Pedro et ses fils

 

-         Léo ! Marty ! Berni ! Allez, Dépêchez-vous !

Les triplés se bagarraient à même le sol comme à leur habitude. Marty et Berni, frêles, élégants, ornés d’une chatoyante toison rousse en décousaient avec Léo, costaud, disgracieux et brun. Ce dernier n’avait pas encore pris conscience de sa laideur, il était à l’âge où toutes les différences paraissent naturelles.

Léo qui d’ordinaire imposait sa loi, avait le dessous car pour une fois ses frères avaient eu la bonne idée de s’unir pour le vaincre. Couché sur le dos, Marty et Berni pesant de tout leur poids sur lui, Léo gémissait de son impuissance plus que de douleur. Son orgueil l’empêchait de demander grâce. Furieux, haletant, il étudiait le moyen de se sortir de cette situation lorsqu’il fut sauvé par son père.

-         On y va ! gronda Pedro.

A son intonation, les petits comprirent qu’il était temps d’obéir. Comme par enchantement, les trois se trouvèrent autour de lui, fin prêts pour leur cinquième leçon de chasse.

Pour cette fois, Pedro avait décidé de les amener sur ce qu’il appelait « la terre des lièvres ». Impossible de revenir bredouille de ce territoire où mâles et femelles se reproduisaient à une telle allure, presque sans autre prédateur que Pedro et deux ou trois autres chasseurs de son espèce.

-         Vous souvenez-vous de ce que je vous ai appris hier ?

-         Oui P’pa ! affirma Léo qui, même s’il n’écoutait toujours que d’une oreille, se trouvait être celui qui avait le plus d’aptitude pour les travaux pratiques.

-         Garder ses cinq sens en alerte. La vue, l’ouïe, l’odorat…

Léo bouscula son frère pour le faire taire. Berni était excellent en théorie mais nul en pratique, alors il n’allait pas la ramener pour se faire mousser !

-         Léo ! Laisse ton frère tranquille !

Et comme ils arrivaient en lisière du bois, il ajouta :

-           A partir de maintenant, plus un mot ! Restez dans mon sillage et faites comme moi !

Pedro huma l’air un instant puis se mit à avancer prudemment dans les hautes herbes qui bordaient la forêt. Marty et Berni, immédiatement derrière leur père prenaient le même air inspiré, sérieux, ce qui fit pouffer Léo. L’œil noir que son père posa sur lui le calma aussitôt. Plus moyen de rigoler tranquillement depuis que le père s’était mis en tête de leur apprendre la vie ! La chasse n’intéressait Léo que lorsque le gibier était visible et qu’il fallait l’attraper. Là, oui, c’était rigolo ! Le reste du temps il fallait subir les leçons du père qui avait tendance à se répéter. Léo aurait préféré gambader à son gré, sentir une fleur par ci, une mousse par là, poursuivre le papillon qui venait de lui passer sous le nez… Il rêvait à ce qu’il aurait pu faire à l’aube de cette belle journée quand soudain une mouche eut l’outrecuidance de se poser juste sur son nez. Incrédule de la témérité du misérable insecte, il resta d’abord de marbre, louchant pour tenter de l’apercevoir dans ses œuvres. Puis, il fit un bond en secouant la tête si rapidement que la mouche en tomba de surprise. Lorsque le petit se rendit compte qu’elle était partie, encore frissonnant de penser qu’elle aurait pu s’introduire dans ses narines, il lança un hurlement de joie comme s’il était venu à bout d’un redoutable adversaire.

Alors, le lièvre que son père et ses frères pistaient avec assiduité, prit d’un affolement bien compréhensible en voyant ses ennemis si proches, s’enfuit à toutes pattes et, comme le font si agilement  tous ceux de sa race lorsqu’ils se croient poursuivis, il engagea un rapide virage puis un autre et encore un autre, qui le ramena droit sur Léo qu’au dernier moment il eut la présence d’esprit d’éviter. Tout était allé si vite que Léo n’avait pas eu le temps de l’attraper. Etouffant le cri qui sortait encore de sa gorge, il ne put que regarder l’animal détaller, en ligne droite cette fois, pour aller se perdre dans les taillis qui bordaient le champ.

Penaud maintenant, Léo n’osait regarder ni son père qui devait être furieux, ni ses frères dont il pressentait l’œil goguenard.

