La huitième vie

 

 

-         Une histoire ! Nous voulons une histoire ! scandaient les enfants assis autour du feu de camp.

-         Et quelle histoire voulez-vous entendre aujourd’hui ? Celle du loup-garou ? Celle de l’étrangleur du château de la Drese ?

-         Non, Oncle Sim ! Pas une qui fait peur ! s’exclama en frissonnant le plus petit des neveux de Simon qui s’appelait Gédéon.

-         Si ! Une qui fait peur ! qui fait très peur même ! qui nous empêchera de dormir cette nuit ! hurla Mat en faisant une horrible grimace pour terroriser le petit.

-         Eteignez vos lampes, regardez ce feu, la seule source de lumière que vous aurez tout au long de mon histoire. Quiconque allumera sa lampe au cours de cette soirée sera de corvée demain.

Les enfants s’exécutèrent et le silence tomba presque instantanément. Cette phrase, prélude à chaque histoire racontée par Oncle Sim, tenait lieu d’avertissement et signifiait que la veillée commençait. C’est le moment que choisit Gédéon pour se rapprocher de sa grande cousine Lise. Quelques rires fusèrent et l’un de ses cousins lança :

-         Gédéon le trouillard, tu vas encore pisser de trouille dans ta culotte !

-         T’en fait pas Gédéon, dit sa cousine en passant un bras sur ses épaules, je te protège.

-         Silence ! commanda oncle Sim.

Oncle Sim s’assit au milieu d’eux et après avoir réfléchi un bon moment entama son histoire.

 

Par un soir d’orage, roulant à bord de leur Scénic rouge sur une route départementale du département de l’Etonne, les parents du petit Oscar tombèrent en panne. Le temps était épouvantable, d’énormes nuages charriaient des trombes d’eau ; il était impossible d’y voir à dix mètre devant soi.

William Proter et sa femme Nathalie revenaient d’un week-end au bord de la mer.

En comparaison des deux jours ensoleillés qu’ils venaient de vivre, l’endroit où ils se trouvaient paraissait sinistre. Le ciel, de loin en loin strié d’éclairs, était presque noir ; les immenses peupliers qui bordaient la route ployaient sous les coups de boutoirs des rafales de vent ; certaines de leurs branches, arrachées par des bourrasques d’une rare violence, étaient emportées sur vingt ou trente mètres avant d’être violemment rabattues à terre. Il n’était pas bon de se trouver en dessous.

La voiture était tombée en panne sans prévenir en haut de la colline Ditemau, il fallait que William Proter la sorte de la voie de circulation pour ne pas provoquer d’accident. Il dut lutter contre le vent pour ouvrir sa portière. Il réussit malgré tout à se glisser hors de l’habitacle et hurla avec force geste pour dire à sa femme de prendre sa place au volant. Tant bien que mal ils réussirent à sortir la voiture de la route et le jeune homme pu de nouveau s’abriter dans la voiture. Le pauvre était trempé jusqu’aux os. Le vent avait encore forci, non content d’emporter leurs branches, il menaçait de déraciner les arbres.

La voiture paraissait un piètre abri au milieu de cette tempête qu’ils n’avaient pas vue venir. Un vacarme effroyable empêchait toute discussion : roulements de tonnerre, sifflement du vent, crépitement de la pluie sur la taule et par intermittence de petits grêlons, petites billes gelées qui menaçaient de faire exploser le pare-brise, mugissement des arbres qui se défendaient comme ils le pouvaient pour ne pas être emportés. Le bruit, abominable, participait au sentiment d’insécurité que ressentaient les Proter.

Lorsqu’une branche vint s’abattre sur  la voiture avec fracas, Nathalie, terrorisée, ouvrit la portière pour se précipiter à l’extérieur. La porte parut s’envoler et, lui échappant des mains, s’en alla se rabattre sur l’aile. William agrippa sa femme. Il cria pour se faire entendre :

-         Prends tes affaires avant de sortir, on s’en va !

Lui-même rassembla quelques objets, sortit et contourna le véhicule pour aller aider sa femme. En montant il avait repéré un hameau en contrebas. En se tenant par le bras pour lutter contre les éléments déchaînés, ils prirent la route dans le sens de la pente et du courant, un torrent d’eau qui se servait de cette piste étanche pour se ruer dans la vallée. Ils pataugeaient dans une eau boueuse montant par dessus les chaussures. William pensa qu’il serait plus aisé de marcher sur le bord du champ. Il y entraîna Nathalie mais là ce fut pire encore. Ils s’enfonçaient jusqu’au mollets dans une terre détrempée. La jeune femme perdit un mocassin qui resta collé dans une bourbe épaisse. Toujours accrochée d’une main à son mari, le pied en l’air, elle se baissa pour l’extirper de la boue gluante à l’aide de son autre main. Elle réussit à la récupérer au détriment de son téléphone portable qui tombant de sa poche s’enfonçant à son tour dans la glaise. Nathalie s’était rendue compte qu’elle perdait quelque chose mais en regardant autour d’elle, dans la semi pénombre qui régnait, elle ne vit rien. Elle dut marcher jusqu’à la route sans chaussures parce qu’elle avait retiré la deuxième pour ne pas la perdre à son tour. Les trois pas qu’elle fit sans ses mocassins lui coûtèrent. Qui sait sur quoi elle allait marcher ?

En retrouvant la route goudronnée Nathalie fut heureuse de remettre ses chaussures. L’eau glissait le long de ses pieds et de ses chevilles. Les débris charriés par le courant les heurtaient parfois, il leur fallait garder un œil derrière eux pour éviter les plus grosses branches.

 

Enfin, ils virent une petite maison de pierre, sans fenêtre. Ils renoncèrent à frapper à l’épaisse porte en chêne certains de ne pas être entendus. Un écriteau vermoulu annonçait : « Personne n’y entre sans perdre sa liberté ». Persuadés que cette maison ne pouvait être habitée, ils décidèrent d’entrer dans cet abri de fortune. La porte était bloquée par un madrier placé à l’extérieur. Après avoir retiré la planche, ils la poussèrent et se trouvèrent dans une pièce tellement sombre qu’ils ne distinguèrent d’abord rien d’autre que deux yeux rouges qui se trouvaient au niveau de ce qu’ils pensaient être le plafond. La porte s’était refermée derrière eux et ils n’entendaient plus le bruit de la tempête comme si cette dernière s’était calmée d’un coup ou que, plus probablement, les murs épais empêchaient toute communication sonore entre l’intérieur et l’extérieur. Nathalie ne pouvait s’empêcher de fixer l’étrange regard braqué sur eux.

-         Sortons ! dit-elle à son mari en chuchotant. Cet endroit me donne la chair de poule !

-         C’est certainement un chat ! dit William, mais tu as raison il vaut mieux sortir. Il est peut-être enfermé depuis tellement longtemps qu’il risque de nous prendre pour des croquettes.

En disant cela, l’homme qui, il faut bien l’avouer, n’en menait pas large non plus, se retourna pour ouvrir la porte. Mais celle-ci était bloquée comme si le madrier avait été replacé. Alors il s’acharna, donnant des coups d’épaule, des coups de pieds, pestant quand, brusquement, un énorme rire emplit la pièce.

Nathalie s’agrippa à son mari.

-         Qu’est-ce que c’est ? lui demanda-t-elle.

-         Je ne sais pas ! avoua William avant de demander.

-         Qui êtes vous ? Ne pouvez-vous allumer ?

-         Vous êtes chez moi ! répondit une voix caverneuse. Ceux qui entrent dans ma demeure n’en ressortent jamais !

-         Nous sommes désolés d’être entrés sans vous demander la permission, expliqua William, essayant de lutter contre la panique qui l’envahissait. Notre voiture est en panne plus haut sur la route. Nous avons besoin d’aide.

-         De l’aide ! ils réclament tous de l’aide comme si je devais aider tous ceux qui le demandent. Dans cette vie c’est chacun pour soi, vous devriez le savoir.

-         Ecoutez, monsieur, si vous voulez seulement nous ouvrir la porte, nous repartirons comme nous sommes venus.

-         Cette porte ne s’ouvre que de l’extérieur comme vous avez pu le constater. Vous devrez donc rester ici, avec nous.

-         Mais il n’y avait personne d’autre que nous. Personne n’a pu la refermer ! affirma William.

-         Parce que vous êtes plusieurs ? demanda avec inquiétude Nathalie.

-         Il y a nous et les autres, les perdus comme vous.

-         Ce n’est pas possible, la maison est trop petite, chuchota William à sa femme. Il doit être dérangé.

-         Il n’y a pas plus fou que celui qui ne peut pas comprendre ! rétorqua la chose qui pour les Proter n’avait pas encore de forme.

Et puis les deux yeux rouges disparurent. Au bout d’un moment, convaincus qu’ils étaient seuls dans la pièce bien qu’ils ne sachent pas par quel miracle cela avait pu arriver, Nathalie se lamenta :

-         Que va-t-il nous arriver ?

-         Où est-il passé ? Tu as vu sa taille ? Il nous dépasse d’au moins deux têtes. Si au moins nous pouvions voir quelque chose.

Brusquement William eut une idée.

-         Est-ce que tu as les clefs de la maison.

-         Pourquoi veux-tu que j’aie les clefs de la maison ? D’abord tu as bien vu qu’il n’y avait pas de serrure.

-         Pas celle là ! Notre maison ! Le porte-clefs est une torche miniature, expliqua William.

Nathalie s’empressa de fouiller son sac et en extirpa les clefs accrochées au porte-clefs. Fébrilement, elle alluma la torche. Son mari la lui prit des mains pour promener le faible faisceau bleu autour de lui.  Ils étaient bien seuls dans l’unique pièce de la maison qui contenait un buffet haut, accolé au mur opposé à la porte, une table rectangulaire et deux bancs.

-         Nous sommes bien seuls ! Qui nous a parlé ?

Puis, William tourna la lampe vers la porte pour l’inspecter minutieusement mais il ne trouva aucun moyen de l’ouvrir. Alors il se mit à explorer le buffet, trouva un bougeoir, des bougies et une boite d’allumettes qu’il s’empressa d’utiliser pour éclairer la pièce.

-         Nous ferions bien de nous asseoir puisque nous sommes prisonniers ici.

-         Ne peut-on mettre le feu à la porte ?

-         Si elle brûle, nous serons asphyxiés par les gaz… C’est la seule issue.

-         N’y a-t-il pas un outil pour la défoncer ?

-         Non, je crains bien que non. Cherche toi-même si tu ne me crois pas ! répondit William excédé par son impuissance plus que par les questions de sa femme.

-         Mais enfin, il est bien sorti par quelque part !

Devant la logique de Nathalie, William se releva pour examiner de nouveau la pièce.

Se retrouvant devant le buffet, il essaya de le pousser sans parvenir à le décoller du mur.

-         Viens m’aider ! A deux, peut-être que nous réussirons à le déplacer.

Malgré leurs efforts, le buffet ne bougea pas d’un millimètre. Ils décidèrent alors de le vider. Le bas était rempli de boites de conserves, de boites de gâteaux, de bouteilles d’eau, d’un seau contenant dans le fond une sorte de sable épais et odorant et muni d’un couvercle, d’une poubelle ornée d’un sac poubelle neuf et d’une cuvette. Sur les étagères du haut étaient posés de la vaisselle et des ustensiles de cuisine.

