait absorbé les deux cultures puisqu’il passait la moitié de ses vacances dans la famille de son père, de l’autre côté de la frontière. Tel le caméléon, en fonction du pays dans lequel il se trouvait, il endossait l’habit de parfait ressortissant. Il parlait les deux langues sans une ombre d’accent. Cette situation lui convenait parfaitement et il se sentait tout aussi bien dans l’une et l’autre nation jusqu’au jour où, la Hen envahit le pays de Jirage.

Jirage, un grand pays en émergence, adoptait une attitude économique conquérante qui risquait de mettre en péril l’équilibre acquis depuis des siècles par les deux grandes puissances de ce monde.

Le gouvernement de la  Mour ne broncha pas à l’invasion de Jirage par les Hens car en tant que deuxième puissance économique, Jirage lui portait tort aussi à trop vouloir se développer. Certains intellectuels osèrent crier haut et fort ce qu’ils en pensaient mais personne ne les écouta parce qu’il y avait le mondial de foot et Etoile Université à la télé ; ce n’était pas le moment de s’interroger sur le droit d’un pays d’en envahir un autre.

Le problème est que la Hen décida alors, puisque personne ne lui avait fait part de sa désapprobation, d’annexer la Houille et ses puits de pétrole. La Houille demanda la protection de la Mour qui était son alliée depuis des dizaines de lustres. Le gouvernement de Mour , cette fois déterminé à ne pas laisser faire, ordonna aux Hens de se retirer des territoires conquis. L’ultimatum émis par le gouvernement Mour resta lettre morte ; la guerre fut déclarée entre les deux pays sans que la Mour ait pris le temps de s’y préparer vraiment.

Lors de ses derniers voyages, Joss n’avait pas pris garde au nationalisme qui montait dans la patrie de son père. D’ailleurs Joss ne s’intéressait pas du tout à la politique. Il laissait à d’autres le soin d’avoir les grandes idées qui devaient faire marcher le monde. Qu’importait la nationalité du terrain sur lequel il se trouvait pourvu que le sol ne se dérobe pas sous ses pas.

Tout changea pour notre ami le jour où ses deux patries entrèrent en conflit. Ses parents qui s’étaient accordés des vacances dans la famille de Judas, c'est-à-dire dans le camp adverse de la Mour, ne purent pas rentrer chez eux. Les frontières, envahies de gens en armes, étaient fermées. Contre leur gré, ils furent contraints de rester en Hen.

Joss qui avait alors vingt deux ans et suivait des études en ville pensa que cela ne durerait qu’un temps. Il trouva même un certain avantage à avoir des liens de sang avec les Hens lorsqu’il regarda ses copains de fac partir les uns après les autres pour suivre une formation militaire accélérée alors que lui restait dans la cité universitaire avec les filles.

Plus tard, il commença à être regardé de travers par les professeurs et les commerçants qui voyaient partir leurs enfants pour la guerre alors que lui qui se portait comme un charme se la coulait douce à l’arrière.

Joss avait la double nationalité alors on ne lui faisait pas confiance : il n’aurait pas l’honneur de se battre pour la patrie. Le jeune homme était plutôt heureux de ne pas avoir à verser le sang de ses amis de l’autre bord mais sa situation devenait de plus en plus difficile à tenir car on le traitait maintenant avec mépris et certains ne se cachaient plus pour cracher devant lui, le sale Hen.

Un jour, Joss en eut assez et décida de rentrer dans son village natal. Il s’attendait à y être accueilli les bras ouverts, en enfant du pays, mais ce ne fut loin d’être le cas. La maison de ses parents était dévastée. Les villageois paraissaient s’être acharnés sur la demeure pour assouvir une vengeance que Joss avait bien du mal à comprendre. Comment avaient-ils osé faire cela à sa mère et à son père ? Atterré, Joss chercha ses anciens amis pour obtenir une explication. Seuls restaient ceux qui, en mauvaise santé, n’avaient pas été enrôlés dans la grande armée constituée pour défendre les intérêts de Mour. Lui qui était né en Mour, d’une mère Mouraise, fut traité en ennemi. Les portes se fermaient à son approche. Il n’avait plus aucun ami dans le village qui l’avait vu naître.

Il n’avait nulle part ailleurs où aller, aussi tenta-t-il de réparer les dommages subis par la maison familiale et il s’y installa.

Un jour, il apprit par la radio, en même temps que tous les habitants du village, que l’ennemi avait percé les défenses Mouraises et entrait dans le pays en conquérant, sans rencontrer de véritable résistance. La défaite fut officielle quelques jours après et les envahisseurs envahirent la capitale. La Hen avait gagné. Il était demandé aux habitants de Mour de déposer les armes et d’ouvrir leurs portes aux vainqueurs. D’arrogants représentants Hens s’installaient dans les villes et les villages de Mour et imposaient leur loi aux vaincus : le couvre feu, le permis de circuler, les tickets de rationnement…

Le pays entra en résistance. Joss redevint intéressant pour certains de ses anciens amis qui rentraient du front. Ils lui demandèrent de lutter avec eux contre l’oppresseur. Joss les regarda de haut, leur parla de sa maison saccagée et refusa tout net. Il n’avait rien à faire dans cette guerre.

Alors, sa vie devint impossible. Il retrouvait des insanités écrites sur les murs de ce qui restait de sa maison, on l’insultait lorsqu’il allait faire ses courses et une fois même, une balle passa à deux doigts de son oreille gauche. Quelqu’un lui avait tiré dessus.

C’en était trop ! Il décida de rejoindre son grand-père qui vivait dans la montagne où il gardait un troupeau de moutons durant la saison.

Son grand-père, Haron, vivait en marge de la société. Il avait un tas d’amis au village qu’il était content de retrouver à chaque fois qu’il y descendait c'est-à-dire deux fois par an lorsqu’il emmenait les bêtes vers les pâturages d’altitude ou lorsqu’il les ramenait grasses et en bonne santé à leurs propriétaires. Il se contentait de peu pour vivre mais ce peu, la montagne, le ciel étoilé, la liberté, était tellement grandiose à ses yeux qu’il lui suffisait à remplir sa vie. Haron regrettait que les jeunes ne soient plus intéressés par ce métier et aurait aimé que son petit fils découvre avec lui les charmes de l’indépendance.