Tout fut déchargé sur la table et les bancs mais le buffet resta à sa place alors qu’ils essayaient à nouveau de le pousser.

« Au moins nous ne mourrons ni de faim ni de soif » pensa William sans oser exprimer sa pensée devant sa femme.

-         Nous allons mourir d’ennui ! s’écria Nathalie avant de se mettre à pleurer.

-         Allons ! Il va sûrement venir quelqu’un pour nous délivrer. Il nous faut garder patience et espoir. Nous devions rentrer ce soir, on va nous rechercher. Les secours tomberont sur la voiture et nous retrouveront forcément. En attendant, on ne va pas rester inactifs, il y a quatre couteaux, on va essayer de percer un trou dans la porte ou dans le mur. Je te promets que nous nous en sortirons.

Prépare nous quelque chose à manger, cela nous aidera à réfléchir.

-         Les bancs peuvent nous servir de bélier pour enfoncer la porte ! s’écria Nathalie.

-         Bravo ! Tu as raison ! approuva William avant de se précipiter sur un des bancs qui longeaient la table.

Ces bancs étaient particuliers. Bien plus larges que ceux que l’on trouve habituellement autour d’une table, ils étaient pleins du bas jusqu’en haut et recouverts, comme une banquette, d’un fin matelas.

En tentant d’en soulever un, William ne réussit qu’à soulever la partie supérieure. Il s’agissait d’un coffre muni d’un couvercle. Le reste du meuble était soudé au sol, peut-être cloué, peut-être collé, en tous cas insoulevable au grand désespoir de nos deux amis. Le coffre contenait une couette.

-         Je crois bien qu’ils ont tout prévu et je crains qu’ils ne veuillent nous garder ici un certain temps, pensa tout haut William.

-         Mais qui ça « ils ». Qui nous retient prisonnier ici ? Pourquoi ?

-         Nous allons manger, il est plus facile de réfléchir le ventre plein.

Après avoir mangé, ils trouvèrent naturellement l’utilité du seau rempli de sable. Nathalie pensa que cet objet était assez semblable au bac de son chat dont elle changeait la litière régulièrement mais adapté à un usage humain.

 

 

Pendant ce temps, Oscar Proter attendait le retour de ses parents chez sa tante Nancy. Papa lui avait dit qu’ils viendraient le chercher entre dix-huit heures et dix-huit heures trente. Il tardait à Oscar de retrouver sa console de jeux qu’il avait le droit d’utiliser le week-end et le mercredi. Tante Nancy et oncle Jo étaient plutôt du genre sympa mais ils ne possédaient pas de console de jeux. Comment pouvait-on vivre sans console ?

Oscar, habillé de pied en cap, son sac de voyage posé à côté de lui, s’impatientait devant la porte.

« Si ça continue, je ne pourrai pas jouer parce que le dimanche sera passé ! » disait-il à sa tante qui essayait de le persuader se venir regarder la télé.

-         De toute façon, il est trop tard ! Regarde, dix-neuf heures trente. Allez, déshabille-toi, nous allons souper, tu vas manger avec nous.

-         Mais pourquoi ne sont-ils pas là ! larmoya Oscar. Ils avaient promis.

-         Tu sais, on ne fait pas toujours ce qu’on veut. Ils sont sans doute coincés dans les embouteillages. Allez, retire ton blouson. Viens manger !

Oscar se décida à passer à table bien qu’il détestât la tarte aux poireaux. Heureusement, Nancy, connaissant son aversion pour ce légume vert, lui avait préparé un croque-monsieur.

Ensuite Nancy mit un DVD qu’il regarda, allongé sur le canapé. Au deuxième DVD, il s’endormit. Jo jugea inutile de le réveiller et se contenta d’éteindre la télé et de le recouvrir d’une couverture.

-         Mais que font-il ? J’espère qu’il ne leur est rien arrivé !

Ils avaient essayé de les joindre sur leur portable sans succès. Plusieurs messages déposés sur leur messagerie vocale restaient sans réponse. Que pouvaient-ils faire de plus ?

Jo et Nancy étaient inquiets. De la fenêtre de la cuisine, ils pouvaient apercevoir le parking en bas du bâtiment. Ils s’y succédaient pour guetter les feux des voitures, le bruit d’un frein à main qui se serre, d’une portière qui claque, un signe qui aurait pu leur donner l’espoir de les voir arriver bientôt.

-         Peut-être devrions nous prévenir la police ? Demanda Nancy à deux heures du matin alors que Jo somnolait sur une chaise.

-         Que veux-tu que nous leur disions ? questionna Jo, puis après réflexion :

-         Oui, dans le fond tu as raison. Je vais les appeler.

Jo dut donner une foule de détail sur sa belle soeur, son beau frère, sur la voiture qu’il conduisait, leur destination… Lorsqu’il raccrocha, la conscience apaisée parce qu’il avait fait tout ce qu’il y avait à faire, il proposa d’aller se coucher. Nancy y consentit en se disant que si sa sœur et son beau frère n’étaient pas rentrés dans quelques heures, elle n’irait pas travailler mais s’occuperait de son neveu.

« Pourvu qu’ils ne leur soit rien arrivé ! » fut sa dernière pensée avant de sombrer dans le sommeil.

 

Le déclenchement du radio réveil eut du mal à les tirer de leurs rêves mais pas l’intervention d’Oscar qui entra en hurlant dans leur chambre.

-         Où est papa ? Où est maman ?

Nancy, effrayée, ouvrit les yeux. Immédiatement lui revint à l’esprit le sujet d’nquiétude de la veille. Elle jeta un regard chargé de larmes sur son neveu et le tira par le bras pour qu’il vienne se blottir entre son mari et elle dans le lit. Elle le cajola en lui expliquant que ses parents avaient été retardés, que ce n’était pas grave, qu’il allait rester chez eux encore quelques temps. Et elle mentit en lui assurant qu’ils avaient appelé dans la nuit pour dire qu’ils ne pourraient pas rentrer mais qu’ils lui faisaient des milliers de bisous.

-         Et l’école ? Comment je vais aller à l’école ?

-         Aujourd’hui, tu n’iras pas, ton papa est d’accord. Il m’a même dit que nous pouvions aller chercher ta console de jeux parce qu’hier tu n’as pas pu y jouer.

-         C’est vrai ! C’est super ! C’est oncle Jo qui va l’installer sur la télé ?

-         Oui, je vais l’installer dès que nous serons allé la chercher.

-         Et Choumi ? Il va pouvoir venir aussi ?

-         Oui, répondit oncle Jo. On prendra Choumi aussi.

Choumi était le chat d’Oscar. Oncle Jo étant allergique aux poils de chats, Nancy avait été catégorique : elle voulait bien garder son neveu mais pas le chat.

Oscar trouva bizarre que l’on accepte que Choumi vienne dans l’appartement mais puisque son oncle lui-même le permettait… il en était ravi.

-         Et on pourra aller au parc cet après-midi ?

-         Dis, petit monstre, faudrait voir à ne pas abuser ! Tu as déjà la chance de ne pas aller à l’école pour jouer sur ta console !

-         Oui mais maman dit toujours qu’il ne faut pas jouer toute une journée sur la console sans s’aérer.

-         Elle a bien raison ta mère. Nous irons donc au parc cet après-midi, accepta Nancy.

-         Alors personne ne va travailler aujourd’hui et moi je ne vais pas à l’école ! clama Oscar, réjoui à la perspective de cette bonne journée qui s’annonçait.

-         C’est vrai qu’il faut prévenir le bureau… dit Jo en lançant un long regard explicite à sa femme.

-         Fais-le pendant qu’Oscar vient m’aider à préparer le petit déjeuner dans la cuisine, répondit Nancy.

Jo et Nancy travaillaient dans la même entreprise, lui au service achats, elle au service comptabilité. C’est à l’occasion d’une semaine de voile organisée par le comité d’entreprise qu’ils s’étaient rencontrés, deux ans auparavant. Revenus sur Paris, l’un et l’autre multiplièrent les occasions de se revoir avant de tomber d’accord sur le fait qu’il serait bien de vivre ensemble. Depuis, ils s’étaient mariés et projetaient de s’occuper d’ici peu de leur descendance.

 

Plus tard, tandis que Jo et Oscar, partaient pour l’appartement des Proter, Nancy se rendit à la gendarmerie pour savoir s’ils avaient des nouvelles des parents de son neveu.

 

Plus tard encore, alors que le petit était installé devant la télé, une manette à la main, Choumi lové contre lui, Jo et Nancy se demandaient avec angoisse ce qu’il convenait de faire.

De temps en temps, Jo sortait un mouchoir pour le porter à son nez. Ses yeux, injectés de sang, larmoyaient, ses paupières commençaient à enfler, des traces rouges gagnaient son visage.

-         A la vitesse à laquelle tu réagis, tu ferais bien de prendre un comprimé pour lutter contre l’allergie, sinon je vais être obligée d’appeler le Samu dans pas longtemps.

Nancy sortit la boite qui contenait les cachets et lui prépara un verre d’eau.

-         Avale ! Vite !

-         Je ne supporte vraiment pas les chats.

-         On ne pouvait pas faire autrement que de le prendre chez nous…

-         Pendant que tu étais partie, j’ai téléphoné à l’hôtel dans lequel ils étaient descendus. Ils ont réglé leur note à midi.

-         Ça ne veut pas dire qu’ils sont partis à midi.

-         Non, ils ont probablement déjeunés sur le port avant de penser à rentrer et peut-être même sont-ils allés se balader ensuite. Pour moi, ils devaient prendre la route vers quatorze heures pour être là vers dix-huit heures. S’ils avaient eu du retard, ils nous auraient appelés pour nous tenir au courant.

-         Ils ont pu tout aussi bien manger en route et décider de revenir par la campagne pour éviter les bouchons de fin d’après-midi de dimanche. Tu connais les goûts bucoliques de ma sœur. Elle s’émerveille de voir une vache dans un pré alors quand il s’agit d’une auberge en pleine campagne…

-         Ces conjectures ne nous avancent en rien, constata Jo. Ils ont disparu, c’est une chose certaine mais pour le reste… Rien ne nous dit qu’ils ont repris la route. Leur piste se perd à midi, à leur départ de l’hôtel.

Qu’a dit la gendarmerie, au fait ?

-         Ils ont pris ma déclaration mais je ne les ai pas sentis vraiment convaincus. D’après eux, la plupart des disparitions sont volontaires et beaucoup de personnes reviennent dans leur famille après quelques jours. J’ai l’impression que, pour eux, ma sœur et son mari se sont offerts des vacances, une fugue ou quelque chose comme ça. J’ai eu beau leur dire qu’ils avaient laissé leur fils derrière eux, ils n’ont pas paru s’en émouvoir particulièrement. Pourtant moi je connais ma sœur, je sais que si William et elle avaient décidé de changer de plan, elle m’aurait prévenue.

-         Ils ne vont rien faire alors ?

-         Ils ont enregistré ma déclaration, une enquête sera ouverte d’après ce qu’ils m’ont dit. Ils vont se renseigner auprès des hôpitaux et de leurs collègues entre le lieu de leur week-end et ici. Ils nous tiendront au courant et m’ont demandé de repasser dans quarante huit heures ou avant si nous avons des nouvelles.

-         Et nous qui restons là, inactifs, se lamenta Jo. Ce n’est pas possible, il y a forcément quelque chose à faire !

-         Je ne sais pas, je ne vois pas. Demain, j’emmènerai Oscar à l’école. Il va falloir inventer une raison à l’absence de ses parents.

 

 

Après s’être rassasiés d’une boite de raviolis froids et de gâteaux, Nathalie et William entamèrent les travaux qui devaient les délivrer. Armés d’un couteau, ils s’activaient sur la porte. William qui dirigeait les opérations avait défini le travail ; il convenait de découper un carré, sa femme assise par terre devait s’attaquer à sa base et lui, debout, à son sommet. Le travail était difficile car les couteaux, tous faits sur le même modèle, étaient arrondis à leur bout.

Nathalie commençait à perdre patience.

-         Nous n’y arriverons jamais ! Voici une demi-heure que nous nous escrimons, sans grand résultat !

-         Parce que tu penses que ceux qui s’évadent de prison en perçant un tunnel ont fait cela en une demi-heure ? Non, vois-tu, parfois ils ont travaillé des années.

-         Parce que tu crois qu’on va être coincé ici pendant des années ? hurla Nathalie. J’abandonne, j’en ai marre. Tu n’as qu’à continuer tout seul !

Elle retourna s’asseoir sur le banc, posa ses coudes sur la table et se mit à pleurer le visage dans les mains.

Imperturbable, William continuait son travail quand, brusquement une irrépressible envie de dormir le gagna alors qu’un drôle de sifflement se faisait entendre dans la pièce.

Il se leva en baillant et dit :

-         Il faut que je me couche, j’ai sommeil.

Nathalie avait cessé de pleurer et enchaînait les bâillements.

-         Moi aussi, dit-elle.

Ils retirèrent la couette du coffre de leur banc respectif et se roulèrent dedans avant de s’allonger.

En trente secondes ils étaient endormis.

Alors un léger glissement se fit entendre. Les bougies s’éteignirent toutes ensembles, une ombre passa à côté de William et vint inspecter la porte.

-         Faut toujours qu’ils fassent des dégâts ! chuchota-t-elle. Y en a marre. Qui est-ce qui répare leurs saloperies, hein ? qui ?

L’ombre ressortit aussi silencieusement qu’elle était entrée puis réapparut. Elle s’attarda quelques temps devant la porte, frotta, gratta, ponça et enfin s’en fut par où elle était venue en maugréant.

Nos deux amis dormaient à poings fermés, le sommeil peuplé de cauchemars. Ils semblaient se battre contre d’immondes créatures. William, surtout, gigotait au risque de tomber de son banc, tandis que Nathalie criait « laissez-moi ! laissez-moi ! ».

Un nouveau sifflement se fit entendre et deux paires d’yeux verts et luisants arrivèrent dans la pièce. Chaque paire se dirigea vers un des humains, parut sauter sur le banc sur lequel il se trouvait et se perdit dans le noir.

Deux ronronnements sonores s’élevèrent alors et bizarrement cela eut pour effet de calmer les angoisses de William et  Nathalie. Leur souffle, devenu régulier, emplit la salle sur un rythme différent mais complémentaire des ronronnements.

Ce singulier concert dura jusqu’à ce qu’à l’extérieur le jour pointe à l’horizon. Alors, en silence, les deux paires d’yeux s’ouvrirent, se séparèrent de leur protégé et reprirent le chemin qui les ramenait dans leur monde.

 En se réveillant, le premier réflexe de William fut de chercher la lampe de poche. Où diable avait-il pu la mettre ? Une bonne odeur de café régnait dans la pièce. En cherchant à tâtons la lampe sur la table, il rencontra ce qui devait être une tasse brûlante.

« Ça alors, pensa-t-il, nos geôliers nous apportent le café au lit ».

Brusquement, sa main entra en contact avec le métal froid d’une clé. Il tenait le porte-clés et la lampe par la même occasion. Il s’empressa d’éclairer, trouva les allumettes et alluma les bougies.

Deux tasses de café brûlant attendaient patiemment sur un plateau au côté de quatre boules informes qui avaient l’odeur de croissants.

-         Réveille-toi, Chérie, le petit déjeuner est servi, dit-il en secouant sa femme qui dormait toujours.

-         Mais quelle heure est-il ? gémit-elle avant de s’écrier : « Où sommes-nous ». Puis se souvenant de leurs malheurs « Quelle horreur ! Nous sommes toujours prisonniers ! ».

Avec surprise, Nathalie se rendit compte que ce qu’elle appelait maintenant le seau hygiénique avait été vidé durant la nuit.

-         Et ce n’est pas tout. Ils ont rebouché les trous que nous avions faits hier sur la porte !  Tout ça sans que nous nous réveillions.

-         Ce n’est pas possible ! Qui sont ces gens ? Que nous veulent-ils ?

-         Regarde ce qu’ils nous ont amené. Un jeu de scrabble ! Ils ne veulent pas qu’on s’ennuie.

-         Et alors, qu’allons nous faire ? Je veux revoir Oscar. Il faut sortir d’ici !

-         Ne t’inquiète pas, nous allons trouver quelque chose. D’abord nous allons inspecter cette pièce centimètre carré par centimètre carré. Ils sont bien rentrés par quelque part, ces lascars.

-         Pourquoi pas par la porte, tout simplement ?

-         Je n’y crois pas. Celui qui était là hier à notre arrivée n’est pas sorti par la porte. Il y a forcément une autre issue.

-         On l’a déjà fait hier, on n’a rien vu. Que veux-tu faire de plus ?

-         On recommencera jusqu’à ce qu’on trouve ! affirma William. Il nous faut absolument découvrir un moyen de sortir d’ici.

Tandis que sa femme faisait un brin de toilette, il commença son inspection. A l’aide de la flamme d’une bougie, William avait noirci l’intérieur d’un verre et se servait de la suie récoltée pour marquer les emplacements visités. Chaque imperfection d’une pierre était scrutée, chaque fente explorée, chaque jointure fouillée au couteau. William avançait tellement lentement qu’il lui faudrait bien trois jours pour fouiller ainsi le sol, les murs et le plafond à la lueur d’une bougie. Mais le jeune homme avait tout son temps et il comptait bien ne pas laisser passer un détail.

La journée passa ainsi, William inspectant méticuleusement chaque pierre de la maison, Nathalie s’occupant comme elle le pouvait. La jeune femme avait commencé par aider William mais il ne voulait pas qu’elle marque son passage parce qu’il ne la trouvait pas assez rigoureuse dans ses recherches. Elle allait d’un côté puis de l’autre, à l’instinct, cherchant une évidence, une faille qui pouvait dissimuler le mécanisme d’une ouverture secrète. Ces deux méthodes assez contradictoires avaient provoqué quelques disputes entre eux et, boudeuse, Nathalie maintenant jouait seule au scrabble pour passer le temps. Quelquefois elle pleurait en silence en pensant à son petit garçon, se demandant quelle était son activité du moment.

Le soir arriva. Ils mangèrent leur second dîner et se trouvèrent fatigués comme la veille, en même temps. La nuit s’écoula à peu près de la même façon que la précédente sauf que l’ombre pesta encore d’avantage d’avoir à nettoyer les saletés que l’homme avait faites sur les murs. Elle y passa du temps avant de venir à bout de toute cette suie. Une fois qu’elle fut partie, les yeux verts revinrent pour ne s’en aller qu’au petit jour avant que William et Nathalie ne s’éveillent.

La déception de William lorsqu’il se rendit compte que les marques qu’il avait faites la veille étaient effacées, ne dura qu’un instant. Si ces satanés kidnappeurs croyaient lui faire perdre ses repères, ils ne le connaissaient pas. Il se souvenait approximativement de la zone explorée. Avant de continuer, il décida de faire un plan sur l’envers de l’étiquette d’une boite de conserve. Il grisa les endroits qui avaient déjà fait l’objet de recherches et enfouit le morceau de papier dans la poche de son jean. Trois fois dans la journée, il le sortit pour griser d’autres zones.

Une nouvelle nuit se passa, identique aux précédentes. L’ombre fut ravie de constater qu’il n’y avait pas de dégâts supplémentaires et s’en fut dire à son chef que les nouveaux semblaient s’habituer à leur sort.

Sans doute pour les récompenser, il leur fut amené de la viande fraîche et un petit réchaud pour la faire cuire.

-         Qu’est-ce que c’est que ça ? s’étonna Nathalie. On dirait du lapin en plus petit.

-         Ça pourrait tout aussi bien être du rat ou du chien.

-         Arrête ! tu es écoeurant.

-         Fais-le cuire en tout cas, cela nous fera de la viande. J’en ai un peu marre des conserves.

-         Nous avons des pommes de terre et des oignons ! Super !

-         Tu n’as plus qu’à remercier nos geôliers pendant que tu y es ! Continue comme ça, si un jour tu les vois, tu pourras leur faire la bise.

-         Oh ! ça va ! Je sais bien où je suis, tu n’es pas obligé de me le rappeler. D’autant que toi même tu t’es réjoui d’avoir de la viande !

 

C’était le troisième jour et William tomba enfin sur ce qu’il cherchait….

-         Viens manger, c’est prêt !

Avec regret, William délaissa le petit anneau de métal couleur pierre qui se trouvait au ras du sol dans un des coins de la maison. Il fallait vraiment avoir le nez dessus pour l’apercevoir. Il était impatient de tirer dessus pour voir ce qui se passait mais comme son estomac criait famine, il décida de l’écouter. Il ne dit rien à Nathalie réservant sa surprise pour le dessert.

Après s’être régalé du ragoût cuisiné par sa femme, William montra sa trouvaille.

-         Peut-être devrions nous attendre la nuit pour partir.

-         Non ! Est-ce que tu as remarqué que nous endormions tous les soirs en même temps ? Je crois qu’ils nous droguent, c’est pourquoi ils peuvent faire ce qu’ils veulent durant la nuit sans nous réveiller. Si l’on doit partir c’est maintenant ou demain matin… si l’anneau est encore à sa place demain ou si nous ne sommes pas transférés ailleurs.

-         Oui, qu’attendons-nous ? partons !

-         Regroupe nos affaires, je vais tirer la chevillette pour voir si la bobinette choit.

-         Prends garde au loup ! plaisanta Nathalie qui, sentant la liberté toute proche, retrouvait son humour.

William entra un doigt dans l’anneau et tira doucement. Sans un bruit, une partie du sol glissa, libérant l’entrée d’un souterrain.

-         Prends des bougies et des allumettes. Tout ce que tu pourras trouver. Des biscuits et de l’eau aussi.

Ils enfilèrent leurs blousons, enfermèrent tout ce qu’ils désiraient emporter dans un sac poubelle et descendirent quelques marches pour déboucher dans un tunnel humide.