Joss, lorsqu’il était petit, craignait son pittoresque grand père. Ce dernier sentait fort le mouton et ses dents noircies par le tabac lui donnaient un sourire à faire peur. Une fois par an, pour la fête de Trévise,  il montait avec ses parents jusqu'au repère de l’aïeul. La famille partait à l’aube et revenait à la nuit tombée après avoir pique niqué avec Haron.  Ce dernier les attendait pour leur montrer les agneaux nouvellement nés, les fleurs sauvages et les oiseaux. Avant de redescendre, il remplissait leurs sacs de fromages et d’œufs et disait à son petit fils de venir le voir plus souvent pour « apprendre la montagne ». Jusqu’à maintenant Joss n’avait jamais répondu à son invitation.

 

En chemin, le jeune homme se demandait combien de temps il lui faudrait rester caché chez son grand-père. La guerre était terminée sur le papier mais pas dans les cœurs. Beaucoup n’acceptaient pas les vainqueurs arrogants qui se pavanaient au bruit des bottes. Un commandant était installé au village. Le château, réquisitionné pour son logement, les châtelains occupaient de mauvaise grâce la maison du gardien relégué dans l’écurie. Cette situation était inacceptable pour les villageois qui supportaient mal de devoir rendre des comptes aux étrangers. Les jeunes avaient pris le maquis. Les bottés les recherchaient pour les envoyer travailler dans leur pays. La Hen avait besoin de main d’œuvre étrangère pour remplacer aux champs et dans les usines ses hommes morts ou encore soldats.  Les bottés pillaient tout ce qu’ils pouvaient. Des convois ferrés et routiers étaient affrétés pour emmener ce qui les intéressait en Hen.

 

Joss trouva le chalet de son grand-père vers deux heures de l’après-midi. Haron faisait la sieste à l’ombre d’un arbre.

-         Bonjour grand-père !

Haron ouvrit un œil puis les deux avant de s’asseoir pour découvrir, incrédule, qui se permettait de le déranger.

-         Joss ! ah ben ça alors ! Que viens-tu faire ici ?

-         Si c’est comme cela que tu m’accueilles, il ne me reste plus qu’à repartir ! répondit Joss en faisant mine de s’éloigner.

-         Reste ! Explique-moi ce que tu fais chez moi.

-         Tu sais ce qui se passe en bas ?

-         J’ai vu des maquisards qui m’ont raconté. Je leur ai donné du fromage et des œufs.

-         Tu sais ce qu’ils ont fait à notre maison ? Ils ont tout détruit sous prétexte que nous sommes des étrangers.

-         Ils se sont bien gardés de me le dire, constata Haron.

-         Si tu savais comme ils me traitent !

-         Et tes parents, que disent-ils ?

-         Ah ! tu ne sais pas, grand-père ? Ils sont en Hen. Sans doute coincés là bas. Qui sait s’ils ne sont pas en prison ou pire…

-         Allons ! il ne faut jamais penser au pire, ça ne fait que le précipiter.

Joss considérant avec attention  Haron se rendit compte qu’il accusait le coup. Il s’était tenu volontairement en dehors de cette guerre et espérait secrètement que ses enfants en auraient fait autant. Aujourd’hui il apprenait que sa fille et son beau-fils étaient en Hen et qu’en bas on cherchait des noises à son petit fils pour d’obscures raisons de filiation. Décidément il faisait bien de rester hors du monde !

-         En tout cas, petit, tu peux rester vivre avec moi. Il n’y a pas de problème, personne ne viendra te chercher des histoires ici.

-         Merci grand-père, c’est un peu ce que j’espérais. Je te raconterai ce qui se passe en bas. Nous allons avoir tout le temps pour ça.

Haron se leva pour accompagner son petit-fils jusqu’au chalet. Avant de quitter la place, il commanda aux chiens de berger de continuer leur surveillance. Surveillance qui avait semblé à Joss peu  efficace puisqu’ils n’avaient pas prévenu son grand-père de son approche. A moins qu’Haron n’ait simulé la surprise…

On entrait dans le chalet directement dans la pièce de vie qui faisait office de cuisine et salle de séjour.

-         Voici ta chambre, dit-il à Joss en ouvrant la première porte sur la droite. Evidement, il va falloir faire un brin de ménage…

En effet, d’énormes toiles d’araignées avaient pris possession du plafond. Le sol était recouvert de grands sacs qui contenaient de la laine. A peine voyait-on le lit dissimulé par des peaux de lièvres ou de renards. L’odeur était insupportable pour Joss dont le nez n’était pas habitué à des odeurs si fortes.

-         Mais il n’y a plus de place dans cette pièce !

-         Je te laisse en faire.

-         Où vais-je mettre tout ça ?

-         Il y a une remise derrière, tu peux l’utiliser. Pas celle aux fromages, hein ! l’autre ! et n’oublie pas : le repos que tu prendras dans cette pièce dépendra du travail que tu vas faire maintenant pour la rendre agréable.

-         Tu ne veux pas m’aider ? demanda Joss, consterné par l’ampleur de la tâche.

-         T’es grand maintenant, débrouilles-toi et quand tu  auras fini, viens me rejoindre.

« Charmant accueil ! » pensa le jeune homme en se mettant au travail. Plus cette pièce serait arrangée à son goût, mieux il y dormirait, voilà ce que voulait dire son grand-père.

Au bout d’une heure d’allées et venues entre la chambre et la remise, « pas celle aux fromages, mais l’autre », il s’accorda une petite pause pour faire le tour de la pièce de vie. Le mobilier était rudimentaire : une table, trois chaises, un vaisselier, une banquette, une petite bibliothèque, une cheminée, dans le coin cuisine, un meuble faisait office de garde manger, une cuisinière et une gazinière. Il repéra le balai et la pelle qui allaient bientôt lui servir et décida de jeter un œil dans la deuxième chambre, celle de Haron.