Quelques marches taillées directement dans le roc les amenèrent dans une galerie assez haute pour leur permettre de marcher debout. L’obscurité n’était percée que par la faible lueur des bougies allumées que William et Nathalie tenaient dans leur main ; ils avançaient lentement, à l’aveugle.

Après une vingtaine de mètres, le sol étant relativement égal, Nathalie derrière William, ils accélérèrent l’allure. S’ils avaient craint au départ de chuter dans quelque trou, les Proter étaient maintenant rassurés et ne s’inquiétaient plus de l’endroit où ils posaient leurs pieds.

-         Où cette galerie va-t-elle nous mener ? demanda la jeune femme.

-         Vers la sortie à n’en pas douter ! répondit son mari avec espoir.

Ils marchèrent ainsi sur une centaine de mètre avant d’arriver dans une caverne dont tout le pourtour était creusé de niches contenant des statues représentant des chats.

-         Regarde comme ces statues sont belles ! On dirait du métal !

-         J’ai l’impression que ce sont des sarcophages recouverts de peinture métallisée. Regarde, on peut les ouvrir.

En effet, chacune des pièces que Nathalie avait d’abord prises pour des statues était constituée de deux morceaux joints par un ciment sur le pourtour.

-         On dirait que nous avons affaire à un collectionneur !

-         Continuons, cet endroit ne me plait pas.

-         Il nous faut d’abord trouver notre chemin, dit William en s’approchant du seul endroit de la caverne qui ne contenait pas de niche.

-         Ça y est ! Voilà un autre anneau !

Il tira dessus et une dalle du sol glissa pour dégager un passage plus étroit que le précédent.

-         On y retourne ! Courage ! lança William avant de disparaître le premier dans ce nouveau souterrain.

« J’espère qu’il ne nous mènera pas jusqu’au centre de la terre », pensa Nathalie qui n’appréciait pas particulièrement la spéléologie.

Le nouveau souterrain était moins large et moins haut que celui qui les avait mené dans la caverne aux chats. Nathalie pouvait marcher debout mais William devait baisser la tête et prendre garde à ne pas se cogner. Leur vitesse de progression s’en trouvait ralentie aussi Nathalie proposa de passer devant.

-         Ok ! mais fais attention !

Quelques minutes plus tard, ils rentraient dans une nouvelle caverne pratiquement identique à la première.

William découvrit un nouvel anneau de métal qui les amena dans un souterrain encore plus petit que le précédent.

L’angoisse commençait à les gagner. Jusqu’où allaient-ils descendre ainsi ? La dernière galerie avant la délivrance, si délivrance il y avait, allait-elle être trop étroite pour qu’ils puissent l’emprunter ?

Cette fois-ci la galerie était en pente. Ils descendaient encore plus vite vers les entrailles de la terre. William et Nathalie marchaient maintenant courbés en deux.

Ils débouchèrent sur une nouvelle caverne, plus vaste que les autres, qui contenait des sarcophages bien plus imposants. Les peintures représentaient des félins de bonne dimension : des lynx, des tigres, des léopards…

-         C’est sans doute un fou ! dit William. Ça a dû coûter une fortune de faire descendre tous ces animaux jusqu’ici.

-         Mon Dieu ! où sommes nous tombés ? demanda Nathalie qui désespérait de revoir un jour la lumière du jour.

Nathalie avait tellement mal au dos qu’elle s’allongea à même le sol pour le reposer tandis que William cherchait l’issue qui, il le pressentait, allait les faire descendre encore davantage.

En découvrant la nouvelle galerie, il soupira de déception. Il leur faudrait cette fois marcher à quatre pattes.

Lorsque les genoux et les mains n’y ont pas été préparés, cette manœuvre est difficile surtout en tenant une bougie allumée et en traînant derrière soi ses affaires.

William, voulant laisser sa femme souffler un peu, s’assit pour réfléchir. Il avait hâte de voir où débouchait cette nouvelle galerie tout en redoutant qu’elle ne se transforme en boyau que sa corpulence lui empêcherait de traverser. Si ces souterrains ne menaient à rien c’est qu’ils s’étaient trompés plus haut. Il y avait certainement un autre passage.

Nathalie se plaignait de son dos. William lui proposa alors :

-         Il nous faut continuer coûte que coûte. Tu es fatiguée et tu ne vas certainement pas apprécier le prochain couloir. Il faut y marcher à quatre pattes. Tu devrais rester ici à m’attendre, je reviendrai te chercher.

-         Ah non ! Certainement pas ! Je ne veux pas rester seule dans cette caverne, on y va tous les deux ou pas du tout !

Rassemblant son courage, elle se leva pour lui montrer qu’elle était tout à fait capable de le suivre.

-         Comme tu veux. Nous allons laisser les sacs ici. Mets ce qui te parait indispensable dans tes poches ! Je te conseille aussi de ne pas prendre de bougie à la main, tes cheveux longs risquent de s’enflammer, de plus tu marcheras plus facilement sans. Je vais accrocher mon pull à ma ceinture, tu le tiendras par la manche, ainsi tu n’auras qu’à suivre mes mouvements.

Ils firent ce qui avait été convenu. Nathalie redoutait de mettre ses mains n’importe où. Qui pouvait dire s’il n’y avait pas d’insectes rampants dans ce couloir insalubre ? Elle réussit à descendre les manches de son gilet jusqu’à la base de ses doigts avant de se glisser derrière William dans l’étroit conduit. La galerie était plus large que haute mais contrairement à celles qu’ils avaient déjà traversées, celle-ci était humide. Les murs suintaient par endroit, une odeur de musc semblait vouloir recouvrir celle du moisi et nos deux amis se demandaient d’où elle pouvait provenir.

Ils mirent vingt minutes pour parvenir dans une immense grotte qui contenait, cette fois encore, des sarcophages de félins énormes, l’un d’eux était plus grand qu’un éléphant.

-         C’est un maniaque qui a fait ça ! Il n’y a certainement rien dans tous ces sarcophages, affirma William.

-         C’est peut-être de l’art après tout, d’ailleurs c’est assez joliment peint. Ces objets feraient fureur dans une exposition.

-         Je me demande comment ils sont venus jusqu’ici ? Il faut qu’il y ait un passage sacrément grand, s’étonna William en commençant à chercher un nouvel anneau.

Sa déconvenue put se lire sur son visage lorsqu’il l’eut trouvé. La galerie était un simple boyau dans lequel à l’évidence il leur faudrait ramper.

-         Il y a quelque chose qui cloche. Je ne sais pas quoi mais je le sens. Que fait-on Nathalie ! On continue ?

-         Je ne vois pas ce que nous pourrions faire d’autre, tant qu’on peut y aller, allons y.

Elle regarda sa montre. Les aiguilles marquaient seize heures. Si elle avait su dans quelle galère ils allaient se retrouver, jamais elle n’aurait demandé à son mari d’aller passer un week-end en amoureux au bord de la mer. Elle en rigola d’abord intérieurement puis, alors qu’elle rampait derrière son mari, elle éclata de rire. Lui s’arrêta, incrédule.

-         Mais… mais… que t’arrive-t-il ? ça ne va pas ?

-         C’est que… dit-elle en repartant d’un éclat de rire, Tu te rends compte ? Tout ça pour un week-end… Je pensais que le pire que nous pouvions redouter c’était un accident de voiture. Et bien non ! Nous sommes là comme des taupes sous terre au lieu d’être tranquillement au bureau. Et ça me fait penser à la célèbre réplique : « Mais qu’allait-il donc faire dans cette galère ? ».

La dessus, elle se tordit de rire, un rire de folie qui ne tarda pas à gagner William.

Le boyau résonnait de leurs gloussements. William dit « dommage qu’Oscar ne soit pas avec nous »  ce qui eut pour conséquence d’éteindre la bonne humeur de sa femme.

-         Que fait-il en ce moment ? demanda-t-elle, nostalgique.

-         Ne t’en fais pas, il est avec ta sœur, répondit son mari pour la rassurer.

-         Quelle chance que nous l’ayons laissé à Nancy et Jo ! Avec eux il sera heureux.

-         Arrête de parler comme si nous n’allions jamais le revoir. Tu me donnes la chair de poule. Si nous sommes dans ce boyau, c’est justement pour essayer de nous en sortir. D’ailleurs, il faut continuer. Allez ! Courage !

Ils reprirent en silence leur progression. Le tunnel s’élargissait au fur et à mesure qu’ils avançaient, si bien qu’ils purent ramper de front à la lueur d’une même bougie. Ensuite leur fut possible de se remettre à quatre pattes et bientôt debout dans une petite grotte qui semblait terminer le boyau.

-         Il n’y a pas d’anneau, pas de passage ! s’exclama William, découragé.

-         Ce n’est pas possible, laisse-moi chercher !  dit Nathalie en se précipitant pour lui prendre la bougie allumée des mains.

Les larmes aux yeux, elle inspecta chaque parcelle de la grotte, sans résultat. Alors elle se tourna vers son mari et lâcha :

-         C’est foutu ! On n’arrivera jamais à sortir d’ici.

-         Mais non ce n’est pas foutu ! C’est remis à plus tard, c’est tout ! C’est un peu comme si nous étions dans un labyrinthe, il nous faut trouver la sortie et te jure que nous y arriverons ensemble. Peut-être pas aujourd’hui, mais demain ou après-demain ou dans trois jours. On y arrivera ! répéta-t-il pour s’en convaincre lui-même.

Un moment le silence s’installa entre eux deux. Puis, William déclara :

-         On va rentrer avant que les autres ne se doutent que nous avons essayé de nous enfuir. Nous passerons une bonne nuit et demain, dès le matin nous recommencerons à chercher.

Le lendemain, la découverte de trois nouveaux passages dans ce qu’ils appelaient la caverne à chats, leur redonna espoir. Ils explorèrent le premier pour se rendre compte que lui-même proposait trois voies différentes, chaque galerie se subdivisait à son tour en trois, voire quatre autres voies. Ces souterrains se présentaient comme un véritable labyrinthe dont il ne serait pas facile de sortir. William décida qu’il fallait qu’ils s’organisent pour éviter de suivre deux fois le même chemin et surtout pour pouvoir retourner sur leurs pas.

Le jour suivant, la bougie et le verre à la main, ils marquaient de suie chaque croisement. Ils ne s’enfonçaient plus dans les passages qui n’étaient que de simples boyaux se contentant de noter leur emplacement sur la carte des souterrains que William tenait à jour, ils y reviendraient plus tard s’ils ne découvraient pas la porte de la liberté entre temps.

Au matin du sixième jour, William eut la déconvenue de constater que son plan avait disparu. Fou de rage, il hurla des insultes à ses geôliers, les traita de dégonflés qui n’osaient se montrer de peur d’avoir à en découdre avec lui. Après s’être défoulé, sa colère se calma brutalement, il prit l’étiquette d’une nouvelle boite de conserve et entreprit de redessiner de mémoire la fameuse carte.

-         Je crois que nous approchons du but, Nathalie. Sinon ils n’auraient pas pris la peine de nous voler la carte. Nous allons prendre le maximum d’affaires avec nous aujourd’hui, nous ne remonterons pas dans cette maison. Il leur est trop facile de nous contrôler.

 

 

Samedi ! Ses parents n’étaient toujours pas rentrés. Oscar commençait à trouver le temps long. Il n’était que sept heures du matin mais après un long bâillement, il décida de se lever pour se diriger vers la cuisine de laquelle sortait des effluves de café et de pain au chocolat chaud.

Dès le milieu du couloir, il entendit des éclats de voix qui le stoppèrent net dans son élan.

-         Nous devons faire quelque chose ! disait Nancy, Ma sœur n’a pas pu disparaître comme ça, nous n’avons que trop attendu !

-         Que veux-tu que nous fassions ? Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir ! répondit Jo, exaspéré.

-         Non, pas tout. Puisque la police n’a aucun résultat, nous devons nous en occuper.

-         Et que proposes-tu ? demanda ironiquement Jo.

-         Je vais prendre une carte, essayer d’imaginer la route qu’ils ont prise et je vais la suivre à mon tour.

Choumi, le chat d’Oscar entra discrètement dans la cuisine, la queue verticale, jeta un œil intéressé sur sa gamelle puis constatant qu’elle était vide alla se frotter sur les jambes de Jo. Ce dernier se baissa pour le caresser avant de comprendre que le petit devait être réveillé.

-         Chut ! dit-il à Nancy, Oscar arrive !

-         Je suis là ! dit Oscar. J’ai tout entendu ! affirma Oscar avant de prendre son chat dans les bras et de plonger la tête dans sa fourrure. Je sais que mes parents sont perdus et je veux aller les chercher avec tante Nancy.

-         On va se dépêcher de déjeuner et de s’habiller pour partir plus vite, dit Nancy.

-         Je peux venir aussi ? demanda Jo, avec une fausse humilité.

-         Allez ! dépêchons ! On a des tas de chose à faire. Jo, tu devrais passer le premier dans la salle de bain, tu déjeuneras après.

-         Bien chef ! dit Jo avant de disparaître.

 

Une heure trente plus tard, les valises étaient prêtes et attendaient sagement dans le couloir. Nancy terminait avec Jo de tracer en rouge la route qu’ils allaient prendre sur la carte routière.

Oscar parlementa pour emmener Choumi. Nancy y était plutôt réticente mais Jo réussit à la convaincre en lui disant que le chat ne le gênait plus depuis qu’il prenait ses médicaments pour lutter contre l’allergie.

Est-ce que la carte n’offrait pas tellement de possibilités de routes bucoliques, est-ce que les deux sœurs, on ne sait par quel mystère étaient rentrées en communication ? Toujours est il que, au bout de trois heures, Nancy, Jo et Oscar se trouvèrent à grimper la route qui menait au sommet de la colline Ditemau-Lineco.

-         Je ne sais pas depuis combien de temps cette colline porte ce nom, mais en verlan, cet endroit se nomme la colline maudite ! s’exclama Nancy après avoir déchiffré la pancarte.

C’est alors que Choumi, qui jusqu’alors sommeillait tranquillement sur les genoux de son petit maître, se mit à feuler comme un tigre. Il se précipita d’un bond sur la vitre et s’y écrasa le nez. Ensuite il passa à l’avant sur les genoux de Jo qui conduisait, mis sa tête juste devant la sienne comme pour le regarder dans les yeux et émit un miaulement aigu, prolongé, insupportable.

Jo conduisait tant bien que mal. Avisant une voie de stationnement, il se gara et, furieux, prit Choumi pour le jeter derrière.

-         Mais il est fou ce chat ! Il a failli nous tuer ! Oscar, il faut que tu le tiennes !

-         Je ne peux pas, il est bizarre ! Il n’a jamais fait cela avant !

-         Peut-être veut-il sortir ? intervint Nancy.

-         Occupe t’en alors ! répondit Jo, encore sous le choc de la frousse qu’il avait eue.

-         Nancy, sur le siège passager, ouvrit sa porte pour passer derrière mettre la laisse au chat. Choumi bondit alors et avant qu’elle ait pu comprendre ce qui se passait, il s’échappa.

-         Choumi ! hurla Oscar.

-         Choumi, viens ici ! cria Nancy.

Mais le chat comptait bien n’en faire qu’à sa tête. Il grimpa sur le premier arbre venu, là ou personne ne pouvait l’attraper.

-         Voilà autre chose ! se plaignit Jo. On part chercher des disparus et on se fait avoir par un chat !

-         Choumi ! pleurait Oscar.

Le chat attendit que les trois humains soient sortis de la voiture avant de consentir à redescendre.  Alors que Jo, pensait l’attraper, Choumi esquiva et s’assit quelques cinq pas plus loin. Jo tenta de nouveau de le saisir mais le même manège se reproduisit.

-         Il se fout de nous ce maudit chat !

-         Non, il veut qu’on le suive, affirma Oscar.

-         Tu as vu les nuages qui arrivent ! On n’a pas le temps de jouer avec lui. Alors tâche de le rattraper et reprenons la route.

Effectivement, la pluie commença à tomber quelques minutes plus tard, obligeant Nancy à repartir vers la voiture pour prendre les cirés. Choumi semblait humer l’air et continuait à descendre en plein milieu de la route. Oscar le suivait sur le bord parce qu’il s’était déjà fait gronder deux fois. « Passe que le chat se fasse écraser, mais pas toi ! Je ne tiens pas à te ramener en morceau ! » rallait Jo. De fait, aucune voiture n’était passée depuis qu’ils suivaient le chat sur la route.

Brusquement Choumi rejoignit un bord et commença à gratter un endroit bien précis. Jo se précipita sur lui, le saisi et lança un cri de joie. Il l’avait eu.

-         Allez, on retourne à la voiture !

Oscar, persuadé qu’il allait faire une découverte, se mit à creuser à l’endroit désigné par Choumi. Jo le rejoignit, lui mit une main sur l’épaule et dit :

-         J’ai dit qu’on y allait, Oscar. Nous avons assez perdu de temps comme cela.

-         Regarde ! Il y a quelque chose ! C’est un téléphone ! Le téléphone de maman !  s’exclama Oscar après avoir sorti l’objet de la terre.

Jo, un instant impressionné par l’affirmation du petit ne tarda pas à reprendre ses esprits.

-         Tu sais, des appareils comme celui-ci, il y en a des milliers, peut-être même des millions…

Nancy approchait avec les cirés.

-         Qu’avez-vous trouvé ?

-         Le téléphone de maman !

-         Oscar a déterré un téléphone portable. Le nom de ta sœur n’est pas écrit dessus.

-         Pourquoi dis-tu cela ? demanda Nancy en haussant les épaules.

-         Parce qu’il est convaincu que c’est celui de sa mère.

-         Fais voir !

Nancy s’empara de l’appareil maculé de terre. Ses yeux s’embuèrent et elle dit :

-         C’est en tout cas le même que le mien. Nous avions le même téléphone.

Elle sortit le sien pour les comparer.

-         Ecoute, ce téléphone peut appartenir à n’importe qui, expliqua Jo en soupirant. En terme de probabilité ce serait quand même extraordinaire que nous tombions dessus par hasard.

-         C’est le chat qui nous a conduit ici, chuchota presque Nancy.

-         Tu dis vraiment n’importe quoi. Il en avait assez d’être dans la voiture, il voulait se dégourdir les pattes, voilà pourquoi il a fait ce cinéma dans la voiture.

Jo tenait toujours fermement Choumi plaqué contre sa poitrine. L’orage maintenant sur eux se décida à éclater. Ils coururent vers la voiture après avoir enfilé leurs cirés.

Un nuage sembla se déchirer pour déverser un torrent de gouttes ; des éclairs vrillaient le ciel gris anthracite ; le roulement du tonnerre terrorisa le chat qui encra ses griffes dans le ciré jaune de Jo.

Ils se précipitèrent dans la voiture dégoulinants et essoufflés. Jo se saisit de la laisse du chat et attacha le mousqueton à l’anneau de son collier, alors seulement il consentit à le libérer.

Choumi alla se réfugier sur le siège arrière de la voiture et, après s’être ébroué, entreprit de faire un brin de toilette.

Jo mit le moteur en marche et la soufflerie pour combattre la buée qui avait envahi toutes les vitres de l’habitacle.

-         On continue ? demanda-t-il en regardant sa femme.

-         Je voudrais que l’on s’arrête au prochain village.

-         Pour quoi faire Grand Dieu ?

-         Pour poser des questions, voir si quelqu’un a vu William et Nathalie. Si nous ne nous arrêtons nulle part  et que nous n’interrogeons personne je ne vois pas bien ce que nous sommes venus faire ici ! Nous n’avons pas pris la route pour aller passer un week-end au bord de la mer, bon sang !

-         Ne me dis pas que tu crois que le chat nous a mis sur une piste ! répliqua-t-il, hilare.

-         Pourquoi pas ? pourquoi pas ? De toute façon c’est la seule que nous ayons.

-         C’était prévisible, je savais que nous n’arriverions à rien alors, effectivement, pourquoi ne nous arrêterions nous pas dans le premier patelin que nous allons trouver. Ici ou ailleurs, qu’est-ce que ça change…

Assis derrière, Oscar regardait son oncle et sa tante se disputer. Après que Jo eut démarré et alors qu’un silence boudeur s’était installé entre les deux adultes, d’une petite voix, il demanda.

-         Si tu faisais le numéro de maman pour voir si le téléphone va sonner ?

Nancy, bien qu’elle sache que l’appareil qui avait séjourné dans la boue ne fonctionnait plus,  sourit à l’enfant, prit son téléphone puis appuya sur la touche de raccourci qui lui permettait d’appeler sa sœur. Un moment après, elle dit :

-         J’ai le répondeur.

-         Tu vois bien que ce n’est pas le téléphone de Nathalie ! exulta Jo.

Nancy lui adressa un regard chargé de reproche en haussant les épaules. Il quitta un instant les yeux de la route pour tourner la tête vers elle et prit le blâme en plein vol. « Qu’est-ce que j’ai encore dit ! » pensa-t-il.

Il n’était pas loin de treize heures aussi Jo ne fut pas mécontent de voir que la première bâtisse du village abritait un restaurant. Sans demander l’avis de sa femme, il se gara sur le parking qui se trouvait de l’autre côté de la route, sous un arbre pour éviter que le chat ne prenne un coup de chaleur. Ensuite, avant de couper le moteur, il ouvrit suffisamment les vitres pour que l’air circule mais pas assez pour que le chat puisse prendre la poudre d’escampette.

Tandis qu’il tenait Choumi en laisse, les autres descendirent de la voiture.

-         Et non ! On ne m’a pas deux fois ! dit-il au chat à travers la vitre après avoir claqué sa portière.

En entrant dans la salle du restaurant, toutes les têtes se tournèrent vers eux. Jo demanda une place tranquille et ils furent conduits jusqu’à une table de quatre couverts près de la fenêtre.

La serveuse qui en cette saison voyait rarement des touristes fit preuve d’une extrême amabilité durant tout le repas, réagissant à leur moindre demande et enchaînant le service aussi vite que possible. Nancy sentait parfois le regard curieux des habitués, pour la plupart des couples dépassant les cinquante ans. Elle imaginait qu’ils devaient venir au restaurant tous les samedis et se préparait à les interroger sans savoir par où commencer.