Elle était impeccable de propreté. Le lit était fait, aucun vêtement ne traînait, sur la table de nuit trônait une photo de ses parents et de lui bébé. Joss en fut attendri, Haron n’était pas aussi ours qu’il voulait le faire croire.

Il reprit son travail avec plus de cœur et ne tarda pas à atteindre le lit. Une housse recouvrait le matelas, il la retira et sortit le matelas dehors pour lui faire prendre l’air.

Une heure plus tard, il était venu à bout de la dernière toile d’araignée et aurait juré qu’aucune de ces charmantes bestioles n’aurait l’impudence de se cacher encore dans un coin tellement la pièce avait été balayée avec soin. Il rentra son matelas, sortit un drap et son duvet de son sac à dos et arrangea le lit au mieux. Dans le coffre, seul meuble de la chambre, il trouva un édredon qu’il mit sur le rebord de la fenêtre restée grande ouverte pour tenter de faire disparaître la forte odeur de moisi qui s’en dégageait.

-         J’ai fini grand-père !

-         Bien, tu as donc maintenant ton chez toi. Que comptes-tu faire avec moi ?

-         Tu pourrais « m’apprendre la montagne » répondit Joss avec un grand sourire.

Haron lui répondit par un grognement mais, un instant, l’éclair qui anima ses yeux prouva son contentement.

-         Allons voir les bêtes pour commencer. Il faut toujours vérifier qu’elles ne se sont pas fait de mal au cours de la journée.

Un long sifflement suivi de trois trémolos réveilla les chiens qui comprirent immédiatement qu’il leur fallait rassembler les moutons pour l’inspection du maître.

-         Dans dix jours je dois les redescendre dans la vallée. Le froid va venir et la neige avec.

-         Où logeras-tu ? mes parents ne sont plus là.

-         J’ai encore des amis.

Haron se posta sur un monticule de terre et les chiens firent circuler les moutons autour de lui. Son œil exercé repéra une brebis qui boitait. Il commanda l’arrêt aux chiens et fendit le troupeau à grands pas pour rejoindre l’animal.

-         Viens par ici ! cria-t-il à Joss. Regarde, elle a une épine dans la patte.

Joss s’était approché pour voir.

-         Tiens la moi ! ordonna Haron.

Gauche, le jeune homme posa ses deux mains sur les flancs de la bête.

-         Non ! pas comme ça ! Attrape ses pattes postérieures.

Maintenant que la brebis était immobilisée, Haron enleva l’épine puis il sortit un flacon du sac qu’il avait en bandoulière et versa un peu de poudre sur la jambe blessée.

-         Allez, lâche-la ! Elle va aller rejoindre les autres.

Un cercle était formé autour d’eux et les moutons qui étaient vers le centre, craintifs, poussaient les autres pour s’éloigner des deux bergers. Les chiens, empêchaient le cercle de trop s’élargir en fonçant de droite et de gauche pour ramener les animaux qui tentaient de s’éloigner.

Joss rejoignit son grand-père sur le monticule de terre et les chiens firent le nécessaire pour que le troupeau reprenne sa marche circulaire.

Il n’y avait pas d’autres blessés. Haron commanda alors aux chiens d’aller parquer les animaux dans le vaste enclos qui leur servait de dortoir. Autour de l’enclos, de multiples pièges sonores prévenaient de l’approche d’un prédateur. Les chiens qui n’avaient plus qu’à veiller d’un œil et d’une oreille, pouvaient prendre du repos.

-         Ces chiens sont vraiment exceptionnels ! s’exclama Joss.

-         Ils font du bon travail.

-         Tu les as dressés toi-même ?

-         Je les dresse à répondre à mes appels mais ce sont surtout les plus anciens qui apprennent aux plus jeunes. C’est un peu comme dans le monde des humains.

Une semaine passa sereinement. Joss apprenait la vie en altitude. Il était bon élève d’après son grand-père et s’étonnait lui-même de ne pas regretter le confort de sa vie d’étudiant. Il faut dire qu’il était devenu indésirable au village et en ville, cela l’aidait à se faire une raison de sa nouvelle condition. Il appréciait Haron qui parlait peu comme s’il savait que le jeune avait un chemin à faire en lui-même pour passer sa colère et essayer de donner un nouveau sens à sa vie. De temps en temps, au loin, ils entendaient une fusillade. Les chiens dressaient une oreille, attentifs à ce nouveau bruit puis reprenaient leurs occupations.

Le huitième jour, les chiens s’agitèrent. Ils sentaient le danger approcher. Haron envoya son petit fils dans la cabane et attendit, les deux mains posées sur une canne comme si elle lui était nécessaire pour se déplacer.

Des bottés arrivèrent, une trentaine, casqués et armés. Haron garda son calme et rappela ses chiens qui se postèrent autour de lui comme s’ils craignaient qu’on ne fasse du mal à leur maître.

-         Que faites-vous là ! demanda une voix à l’accent guttural.

-         Vous le voyez, je garde les moutons.

-         Si loin du village ?

-         C’est ici que l’on engraisse les troupeaux. L’air y est sain, l’herbe est abondante.

Un jeune vint parler à son chef dans la langue Hen et Haron ne comprit pas un traître mot de la conversation.

-         Saurais-tu répondre aux questions d’un fils de berger de chez nous ?

Haron nota le tutoiement et répondit :

-         Pour quoi faire ?

-         Nous voulons savoir si tu es bien le berger que tu prétends.

-         Je ne vois pas ce que je pourrais être d’autre si loin du village.

-         Un traître de renégat ! 

-         Je veux bien répondre à vos questions si vous me laissez tranquille ensuite.

Quelques questions techniques sur l’élevage des moutons lui furent posées et visiblement il ne rata pas son examen car le visage du jeune homme s’éclairait au fur et à mesure que lui arrivait la traduction des réponses.