Lorsque la serveuse, Jordana, amena le dessert, elle prit son courage à deux mains, sortit la photo de sa sœur et de son beau-frère et l’interrogea :

-         Est-ce que vous avez déjà vu ces deux personnes ? demanda-t-elle abruptement.

Surprise par la question, Jordana la regarda d’abord la bouche ouverte sans avoir l’air de comprendre ce qu’on voulait d’elle. Nancy se leva pour lui coller la photo sous les yeux et ainsi pour la forcer à la regarder.

-         Non, je ne les ai jamais vu ! affirma la jeune femme.

-         Vous êtes sûre ?

-         Si je vous le dis… commença Jordana qui pour le coup perdait son irréprochable amabilité.

Jo pensa qu’il était temps de venir au secours de sa femme.

-         N’en veuillez pas à ma femme de sa brusquerie, dit-il d’un ton charmeur, nous recherchons sa sœur et son beau frère, les parents du petit qui ont disparu la semaine dernière. Nous tentons de parcourir le chemin qu’ils ont fait pour savoir si quelqu’un les a vus ou sait quelque chose à leur sujet. Vous savez, cela nous aiderait beaucoup de savoir si quelqu’un les a aperçus dans ce village.

Après cette explication, Jordana jeta un œil humide sur le gamin et retrouva la bienveillance qui d’ordinaire ne la quittait pas, du moins lorsqu’elle travaillait.

-         Ah ben ça alors, ma pôve dame ! Le pôve petit ! C’est incroyable tout ce qui peut se passer de nos jours. Vous pensez qu’ils ont disparu par ici ?

Nancy lui expliqua qu’ils ne savaient pas où ils avaient disparu mais qu’elle était certaine que quelque chose de grave leur était arrivé. Elle se mordit les lèvres d’en avoir trop dit devant Oscar. Jordana comprit en voyant le petit lutter contre les larmes.

-         Donnez-moi la photo, je vais la faire circuler. Je vous dirai si quelqu’un les reconnaît. Si ce n’est pas le cas, je vous donnerai le nom de quelqu’un qui vous aidera certainement. Vous n’aurez qu’à aller le trouver de ma part.

Dans le restaurant personne ne sut les renseigner mais maintenant tous regardaient ouvertement dans leur direction leur lançant des signes d’amitié qui devinrent rapidement insupportables pour Jo.

-         Vivement qu’on s’en aille ! Tu as vu comment ils nous observent maintenant ?

-         Ils sont compatissants, c’est tout.

La serveuse leur apporta l’addition et leur donna l’adresse promise.

L’homme, le père Chauvet, habitait une maison à l’autre bout du village, ils décidèrent de s’y rendre à pieds.

 

« C’est l’heure de la sieste !  Y a pas idée de déranger les gens pendant la sieste ! » fut la réponse qu’ils obtinrent à travers la porte après avoir fait tinter la cloche du numéro six de la rue des sourciers.

Nos trois amis se regardèrent penauds et faillirent partir à toutes jambes pour ne pas être pris en faute par le possesseur de la grosse voix qui venait de les engueuler. Mais l’homme arrivait déjà à la porte. Hirsute, les yeux bouffis, des lunettes pendant au bout d’une chaîne de cou, l’homme, habillé d’un caleçon et d’un tricot de peau, les toisait, attendant qu’on le prévienne de ce qu’on lui voulait.

-         Excusez-nous, nous nous sommes trompés, essaya Jo qui n’avait pas du tout mais alors pas du tout envie de rentrer chez ce drôle de bonhomme.

-         Et qui cherchez-vous ? demanda le père Chauvet d’une voix tonitruante.

-         Monsieur Chauvet ! risqua Nancy.

-         Vous l’avez devant vous. Que lui voulez-vous ? demanda-t-il d’un ton plus amène.

-         C’est ma sœur qui a disparu. La serveuse du restaurant nous a dit que vous sauriez si elle est passée dans le coin.

-         Ah ! Oui ! Entrez, vous allez m’expliquer tout ça ! Excusez le désordre, je fréquente les fées mais pas celles du logis !

Il s’effaça pour les laisser entrer. Au passage de l’enfant, il lui ébouriffa les cheveux et lui dit à la stupéfaction des adultes :

-         T’en fais pas, on va les retrouver tes parents !

-         Co.. Comment savez-vous que nous venons pour ses parents ? demanda Jo.

-         Pourquoi croyez-vous qu’on vous a envoyé à moi ? répondit Chauvet en éludant la question. Bon, dites-moi tout. Je n’ai pas de temps à perdre.

Nancy sortit la photo de son sac et résuma la situation.

-         Et il n’y a rien d’autre ? interrogea le père Chauvet, concentré, les yeux fixés sur la photo.

-         On a aussi trouvé un téléphone portable…

-         Ça n’a rien à voir… Tu vas l’embrouiller, intervint Jo.

-         Laissez-la parler ! asséna Chauvet. Continuez, madame. Où, comment, pourquoi ?

-         Nous l’avons trouvé sur la colline pas loin d’ici. Comment ? C’est le chat qui nous a conduit jusqu’au téléphone. Pourquoi ? Je ne comprends pas ce que vous voulez dire…

-         Pourquoi pensez-vous qu’il y a un rapport entre le téléphone et ceux que vous cherchez.

-         Parce que ma sœur et moi avons le même et que celui qui était dans la terre est semblable au mien.

-         Il y en a des milliers…

-         Ça suffit monsieur ! Où est votre chat ?

-         Nous l’avons laissé dans la voiture sur le parking du restaurant. Voulez-vous que nous allions le chercher ? demanda Nancy.

Jo n’en pouvait plus d’entendre autant d’imbécillités. Il se taisait de peur d’être à nouveau rabroué par son hôte mais n’en pensait pas moins. Pour se donner une contenance, il regardait par la fenêtre semblant totalement absorbé par un paysage qui n’avait rien d’extraordinaire. Son attitude nonchalante agaçait Nancy. Elle aurait aimé que Jo aille chercher Choumi.

-         Non, chaque chose en son temps, répondit Chauvet.

Puis, plus bas, comme pour lui-même :

-         Alors ça y est, ils sont revenus.

Il se précipita sur une bibliothèque poussiéreuse, hésita quelques instants, cherchant dans les rayonnages et enfin en tira un ouvrage de bonne dimension. D’une main il dégagea un coin de table encombré par les reliefs de son repas, y posa le livre et l’ouvrit.

Il s’agissait d’un manuscrit dont les pages étaient remplies inégalement d’écritures différentes et dont chaque chapitre était suivi de pages laissées vierges. Des histoires vraies, extraordinaires pour le commun des mortels, y étaient contées enrichies de dates, de noms de personnes qui avaient existé comme pour prouver la véracité des faits, mais surtout des remèdes ou recettes qui expliquaient comment en leur temps ces faits divers, bizarres, avaient trouvé une issue heureuse.

-         Nous y voilà ! Et cette fois-ci c’est sur la colline maudite ! C’est fou ! triompha Chauvet.

-         La colline maudite ? interrogea Nancy d’un ton lugubre et… Vous croyez que ma sœur et mon beau frère se trouvent là-bas ?

-         N’écoute pas ! Tu vas voir que bientôt il va nous sortir un pendule ! Ne put s’empêcher d’exploser Jo.

-         Exactement ! le pendule va m’aider à localiser votre famille, Monsieur. Voyez-vous, Madame, poursuivit Chauvet en se tournant vers la jeune femme, votre sœur et son mari ne sont pas les premiers à disparaître dans la région. Ce livre qui a traversé l’histoire de ma famille raconte d’autres disparitions toutes aussi mystérieuses au cours des âges.

-         C’est un grimoire, un livre de sorcellerie… parce que vous êtes sorcier, n’est-ce pas monsieur Chauvet ? accusa Jo.

Chauvet rigola avant de déclarer :

-         Bien vu ! mais vous savez de nos jours les sorciers ne montent plus sur le bûcher. D’ailleurs nous ne nous appelons plus sorciers mais voyants, magnétiseurs, rebouteux, nous sommes le dernier recours des désespérés. N’est-ce pas ce que vous êtes ? Pour en revenir aux livres que vous apercevez dans cette bibliothèque, ils me viennent de mes ancêtres qui avaient pour habitude de noter tous les faits extraordinaires de leur époque et d’y ajouter leurs observations personnelles. Bien sûr, si vous pouviez lire certains des événements rapportés dans ces livres, vous n’y trouveriez rien d’exceptionnel parce que les causes en sont trouvées aujourd’hui mais croyez moi, pour l’époque ils l’étaient.

C’est un peu comme pour les phénomènes météorologiques. Si nous n’avions pas de références dans le passé, nous serions toujours tentés de croire que tel été particulièrement chaud est exceptionnellement chaud, tel hiver rigoureux augure un refroidissement de la planète. Les témoignages de ceux qui nous ont précédés, que ce soit en terme de météorologie ou de faits étranges, permettent une utilisation statistique et donc de remettre un épisode étonnant dans un cycle complet qui en final s’avère répétitif et normal. Une projection de ces cycles dans le futur annonce ce que sera l’avenir. Notez qu’il n’y a là rien de sorcier, ce n’est guère que l’utilisation d’une technique… A moins que vous ne pensiez que les statistiques relèvent de la sorcellerie… termina-t-il ironiquement en se tournant vers son contradicteur.

Jo ne trouva rien à répondre et le silence s’installa entre les deux hommes qui se regardaient en chiens de faïence. Finalement Chauvet déclara :

-         Il faut se mettre au travail, à mon avis il n’y a pas de temps à perdre.

Aussitôt il prit un pendule qui traînait sur le buffet dans un grand saladier qui était plein des petits objets hétéroclites qu’il devait utiliser régulièrement. Etaient pêle-mêle : l’ouvre bouteille, l’ouvre boite, un lacet, des clefs, le fameux pendule et un tas d’autres choses que Jo n’aurait su nommer.

Maintenant installé à la table, Chauvet déplaçait son pendule sur la carte IGN posée devant lui.

-         Sauriez-vous me dire où vous avez trouvé le portable ? demanda-t-il à Nancy.

-         Je ne sais pas… J’ai toujours du mal à m’orienter sur une carte. Je vais essayer…

-         Laisse ! je m’en occupe ! la coupa Jo en la poussant.

Il observa un moment la carte puis pointa son doigt à l’endroit qu’il estimait être celui de la découverte. Il souhaitait que la « consultation » se termine au plus vite et se demandait, désolé,  à combien se monterait la rétribution de cet étrange individu.

-         Mon aide est gratuite, Joseph, le rassura Chauvet, narquois.

Jo rougit d’avoir été découvert aussi facilement, par réflexe il s’éloigna de la table. Comment ce drôle avait-il fait ? Il était sûr de ne pas avoir parlé tout haut et personne ne l’appelait plus Joseph depuis belle lurette.

-         Ils sont, ou en tout cas ils ont été, dans la maison de pierre. Voyez, là où est mon doigt ! Je vous propose que nous y allions ensemble.