-         Son père et son grand-père sont bergers expliqua le chef de la troupe. Il pense que tu es bien berger, toi aussi. Il dit que tes bêtes ont l’air bien en forme et demande quand tu dois les redescendre dans la vallée.

-         Dans deux jours.

-         Nous aurons donc le plaisir d’y goûter à notre retour. Ce sont tes bêtes ?

-         Non ! je les garde pour les éleveurs du village. Moi je n’ai que quatre chèvres et un âne que je mets à l’étable durant la mauvaise saison.

-         Tu vis ici toute l’année ? s’étonna le Hen.

-         Oui, j’aime la solitude des montagnes. J’aime vivre avec mes chiens et mes bêtes. Cela vous parait étrange, n’est-ce pas ?

Le jeune glissa encore quelques mots à son chef avec un large sourire.

-         Il dit que tu parles comme son père. Il demande si tu peux lui montrer le travail de tes chiens.

Haron lança un sifflement bref et les chiens se levèrent pour rejoindre un poste qu’eux seuls et leur maître connaissaient. Un deuxième sifflement mit en branle le troupeau qui eut l’air de foncer droit sur la troupe en inquiétant certains soldats. Au dernier moment, un ordre, changea la direction du flot qui revint à sa place initiale.

Le jeune soldat applaudissait, heureux de retrouver un semblant de son pays en terre ennemie. Il se précipita sur Haron et lui serra la main énergiquement comme s’il retrouvait un ami qu’il avait perdu de vue depuis longtemps.

-         As-tu vu passer des traîtres, berger ?

-         Non, je n’ai vu personne. J’ai entendu des fusillades plusieurs fois, c’est tout.

-         Continue à garder tes moutons et ne t’occupes de rien d’autre, tu feras bien !

-         C’est ce que je compte faire. Je ne suis bien qu’ici, dans mes montagnes.

Quelques mots encore du jeune.

-         Aurais-tu du fromage ?

-         Un peu, oui. Je dois en redescendre dans deux jours, alors je veux bien vous en donner un peu. Mais il faut que j’en garde si je veux les vendre.

Haron les conduisit vers la remise à fromage dans laquelle tous voulurent entrer. La plupart furent écoeurés par l’odeur et ressortirent très vite. Dans leur pays, le fromage n’était pas fait au lait cru. Le chef et trois ou quatre connaisseurs qui aimaient les odeurs fortes furent satisfaits de goûter les spécialités d’Haron.

-         Tu es un brave berger, remercia le chef, avant d’ordonner le départ de la troupe, si tout le monde était comme toi en Mour, il n’y aurait pas de problème.

Haron ne put s’empêcher de répondre :

-         Si tout le monde était comme toi en Hen, nous pourrions vivre sans guerre.

Le militaire le regarda bizarrement partagé entre le désir de lui rentrer l’insolence dans la gorge et celui d’apprécier qu’on reconnaisse sa grandeur. Finalement il tourna le dos, donna le signal de départ à ses hommes et lança à Joss qui ne le quittait pas des yeux.

-         Vieil homme, méfie-toi de ce que tu dis ! Certaines oreilles n’apprécient pas les critiques.

-         Au revoir, soldats ! répondit Haron. Gardez-vous en vie pour vos familles !

 

Lorsque tout danger fut écarté, Joss sortit et expliqua à son grand-père qu’il avait entendu des soldats se plaindre d’être obligés de marcher des heures pour trouver une dizaine de maquisards.

-         Nous risquons de les voir passer. Tu devras rester cacher pour eux aussi.

 

Le soir même, à la tombée de la nuit, deux maquisards venaient les trouver pour se ravitailler. Les chiens grondèrent à leur approche si bien que Joss eut le temps d’aller se réfugier dans sa chambre. De sa cachette, il les entendit entrer et discuter avec son grand-père. Il reconnut la voix de Gustave son meilleur ami et d’une femme. Soudain, Gustave cria :

-         Joss, sors de ta cachette, je sais que tu es là !

-         Et comment le sais-tu ? demanda Joss en ouvrant la porte.

-         Tu n’avais pas tellement d’endroit où aller en quittant le village. Quand j’ai su qu’il y avait deux hommes dans la bergerie, j’ai vite compris qui était le deuxième. La montagne a des yeux et des oreilles qui me rapportent tout.

-         Tu es le chef des maquisards ? Ça  ne m’étonne pas de toi.

-         Je suis leur chef, oui. Je viens te chercher pour que tu luttes avec nous.

-         Non ! je refuse ! répondit catégoriquement Joss. Je ne peux pas me battre contre ces gens qui ne m’ont rien fait.

-         Qui ne t’on rien fait ? Ils ont juste envahi ton pays !

-         Je n’ai pas de pays. Ceux d’en bas se sont chargés de me le rappeler.

-         J’ai appris pour la maison de tes parents, dit Gustave embêté. Mais il y a des hyènes partout, même en Mour. Sais-tu ce que ces rats de Hens sont en train de faire de la Mour ? Ils pillent tout ce qu’ils trouvent, ils prennent les jeunes pour le travail obligatoire, ils vont réduire cette nation à néant.

-         Je suis à moitié Hen. Tu ne peux pas l’oublier puisque tout le monde le sait ici. Je n’ai plus droit à rien dans votre beau pays. Je ne veux surtout pas me mêler de vos affaires. Si vous avez faim, nous vous ravitaillerons en souvenir de notre si belle amitié mais ma participation à votre guerre n’ira pas plus loin.

-         C’est ce que nous verrons mon ami. On voit bien que personne de ta famille n’a eu à pâtir des méfaits de ces rats. Ils sont dans le château de mes parents. Tu te rends compte, ils nous ont dépossédés !

-         Le château de tes parents, la maison des miens… Nous sommes donc à égalité. Tu t’emportes pour tes biens alors que moi je devrais pardonner à ceux qui ont tout détruit chez moi et qui me crachent dessus ?