-         Vous venez avec nous ! Oh ! Merci ! s’exclama Nancy reconnaissante.

Oscar, resté silencieux quoique attentif à ce qui se disait, demanda :

-         Est-ce que mes parents vont bien ?

-         Je crois que oui. Nous allons aller les chercher, répondit Chauvet.

Puis se tournant vers Jo :

-          Vous devriez aller chercher votre voiture pendant que je prépare quelques affaires.

Jo acquiesça d’un signe de tête et sortit.

Chauvet extirpa d’un porte-documents une liasse de feuilles de papier manuscrites, se saisit d’un stylo et entreprit de compléter les quelques blancs qui figuraient sur les lignes. Ensuite il plia soigneusement les feuilles et les fourra dans la poche intérieure de son blouson.

 

-         N’ouvrez pas cette porte ! cria Chauvet.

Jo était en train de retirer le madrier tenant la porte de la maison de pierre fermée, il suspendit son geste avant de demander avec colère dans une crise d’éternuement :

-         Pourquoi ? Vous nous dites que ceux que nous cherchons sont dans cette maison et nous ne devons pas leur porter secours ?

-         Non ! Il ne faut pas ! Cette maison est différente des autres. N’avez-vous pas lu l’écriteau «« Personne n’y entre sans perdre sa liberté » ?

-         Et vous croyez à ces bobards ? A moins que vous ne racontiez des histoires depuis le début. Ouvrir cette porte vous confondrait, c’est pourquoi vous ne voulez pas que nous le fassions.

-         S’il vous plait, attendez que j’étudie la situation, je vais bien trouver ce qu’il faut faire.

A l’aide de son pendule et d’un autre objet que Nancy et Jo ne connaissaient pas, Chauvet se mit à étudier le terrain. Il s’éloignait de plus en plus de la maison, paraissant suivre un chemin que lui seul était capable de percevoir.

Au bout d’un quart d’heure, n’y tenant plus d’attendre, pressé de prouver à sa femme que Chauvet n’était qu’un charlatan, Jo retira le madrier et ouvrit la porte.

Au début, l’homme, la femme et l’enfant restèrent sur le pas de la porte. Oscar avec espoir, cria « Papa ! Maman ! Vous êtes là ! ». Mais comme l’intérieur de la maison baignait dans une profonde obscurité les empêchant de distinguer quoi que ce soit  et que personne ne répondait, Nancy, Oscar et Jo plus curieux qu’anxieux entrèrent dans la maison.

Oscar, le premier fit quelques pas à l’intérieur avant de heurter quelque chose qui lui tira un cri de surprise. Aussitôt, Nancy se précipita vers lui et Jo, secoué par une nouvelle crise d’éternuements fit à son tour quelques pas en avant sans bien s’en rendre compte.

Alors la porte se referma et ils se trouvèrent, comme Nathalie et William, pris au piège.

-         C’est ce tordu à qui tu as fait confiance qui a dû replacer le madrier ! gronda Jo qui tentait sans succès d’ouvrir la lourde porte. Nous voilà prisonniers maintenant !

-         J’ai peur ! gémit Oscar.

Nancy, à l’aide d’un briquet, explora le buffet et trouva les bougies. Elle en alluma trois et ils purent examiner la pièce dans laquelle ils étaient confinés.

-         Regarde ça ! tout est prévu pour que nous ne mourrions pas de faim. Je crois que nous sommes prisonniers et que celui qui nous a fait ça va nous garder ici un certain temps.

-         Ne dis pas de bêtise ! Tu as bien vu que Chauvet nous a dissuadés de rentrer dans cette maison, il a fallu que tu fasses ton malin... Il nous avait prévenu, tu ne peux pas dire le contraire…

-         Ça va être de ma faute… Tu ne comprends pas que c’est lui qui nous a amené ici ? Nous devions retrouver ta sœur et son mari… Les vois-tu autour de toi ?

Oscar s’était mis à pleurer. Nancy jugea inutile de répondre à Jo. Elle prit le petit dans ses bras pour le calmer.

Brusquement un courant d’air sortit de nulle part éteignit les bougies, laissant nos trois amis terrorisés, le geste en suspend. Après un drôle de sifflement, ils purent apercevoir juste en dessous du niveau du plafond deux yeux rouges qui les fixaient.

Reprenant ses esprits, Jo demanda :

-         Qui êtes vous ? Laissez-nous sortir d’ici !

-         Cette porte ne s’ouvre que de l’extérieur comme vous avez pu le constater. Vous devrez donc rester ici, avec nous.

Jo éternua une bonne dizaine de fois ce qui lui fit penser que la chose était certainement un chat.

-         Etes-vous un chat ?

Un rire gras salua sa question.

-         Vous seriez les souris alors ?

A cette évocation, un frisson glacé parcourut le dos de Nancy.

Les yeux rouges quittèrent la pièce et une longue attente commença pour les prisonniers.

Après avoir allumé de nouveau les bougies, ils explorèrent la pièce qui était impeccable de propreté, firent les mêmes découvertes successives que William et Nathalie Proter. Jo eut l’idée d’appeler à l’aide avec son téléphone portable mais la communication ne passait pas. La conviction que Chauvet les avait bernés le rendait fou de rage, aussi mit-il toute son énergie à essayer d’entamer la porte à l’aide du couteau à bout rond trouvé dans le tiroir du buffet.

Lorsque Oscar eut faim, Nancy leur prépara quelque chose à se mettre sous la dent et, plus tard, ils s’endormirent avec un bel ensemble.

Le lendemain, Nancy se dit que Chauvet les avait bien abandonnés, il n’y avait plus de doute possible. Elle commença alors à culpabiliser d’avoir entraîné Oscar et son mari à la suite de ce bandit. Comment avait-elle pu lui faire confiance malgré les mises en garde de Jo ?

Après avoir déjeuné et alors que Jo furieux venait de constater que son travail de la veille avait était réparé, soudain Oscar entendit un miaulement lointain.

Jo s’était remis à éternuer, Oscar cria :

-         Chut ! Ecoutez, c’est Choumi !

Nancy avait bien cru entendre quelque chose mais le bruit que faisait son mari l’agaçait, l’empêchait de se concentrer.

-         Arrête un peu ! lui cria-t-elle, presque en colère, avant de se rendre compte que le pauvre n’y pouvait rien.

Jo la regarda, interloqué, et repartit de plus belle dans une série de huit, dix éternuements successifs.

Oscar s’était approché d’un angle de la pièce, le miaulement venait du sous-sol, il en était persuadé. Il trouva l’anneau et le tira ouvrant l’accès au souterrain. Choumi bondit alors dans la pièce et vint se frotter aux jambes du garçon.

-         C’est un passage ! s’exclama Jo oubliant d’éternuer. Prenons-le, sortons de là !

Il avait à peine fini sa phrase qu’un homme aux traits fatigués se hissait dans la pièce par le trou béant qu’avait ouvert Oscar.

-         Chauvet ! s’exclama Jo, partagé entre le désir de le remercier et celui de lui foutre son poing dans la gueule.

-         Chauvet ! répéta Nancy sur un ton où se devinait l’espoir d’être sauvé. Merci mon Dieu !

-         Allez-vous nous expliquer enfin ce que nous faisons ici ?

-         Je ne peux pas encore vous expliquer, Joseph. Plus tard, sans doute, répondit-il avec lassitude.

-         Voulez-vous boire et manger quelque chose ? proposa Nancy.

-         Ce serait avec plaisir, je n’ai rien pris depuis hier midi.

-         Arrêtez vos mondanités et racontez-nous !

Tandis que Nancy sortait une bouteille d’eau, un verre et une boite de gâteaux, Chauvet s’assit et commença à raconter.

-         Je vous avais pourtant prévenu de ne pas rentrer dans cette maison, commença-t-il en regardant Jo droit dans les yeux. Lorsque je suis revenu vers vous et que j’ai vu que vous n’étiez plus là, j’ai tout de suite compris que vous étiez à l’intérieur.

-         Alors pourquoi ne pas avoir ouvert cette maudite porte ? questionna Jo sur un ton agressif.

-         Parce que dans certaines conditions, l’action qui parait le plus logique n’est pas appropriée. Vous étiez enfermés dans cette maison, ça j’en étais certain. Je savais aussi que ceux que vous recherchiez n’y étaient plus, si vous m’aviez attendu, je vous l’aurais dit. Je savais aussi grâce à mon pendule que la colline était parcourue de passages souterrains et j’ai pensé que ce serait bien le diable si un de ces passages ne rejoignait pas cette maison. J’ai cherché celui qui paraissait le plus proche de la surface, je suis retourné chez moi prendre des outils, j’ai creusé et trouvé un passage. Grâce à mon pendule et à des marques sur les murs qui ont sans doute étaient faites par vos parents, j’ai pu arriver jusqu’à vous.

Nancy le laissa boire une gorgée d’eau et finir d’avaler un biscuit avant de lui poser la question :

-         Vous pensez vraiment que les marques sur les murs ont été faites par William et Nathalie.

-         Je le pense, oui.

-         Qu’attendons-nous alors pour aller à leur recherche ? demanda Jo.

-         On y va, puisque maintenant vous me croyez. Mais promettez-moi d’abord de faire tout ce que je vous demanderai sans discuter. Promettez moi que vous accepterez  toutes mes décisions sans broncher, que si je vous dis d’aller à droite alors que vous voulez aller à gauche, vous irez à droite. Promettez-moi de vous taire si je vous le demande, de rester en arrière si je vous l’ordonne.

Jo de nouveau se mit à éternuer. Une chaîne d’éternuement qui parut ne jamais vouloir finir. Chauvet s’approcha de lui, lui pinça le nez en prenant un air inspiré et, d’un coup, les éternuements cessèrent. Jo, les sinus enfin désencombrés, aspira l’air environnant avec une joie non dissimulée.

-         Nous vous promettons de faire ce que vous nous direz de faire ! Assura-t-il avec reconnaissance au guérisseur, mais je vous en prie, partons, je n’en peux plus d’être enfermé entre ces quatre murs.

-         Alors, prenez de l’eau, des provisions, des bougies, il y a beaucoup de galeries à explorer.

Comme l’avaient fait avant eux William et Nathalie, ils remplirent un sac poubelle de ce qu’ils voulaient emporter.

 

Chauvet marchait en tête, sa carte et son pendule à la main. Il semblait dans son élément malgré l’étrangeté de la situation. L’excitation de découvrir quelque chose d’exceptionnel lui faisait oublier la fatigue accumulée. Qu’était une nuit sans sommeil comparée à ce qui se trouvait au bout du chemin ? Il n’avait qu’à suivre le signal virtuel à l’aide de son pendule, comme le faisaient les secours en montagne après une avalanche. La seule différence était que lui n’avait pas besoin de matériel ultra sophistiqué pour percevoir les ondes émises.

Il n’en revenait pas de la chance qui l’avait fait rencontrer ces gens. Il vivait depuis des années à quelques minutes de cette colline et n’avait rien perçu de particulier. Son grand-père lui disait toujours qu’il fallait savoir ce qu’on cherchait pour le trouver. Le hasard n’existait pas dans leur profession, le pendule ne répondait qu’à une recherche formellement exprimée ; le médium devait se représenter mentalement l’objet ou la personne recherché. Comment aurait-il pu trouver ces souterrains alors qu’il ne les imaginait même pas ?