-         Ecoute, nous avons besoin de toi. Nous ne connaissons pas la langue Hen et pour la mission que nous avons à accomplir, il est indispensable que l’un d’entre nous sache la parler. Viens avec nous, je t’en conjure !

Joss haussa les épaules et détourna la tête. Il rencontra alors la silhouette de la jeune femme qui accompagnait Gustave et en resta saisi. Jamais il n’avait vu femme aussi belle. Un calot sombre sur sa tête laissait passer quelques boucles blondes. Une mèche arrivait jusqu’à la commissure droite de ses lèvres, lui donnant un air juvénile, angélique tel que ceux que représentaient les peintres dans leurs tableaux de l’Endroit. Son visage était fermé à l’image de celui de Gustave mais la régularité de ses traits était à coup sûr l’œuvre d’un sculpteur de génie.  Elle cligna des yeux sous le regard insistant de Joss et parla :

-         Viens avec nous ! A moins que tu ne sois un pleutre !

Joss resta muet sous l’injure. La voix grave de la femme était magique, envoûtante. Un instant il pensa qu’il serait capable de donner sa vie pour qu’elle daigne le regarder avec amour, et même seulement avec amitié. Il pensa qu’il ne pourrait plus jamais chasser son image de son esprit et dut faire un effort pour reprendre le cours de ses idées.

-         Nous avons deux lièvres à vous donner et quelques fromages. Cela suffira-t-il ? Combien êtes-vous ?

-         Tu n’as pas à le savoir !

-         Tu as raison, d’ailleurs ça ne m’intéresse pas vraiment.

 

Une fois que les maquisards furent partis, Joss resta songeur. Cette fille lui avait fait une drôle d’impression. Haron souriait à l’émoi manifeste de son petit fils et en même temps se trouvait inquiet de le laisser seul dans deux jours lorsqu’il redescendrait les moutons dans la vallée. Sans doute les autres allaient-ils profiter de son départ pour venir chercher le petit.

-         Garde-toi d’entrer dans une guerre qui n’est pas la tienne !

-         Tu as bien vu ce que je leur ai répondu. N’aie crainte, je ne les rejoindrai pas.

-         J’ai vu aussi la manière dont tu regardais la femme. C’est cela qui m’inquiète. C’est de ton âge mais ce n’est pas le bon moment.

Joss nia avoir regardé la femme d’une façon particulière mais plus il démentait plus il rougissait parce qu’il voyait bien au sourire ironique de son grand-père que ce dernier ne le croyait pas. De guerre lasse, il décida d’aller se coucher.

-         Fais de bons rêves, fils ! le salua Haron en éclatant de rire.

Furieux, Joss claqua la porte de sa chambre.

 

 

-         J’ai quelques affaires à régler dans la vallée. Attends-moi dans sept jours. Tu me promets d’être là ? Tu resteras tranquille, hein ? Pas question de rejoindre tes amis !

-         Mais combien de fois faudra-t-il que je te le répète ? Bien sûr que je serai là quand tu reviendras, où veux-tu que j’aille ?

Haron était inquiet. Il était certain que les maquisards allaient profiter de son absence pour tenter de rallier à leur cause son petit-fils.

-         Si les Hens reviennent, pense à te cacher, ils risquent de t’engager eux aussi.

-         Ne t’en fais pas ! Je sais ce que j’ai à faire. Toi, tâche de rentrer en bonne forme. Allez, au revoir grand-père.

Ils se serrèrent dans les bras, essayant de cacher leur inquiétude mutuelle.

Joss craignait aussi que son grand-père ne fasse de mauvaises rencontres en chemin. A son âge, il lui serait difficile de se défendre. Les villageois risquaient également de lui réserver un accueil glacé, après tout il était le père d’une fille qui avait épousé un Hen. En tant que fils, lui-même avait subi toutes sortes d’humiliations.

-         Si ceux d’en bas te traitent mal, ne réponds pas, laisse les dire !

-         Manquerait plus qu’ils me parlent mal !

-         Tu sais ils ont beaucoup changé depuis la guerre, j’en sais quelque chose.

-         Manquerait plus qu’ils me parlent mal ! répéta le vieil homme mi-interloqué, mi-colère.

C’était une chose qu’il n’avait pas envisagée jusqu’alors. Il connaissait les vieux du village depuis tellement longtemps que cette éventualité le sidérait. Et pourtant on avait bien osé s’attaquer aux biens de sa fille. Cette idée allait le turlupiner pendant toute la descente vers le village.

Il siffla ses chiens qui s’empressèrent de rassembler les moutons puis l’homme et les bêtes prirent le chemin du retour vers les contrées habitées.

 

Deux jours plus tard, Joss eut de nouveau la visite de Gustave et de la femme qui s’appelait Jordana. Le chien que Haron lui avait laissé avertit Joss de l’intrusion d’inconnus dans ce qu’il appelait maintenant son domaine. Le jeune homme courut se réfugier dans l’écurie auprès de l’âne. Il s’y était fait une cachette bien plus sûre que sa chambre car le premier endroit vers lequel se dirigeaient les visiteurs étaient bien naturellement la maison. De ce refuge, le jeune homme pouvait voir sans être vu si bien qu’il put apercevoir Gustave portant la femme qu’il avait déjà rencontrée précédemment.

Sans méfiance, Joss sortit de sa cachette pour les rejoindre devant la porte de la maison.

-         Qu’arrive-t-il à ton amie ?

-         Salut, Joss !

-         Une entorse, certainement ! Elle ne peut plus courir les bois avec nous. Je me demandais si tu pourrais t’en occuper quelques jours ?

-         Oui, bien sûr !

-         Elle te fera de la compagnie parce que tu dois t’ennuyer depuis que ton grand-père est parti.

-         Non, ça va ! Je m’habitue à la solitude. Je commence même à l’aimer. Elle me permet de remettre les choses à leur place, de réfléchir aux vraies valeurs. Tu sais ces valeurs que nous avions lorsque nous étions petits : l’amitié, la loyauté…

-         Je sens que tu es ironique mais je me bats pour des valeurs justement, pour défendre ma patrie et une certaine idée de la vie que je veux que mes enfants mènent plus tard sans trimer sous le joug de l’oppresseur.

Disant cela, Gustave avait posé la femme par terre. Elle se tenait sur un pied, s’accrochant à son ami pour garder l’équilibre.

-         Je comprends que tu as eu l’habitude de posséder beaucoup, c’est difficile d’accepter maintenant que d’autres possèdent à ta place. Moi, je n’avais pas grand chose, tes amis ont détruit les seuls biens que mes parents avaient réussi à acquérir à la sueur de leur front comme on dit. Je me demande parfois s’ils n’auraient pas tués mon père et ma mère s’ils s’étaient trouvés là. Nous sommes devenus des indésirables, n’est-ce pas ?

-         Mais pas du tout ! pas du tout ! Justement nous avons besoin de toi. A toi de racheter… heu… de prouver que tu es avec nous.

-         Tu vois, tu l’as dit : il faut que je rachète les erreurs de mes parents. Mais quelles erreurs ? Dis-moi, quelles erreurs ? N’ont-ils pas travaillé pour vivre comme tout le monde ? Ont-ils volé qui que se soit ? Vous ont-ils fait du tort ? Non ! Le seul mal est que mon père est un Hen et cela suffit à nous rendre détestable à vous et à vos pareils. Oh ! je pensais avoir de l’avenir dans ce beau pays de Mour, je ne m’attendais pas à ce qu’on me rejette de la sorte ! Eh bien non ! je ne suis plus rien, juste bon à être utilisé pour une guerre qui n’est pas la mienne.

-         Rejoins-nous, tu seras quelqu’un ! Tu sais que nous t’aimons bien, nous avons confiance en toi.

-         Je croyais pouvoir vous faire confiance, avoir votre amitié mais personne n’a protégé mes biens. N’est-ce pas à cela que servent les amis ?

-         Ecoute, si j’avais su pour ta maison, j’aurais empêché qu’on y touche. Crois-moi ! Il ne faut pas en vouloir à tout le monde sous prétexte que des excités ont saccagé tes biens. Si tu le veux, après la guerre, nous t’aiderons à la reconstruire, ta maison. En plus belle encore ! je t’en fais le serment.

-         Non, je ne vous aiderai pas à tuer des Hens, répond Joss en reprenant son calme parce qu’il a dit tout ce qu’il avait sur le cœur. Pour ce qui est de la femme, je peux lui donner un abri où elle pourra rester le temps de se remettre sur pieds. Elle sera très bien dans l’écurie avec Tarik.

-         Tarik ? demanda la femme.

-         Un âne !

-         Merci bien !

-         C’est tout ce que j’ai à vous proposer. C’est à prendre ou à laisser.

-         C’est très bien ! Guide-moi, je vais l’y conduire. Au fait, elle s’appelle Jordana, elle vient de la région des Hautes Baies.

-         Gustave et Jordana, si vous voulez me suivre, je vais vous présenter Tarik ! clama Joss, cérémonieusement, avant de les précéder vers l’écurie.

Jordana qui avait pourtant l’habitude de vivre à la dure depuis qu’elle avait rejoint le maquis, pinça le nez à l’entrée dans l’écurie. Une odeur forte d’ammoniac la saisit à la gorge faisant monter des larmes dans ses yeux.

-         Je vais changer la litière, s’excusa Joss, l’odeur sera moins forte. Et puis, tu t’y habitueras.

L’écurie contenait deux larges box placés sur chaque longueur. Ils semblaient occuper toute la bâtisse mais ce n’était qu’un leurre. Le mur du fond, doublé, dissimulait une autre pièce. L’entrée, un carré de un mètre de côté, était caché par du fourrage habilement disposé et relié pour que sa manipulation soit aisée.

Les trois compères se glissèrent facilement dans cette pièce improvisée qui  permettait à trois hommes d’y séjourner à leur aise.

-         Pas mal ! reconnu Gustave.

-         Il y a même une porte de secours pour le cas où des malveillants mettraient le feu à l’écurie, ajouta fièrement Joss.

Et il leur montra la petite porte qui permettait de sortir par derrière.

-         Je viens me réfugier ici lorsque le chien donne l’alerte. Mon grand-père n’étant plus ici, il vaut mieux que les bottés trouvent la maison inhabitée.

Quelques saucissons suspendus au plafond, des petits fromages trônant sur une étagère et de l’eau dans des jarres auraient permis assurément de soutenir un siège. Du fourrage recouvert d’un drap et d’une couette faisait une couche acceptable.

Gustave en sourit se demandant si toutes ces précautions serviraient un jour à celui qui les avaient prévues. Il déposa sa protégée sur la couette.

-         On peut dire que tu penses à tout.

-         C’est bien à toi de me dire ça ! J’espère que tu en fais autant pour protéger ta vie !

Gustave soupira bruyamment avant de dire :

-         Ce n’est pas ma vie qui compte. C’est ce pourquoi je me bats. Nous sommes toujours en mouvement pour ne pas nous faire prendre par les bottés. Nous n’avons pas le temps de construire des caches.

-         C’est sans doute ce qui vous perdra… jugea Joss à voix basse.

 

Une fois Gustave parti retrouver le reste de la troupe de maquisard, Joss se mit en quatre pour aménager agréablement la demeure de sa protégée. Des choses qui ne lui avaient pas parues essentielles jusqu’à présent semblaient indispensable pour celle qu’en secret il appelait déjà « sa bien aimée ». Et pourtant la belle était avare de paroles. Elle répondait par oui ou par non à ses questions et ne semblait pas remarquer l’étrange frénésie qui avait pris Joss entrant et sortant de la cachette à tout bout de champ pour rapporter un oreiller pris directement sur le lit de son grand-père, un livre, une lampe à huile, enfin tout ce qu’il fallait pour adoucir sa condition d’handicapée prisonnière.