La disparition de son trisaïeul Germain, une centaine d’années auparavant, lui revint brusquement en mémoire. Son grand père lui avait raconté qu’il avait disparu un jour, alors qu’il recherchait une femme perdue. Une semaine après son départ, son testament avait été retrouvé sur la table de la cuisine et le grimoire des disparitions s’était enrichi de quelques lignes relatant celle de Germain. Ces lignes étaient écrites à la première personne du singulier mais elles n’étaient pas de sa main. Elles disaient : « Je ne l’ai pas cherché mais j’ai trouvé le monde de la huitième vie. Ne me recherchez pas, ce serait une peine inutile et vaine. J’ai suivi volontairement mon destin qui n’était plus dans ce monde. Un jour viendra où l’un de mes descendants sera sollicité pour me remplacer comme il en a été ainsi au cours des âges ; il suffit de remonter le temps en tournant les pages de ce chapitre pour vous en assurer. Que cet homme de la chair de ma chair sache que cet honneur ne revient qu’aux purs. Ils m’ont choisi, j’y ai consenti».

Effectivement, Chauvet avait pu le constater, toutes les trois générations, un homme de la famille avait mystérieusement disparu à l’aube de ses soixante ans. Le même message énigmatique, tracé par d’autres mains que ceux des disparus avait rempli une nouvelle page.

Chauvet aurait soixante ans dans trois jours. Il venait de comprendre que son tour était venu de découvrir le « monde de la huitième vie ». Un nouvel élan lui fit accélérer l’allure.

 

Ils arrivaient maintenant dans un cul de sac. Le souterrain était en partie effondré, les empêchant de poursuivre leur chemin.

-         Nous voilà bien ! s’exclama Jo.

-         Ils sont pourtant par là ! précisa Chauvet.

-         Papa ! Maman ! hurla Oscar désappointé de ne pouvoir poursuivre la recherche.

Choumi escalada prestement l’éboulis en lançant un miaulement puissant.

-         Oscar ! entendirent-ils tous en réponse à l’appel de l’enfant.

Aussitôt les sauveteurs unirent leurs forces pour dégager un passage, pierre par pierre. Le chat put passer le premier, ensuite Oscar réussit à se faufiler.

Des cris de joie parvinrent aux oreilles des terrassiers amateurs qui redoublèrent d’énergie pour agrandir la trouée afin de pouvoir passer à leur tour.

L’espoir renaissait car leur acharnement avait enfin un résultat positif. Tout le monde s’embrassa avec effusion ;  Chauvet eut droit à deux bises de Nathalie et une accolade de William.

William souffrait d’une tendinite au bras droit. Nathalie avait un poignet foulé. Ils avaient exploré les galeries jusqu’à ce cul de sac, une caverne remplie de félins embaumés, lorsqu’ils s’étaient fait surprendre par l’éboulement du souterrain. Nathalie était tombée, se foulant le poignet. William avait tenté de dégager le passage jusqu’à ce que son bras le lâche à son tour. Ne pouvant plus rien tenter pour sortir de la caverne, ils avaient décidé d’attendre que leurs forces reviennent.

William entreprit de raconter comment ils s’étaient retrouvés prisonniers de la maison en pierre. Ensuite Nancy raconta leur périple tandis que tous grignotaient quelques gâteaux et épanchaient leur soif.

Chauvet, qui jusqu’à présent n’avait pas pris le temps de s’attarder dans les différentes cavernes traversées, satisfaisait enfin sa curiosité en  inspectant minutieusement les sarcophages. Il décida de s’attaquer au plus petit qui avait la particularité de représenter un chat gris à poils longs qui avait trois yeux. A l’aide d’un canif, il travailla la jointure du couvercle jusqu’à ce qu’il cède enfin. Oscar qui le guettait d’un œil, se rapprocha pour voir ce qu’il y avait à l’intérieur. Un chat gris, incroyablement conservé semblait les regarder, trois billes remplissaient les trous qui, jadis, avaient été ses yeux.

-         C’est extraordinaire ! s’exclama Chauvet. Si tous ces sarcophages contiennent des animaux embaumés, nous avons là des espèces animales qui ne sont connues de personne sur terre.

-         Les zoologues seraient ravis de se les approprier, consentit Jo.

-         Je crains que les passionnés d’histoire naturelle ne connaissent jamais l’existence de ces vestiges d’un autre monde, Joseph.

-         Quoi ? Pourquoi ? Nous allons bien sortir d’ici puisque vous y êtes rentré !

-         Je vais en effet vous accompagner jusqu’à la sortie. D’ailleurs il vaut mieux se dépêcher.

-         Enfin nous allons sortir d’ici ! se réjouit Nathalie qui n’avait pas vu la lumière du jour depuis une bonne semaine.

-         Ce ne sera pas trop tôt ! renchérit William.

 

La petite troupe, guidée par Chauvet, traversa quelques cavernes déjà visitées, d’autres inconnues encore, avant de déboucher au bord d’un ruisseau au bas de la colline.

La pelle et la pioche dont s’était servies Chauvet pour accéder à ce passage étaient encore plantées dans un tas de terre. Sa voiture attendait sagement rangée le long de la route.

Alors que les parisiens souhaitaient partir au plus vite de peur qu’un autre maléfice ne leur tombe dessus, Chauvet leur demanda un instant d’attention.

Ils devaient bien ça à leur sauveteur alors ils remirent leur projet de départ à plus tard.

D’abord, Chauvet tendit les clefs de sa voiture à Jo.

-         Vous en aurez besoin pour récupérer votre propre voiture plus haut. Vous n’aurez qu’à la laisser garer devant chez moi.

-         Comment ? Vous ne venez pas avec nous ?

-         Non, mon destin est ici, sous la terre, quelque part… Je n’ai pas compris de suite mais en arpentant les souterrains, la vérité s’est imposée : mon heure est venue de quitter ce monde.

-         Vous allez… Vous allez vous suicider ? demanda Nathalie, incrédule.

-         Je vais suivre le chemin de mes ancêtres. Ma famille a reçu le don d’entrevoir d’autres mondes. Ponctuellement, ces mondes nous demandent de les aider, je ne sais pas encore pourquoi mais je sens qu’aujourd’hui la demande est pressante, que ma contribution est nécessaire. Chaque homme sur terre a le devoir de répondre à l’appel de son destin. Je ne sais quel est le vôtre mais le mien est ici, quelque part et je dois le trouver seul.

Chauvet tira de sa poche les feuillets emportés plus tôt et les tendit à Jo.

-         Promettez-moi de poser les deux premiers sur la table du salon dans ma maison. Je  voudrais aussi que vous reportiez textuellement dans le livre qui est resté ouvert sur cette même table ce qui est écrit sur la troisième feuille, ensuite vous le refermerez et l’emporterez. Je n’ai pas de descendant direct, je souhaite qu’il revienne à Oscar.

Puis, s’adressant au petit garçon :

-         Dans ma chambre, sur la table de nuit, tu trouveras l’Ovi. Emmène-le avec toi et prends en soin.

-         L’o… quoi ? demanda William.

-         L’Ovi, l’Objet Vivant.

-         Et ça sert à quoi ?

-         Ça ne sert à rien. Il est nécessaire qu’il soit de ce monde parce que sans lui tout serait différent. Prends cette lettre et cette boite Oscar. Tu ne les ouvriras que si un jour quelque chose arrive à l’Ovi, mais je compte sur toi pour que rien ne lui arrive, hein !

-         Que faut-il en faire ? Faut-il le nourrir ? demanda William parce que Oscar restait sans voix.

-         Il a besoin d’affection et de sécurité sinon il périrait. Donne-lui donc de l’affection et de la sécurité, Oscar ! Tu jures de t’en occuper ?

-          Oui, m’sieur ! Je m’en occuperai bien, j’le jure.

Chauvet posa sa main à plat sur la tête d’Oscar et dit en fermant les yeux :

-         Je te donne mes biens les plus précieux.

Ensuite, il prononça quelques mots incompréhensibles, le visage levé vers le ciel, l’air inspiré avant de se détourner du petit pour poser un regard énigmatique sur le groupe.

Le petit enfourna la lettre et la petite boite dans sa poche puis se haussa sur la pointe des pieds montrant ainsi à Chauvet qu’il voulait l’embrasser. Il lui tardait d’aller voir ce qu’était l’Ovi.

-         Encore une chose, dit Chauvet, en regardant tour à tour Nathalie et William. Je voulais que vous sachiez que ceux qui vous ont enfermés ici n’avaient aucune intention de vous faire du mal. Ils me savaient dans la région et souhaitaient m’attirer à eux. Ne leur en gardez pas rancune, ils n’avaient que ce moyen. Tout s’est bien terminé pour vous comme pour eux.

Chauvet fouilla dans sa poche et donna un trousseau de clés à Jo.

-         Vous les laisserez sur la porte, dit-il. Ensuite il tourna le dos et disparut  dans les profondeurs de la terre.

-         Drôle d’individu ! s’exclama Nathalie après avoir attendu pour être certaine qu’il était bien parti.

-         Il est temps d’y aller ! Tout le monde en voiture !

-         Choumi ! Viens là, mon chat !

 

 

Ils firent tout ce qu’ils s’étaient engagés à faire. Oscar rentra chez lui avec ses parents, son chat et l’Ovi, une sorte de grosse chenille poilue de couleur feu et noir de la taille d’un chat, enroulée sur elle-même. Elle n’avait apparemment ni queue ni tête, était douce comme une peluche et chaude comme un animal vivant. Ce soir là, Oscar la caressa longtemps avant de la remettre dans sa boite et de s’endormir.

 

 

Gédéon s’était endormi, la tête sur les genoux de sa cousine. Les autres enfants restaient assis, digérant cette histoire bizarre. Oncle Sim déclara que le moment d’aller se coucher était venu. Il versa de l’eau sur le feu et un par un ses neveux se levèrent pour se diriger vers la maison et rejoindre la grande chambre qui leur servait de dortoir pendant les vacances. Oncle Sim y porta Gédéon, l’allongea dans son lit, lui retira ses chaussures puis, en se redressant, leur déclara « Dormez bien les enfants ! »  et il sortit, les laissant seuls.

Un calme surprenant régnait dans la chambre. Habituellement les enfants discutaient avant de s’endormir mais à cet instant personne ne semblait en avoir envie.

Mat était tellement enfoncé dans son lit qu’on ne lui voyait plus que sa tignasse noire coiffée en brosse sortant de dessous la couette. Du fond de cette cachette improvisée, il affirma d’une voix mal assurée :

-         Je l’ai vu dans la chambre d’oncle Sim, l’Ovi !

-         Moi aussi ! répondit Lise.

-         Ce sera notre secret. Il faut jurer de ne dire à personne ce que nous avons vu.

L’un après l’autre, ils jurèrent de ne pas divulguer ce secret. De toute façon, aucun des enfants ne savait à quoi l’Ovi pouvait bien servir.