Lorsqu’il voulut soigner sa cheville, elle refusa tout net, lui demandant de lui laisser la bande et la pommade qu’il avait amenées. Elle dit qu’elle saurait bien le faire elle-même et se plaignit d’être fatiguée de le voir entrer et sortir continuellement.

-         Je voudrais dormir. Je souhaite que tu me laisses tranquille jusqu’à demain matin.

Joss ne s’offusqua pas d’être congédié de la sorte. Il trouva normal que la jeune femme ait besoin de se reposer.

Le lendemain, elle dormait encore lorsqu’il vint déposer le petit déjeuner : des biscuits et deux bols de café fumant.

Jordana semblait de meilleure humeur que la veille, en se réveillant elle le gratifia d’un sourire. Lui, resta ébloui par la blancheur de ses dents qui se détachaient par contraste avec des lèvres charnues de la couleur des framboises.

Ils burent leur café en silence. Joss ne pouvait s’empêcher de la regarder alors que Jordana fixait un point juste derrière l’épaule droite du jeune homme. Une foule de questions se bousculaient dans la tête du garçon. Jordana demanda abruptement :

-         Alors, tu la poses ta question ?

Et lui, comme un petit garçon pris en défaut, se mordit la lèvre.

-         Quelle question ? demanda-t-il innocemment.

-         Tu veux savoir si je suis avec Gustave…

-         Heu ! Non ! Oui ! Es-tu avec Gustave ? demanda Joss déboussolé.

-         Non.

-         Ah !

Ce « Ah » exprimé était peu de chose comparé à ce qui se passait dans sa tête. Brutalement, un bonheur immense avait envahi son cœur, il se sentait comme libéré d’un poids. C’est vrai qu’il pensait que la fille était avec Gustave. Il allait lui demander pourquoi Gustave et elle n’étaient pas ensemble mais jugea cette question incongrue. Le problème c’est qu’aucune autre ne venait à son esprit alors le silence s’installa de nouveau entre eux puis, soudain, il demanda :

-         Ton amoureux est maquisard ?

-         Qui te dit que j’ai un amoureux ?

-         Alors tu n’en as pas ? demanda-t-il en laissant l’espoir se deviner dans sa voix.

Elle laissa entendre un petit rire comme si elle le jugeait un tantinet sot.

-         Non, je n’en ai pas. Le climat ne se prête pas à la bagatelle ! lui rappela-t-elle sèchement.

-         On dit qu’au contraire lorsque l’on n’est pas sûr de vivre encore le lendemain, il faut profiter de la vie.

-         Tu veux coucher avec moi ? lui demanda-t-elle crûment.

Joss n’était absolument pas préparé à cette question. Il pensa que décidément cette fille n’était pas comme les autres, elle était comme un animal sauvage et cela l’excitait encore davantage. Comme s’il s’agissait d’un jeu, il répondit :

-         Oui !

-         Alors laisse moi tranquille toute la journée et reviens ce soir.

Il sortit se demandant s’il avait bien compris ce qu’elle venait de dire.

Joss, euphorique, passa deux heures à nettoyer l’écurie sans jamais passer la porte de la chambre de la fille.  Ensuite il s’attaqua à la maison puis partit se balader avec le chien dans la forêt.

Le soir enfin arriva et il se rendit dans l’écurie, coiffé et rasé de près.

 

Le lendemain, Joss quitta Jordana pour aller préparer le petit déjeuner. Lorsqu’il revint, il la retrouva devant l’écurie, debout, juste vêtue d’un tee-shirt. Visiblement son pied allait mieux. Elle vint à sa rencontre, lui retira le plateau qu’il tenait encore et alors qu’il allait la gronder d’être sortie presque nue, elle se colla à lui pour l’embrasser avec la fougue d’un jeune chien.

Longtemps après, le café avait eu le temps de refroidir, ils entrèrent dans la maison. Pendant trois jours, ils ne sortirent que le temps nécessaire. Ils ne pouvaient se frôler sans ressentir une irrésistible envie de s’unir.

Au matin du cinquième jour, Gustave se montra. Il venait voir si Jordana était d’attaque pour reprendre du service.

De nouveau, les deux maquisards essayèrent de convaincre Joss de les suivre. Ce dernier refusa encore, la mort dans l’âme de voir sa bien aimée le quitter. Il avait oublié les misères qu’on lui avait faites au village mais se refusait à combattre ses frères de sang par son père : les Hen.

Les deux jeunes s’en furent donc et Joss ressentit un terrible sentiment de jalousie de voir Jordana tellement proche de celui qui avait été son meilleur ami.

La mort dans l’âme, il s’occupa pour ne pas penser. Il rechercha l’odeur de Jordana dans la cache de l’écurie, sur l’oreiller de son grand-père. Il remettait tout en ordre lorsqu’il se rendit compte que le tube de pommade qui devait soigner la jambe de Jordana n’avait pas été utilisé. Il s’en étonna avant de penser qu’après tout, les chamois ne se soignaient pas des foulures et pourtant guérissaient. Jordana était un chamois et lui, Joss, avait réussi à l’apprivoiser quelques jours. Comment garder un chamois toute une vie, c’était impossible, l’animal avait besoin d’être libre.

Il avait très peu parlé avec Jordana, comme s’ils n’avaient rien à se dire. C’était sans doute mieux ainsi car elle conservait ainsi tout son mystère.

Le lendemain, un événement allait bouleverser la vie de Joss. Il en perdrait toutes ses certitudes et ne vivrait plus que pour assouvir sa vengeance mais il ne le savait pas encore.

 

-         Joss ! Joss !

Quelqu’un l’appelait, le chien aboyait. Joss eut toutes les peines du monde à sortir de son songe peuplé par la seule, l’unique Jordana. Il reconnut la voix de Gustave.

L’aube pointait son nez au dessus des montagnes mais il faisait encore nuit. Joss se leva et courut jusqu’à la porte du chalet.

-         Qu’y a-t-il ?

-         C’est ton grand-père !

-         Quoi ? Où est mon grand-père ?

-         Ils l’ont tué. Les bottés l’ont tué.

Joss resta hébété un moment avant de crier :

-         Mais pourquoi ? Pourquoi ?

-         Je ne sais pas. Il leur a mal répondu je crois.

-         Non ! hurla Joss.

-         Tu ne peux pas rester ici, viens avec nous !

-         Pourquoi ? répétait Joss en larme.

-         Allez ! bouge ! prépare tes affaires ! Jordana surveille la montée. Elle doit nous prévenir si les bottés arrivent.

Mécaniquement, Joss préparait son sac. Il n’était pas en état de penser et faisait de que son ami lui disait.

Au moment ou Gustave l’entraînait à sa suite en dehors du chalet, un coup de fusil se fit entendre immédiatement suivi d’une rafale de mitrailleuse.

-         C’est Jordana, dépêche-toi !

 

Ils partirent, marchèrent quelques heures avant de se retrouver dans un camp de fortune ou d’autres maquisards les attendaient.

L’un d’eux s’approcha de Gustave pour lui dire :

-         Jordana y est restée ! Ils l’ont eue.

Joss en entendant ces paroles s’écroula. Après son grand-père, Jordana ! S’en était trop pour lui.

Jusqu’au soir il resta prostré contre un arbre, refusant la nourriture et l’eau qu’on lui portait. Il entendait en boucle la rafale de mitraillette et imaginait la scène qui l’accompagnait.

A la tombée de la nuit, Gustave vint le trouver avec une dizaine de partisans que Joss connaissait. Les uns après les autres lui présentèrent leurs condoléances et s’excusèrent de ne pas avoir su protéger les biens de ses parents. Joss, égaré, leur serra les mains, reconnaissant de la compassion qu’ils lui portaient. Au milieu d’eux, il se sentait comme eux. Il n’avait plus qu’une idée en tête : se venger. Comment avait-il pu ignorer leur combat jusqu’alors ?

Tard dans la nuit, il jura fidélité au mouvement. Et ce n’était pas juste un serment opportuniste de la part du jeune homme qui se retrouvait seul au monde. Non ! il était convaincu qu’il avait maintenant un combat à mener et que les maquisards étaient ses alliés.

Sans lui laisser de répit, Gustave lui proposa une mission. L’action permit à Joss de ne pas se laisser aller à pleurer les êtres chers qu’il avait perdus. Les missions s’enchaînèrent les unes derrières les autres, il s’agissait de détruire l’ennemis. Joss se montrait volontaire pour tout, risquant sa vie à chaque moment si bien qu’il devint le plus intrépide des maquisards. Il tua pour la première fois de sa vie sans en ressentir un quelconque remord. Les actions entreprises étaient nécessaires pour faire reculer le front de l’ennemi, cela lui suffisait. Il agissait comme un robot. On ordonnait, il exécutait. Lorsqu’il avait l’occasion de passer devant le chalet de son grand-père, cela renforçait ses convictions. Il fallait en finir une bonne fois avec les Hens.

Un jour il fut fait prisonnier. Il ne parla jamais, même sous la torture. Personne ne réussit à lui soutirer ne serait-ce que son identité. Il passa les trois années suivantes dans un cachot surpeuplé avec d’autres maquisards. Ils ne se plaignait pas, supportait tout, le regard haineux pour ses geôliers.

Quand enfin on le relâcha, l’ennemi était rentré dans ses foyers, chassé par des pays alliés venus à la rescousse de Mour.

En rentant dans son village, il fut accueilli comme tous les enfants du pays qui avaient combattu pour sauver la nation. Joss trouva cela normal. Ses amis les maquisards lui avaient fait oublier qu’à une certaine époque il en voulait à tout le village. La maison avait été reconstruite comme Gustave s’y était engagé.

Quelques temps après son retour, il apprit que ses parents étaient morts en captivité dans les camps de concentration Hen.

Joss supporta ce troisième coup parce qu’il avait de nouveau des amis. Il avait arrêté ses études et travaillait maintenant pour le père de Gustave.

Un jour, Gustave vint lui demander d’être le témoin de son mariage. Comme ils étaient redevenus les meilleurs amis du monde, Joss s’étonna de ne jamais avoir reçu les confidences du futur marié quant à sa promise.

Le jour du mariage, il crut défaillir lorsqu’il reconnut Jordana en longue robe blanche sortant d’une limousine. Cette dernière le gratifia d’un clin d’œil complice qui chassa l’idée qui lui était venue qu’il s’agissait d’une sœur jumelle.

Il se rua sur Gustave au grand dan des invités pour lui demander des explications :

-         Elle n’est pas morte ?

-         Non ! C’est une surprise, n’est-ce pas ?

-         Comment cela peut-il être ? J’étais avec toi lorsque Samy a annoncé sa mort.

-         Alors, tu n’as pas encore compris ?

-         Quoi ? qu’y a-t-il à comprendre ?

-         Tu n’as pas compris que si on l’a fait mourir c’était pour que tu viennes te battre avec nous ? Regarde, tu ne t’en tire pas mal, tout le monde t’adore ici, tu es devenu le sauveur du village !

Joss le regarda sidéré. Non ! il n’avait pas compris !

-         Et mon grand-père ? demanda-t-il d’une voix étouffée.

-         A c’t’heure, il doit être tranquillement dans ses chères montagnes, répondit ironiquement Gustave. Nous l’avons gardé au frais quelques temps. Quelle surprise pour toi ! Tu dois être content !

Joss lui envoya son poing en pleine figure avant de partir en courant. Il bouscula la mariée qui arrivait en grande pompe, marcha sur la traîne et la déchira sans y prendre garde, poussa une demoiselle d’honneur qui tomba sur son séant en hurlant. La foule le huait mais lui, les larmes aux yeux, humilié, poursuivait sa course en renversant ceux qui se trouvaient sur son chemin.

Il rentra chez lui dans un état second, fit son sac et, toujours dans son bel habit de témoin payé par son cher ami Gustave, partit rejoindre son grand-père dans la montagne.