-         Puisque tu n’es pas capable de te taire, tu marcheras vingt pas derrière nous ! Et attention, pas un de plus, pas un de moins et en silence ! Si bien sûr tu en es capable !

Marty et Berni gloussèrent de sa déconfiture. Léo se croyait le meilleur en tout, il était bon que le père le remette à sa place de temps en temps.

Léo les regarda s’éloigner en pensant que, décidément, ce n’était pas un jour clément. D’abord ses frères qui s’alliaient contre lui, ensuite ce lièvre qui venait le narguer impunément, enfin le courroux paternel.

Une nouvelle piste entraîna toute la famille au beau milieu d’un champ.

Morose, Léo suivait à vingt pas, s’efforçant d’imiter les gestes de son père.

Soudain, Pedro huma l’air avec inquiétude, essayant d’analyser la senteur acre qu’il percevait. Son sang se glaça lorsqu’il reconnut l’odeur du feu.

Tout de suite, il commanda le repli jusqu’au bois. Une course folle s’ensuivit. Les petits, terrorisés, suivaient Pedro aussi vite qu’ils le pouvaient. Une immense flamme semblant vouloir rejoindre le ciel embrasait l’horizon. En lisière du bois, ils s’arrêtèrent pour voir où était le feu. Des aboiements furieux montèrent alors. Une meute de chiens venait tout crocs dehors dans leur direction.

Atterré, Pedro entraîna sa troupe de nouveau vers le champ. Ils étaient pris au piège. La seule sortie semblait être le taillis sur la droite dans lequel le lièvre avait trouvé refuge. Il fallait tenter de le traverser tant que le feu le permettait encore.

Le feu arrivait sur eux. Les chiens, effrayés, semblaient avoir arrêté la poursuite et gémissaient de dépit en reculant vers la forêt. Leurs maîtres les rappelaient pour les mettre à l’abri.

Pedro ayant réussi à atteindre les buissons, encourageait ses fils pour qu’ils courent plus vite. Léo arriva le premier, Marty sur les talons. Handicapé par son poids Berni n’avait pas la vitesse de ses frères. Essoufflé, affolé par le feu qui allait bientôt l’atteindre, les yeux remplis de fumée et de larmes, il avait perdu de vue son père et ne savait plus s’orienter.

Malgré l’épaisse fumée qui se répandait masquant l’avancée de son frère, Léo comprit la détresse de Berni. Alors, sans même prendre le temps de réfléchir, il retourna dans la fournaise pour aller le chercher. Tandis qu’il arrivait sur lui, il vit qu’un gros chien plus téméraire que les autres avait réussi à les retrouver. Il fondait sur Berni… Léo se précipita pour lui couper la route et l’entraîner d’un autre côté tandis que Pedro, accouru à la suite de son fils, prenait Berni en charge. Un gémissement se fit entendre, un coup de vent balaya un instant la fumée. Pedro et ses deux fils purent voir Léo aux prises avec la bête. Un autre chien arrivait pour participer au carnage. Voyant qu’il était perdu, Léo entra volontairement dans le feu en lançant un long gémissement plaintif. Les deux chiens, rendu enragés par le goût du sang, se lancèrent à sa poursuite dans le brasier. Deux brefs hurlements de douleur répondirent au gémissement de Léo qui s’était déjà éteint.

Pedro secouait maintenant Marty et Berni pour qu’ils sortent de la torpeur provoquée par l’horreur de la disparition de Léo. Il venait de perdre un de ses fils, il devait sauver les deux autres.

-         Bougez-vous ! bougez-vous ! dit-il en les mordant tour à tour.

Il fit mine de partir mais ses fils ne réagissaient toujours pas.

-         Voilà le feu ! les chiens ! hurla-t-il pour les réveiller.

L’apitoiement céda place à la peur qui leur glaça l’échine et ils se dépêchèrent de rejoindre leur père.

Pedro se savait assez malin pour réussir à échapper à ses ennemis. Traînant derrière lui ses fils, ils parcoururent à vive allure le chemin qui les séparait du ruisseau qui coulait vers le village. Ils remontèrent son lit, glissant sur les roches qui affleuraient par endroit. Berni semblait au bord de l’épuisement, si bien que Pedro décida de sortir de l’eau pour rejoindre une cache, une caverne de sa connaissance. Se glissant sous des arbustes, des fourrés qui en masquaient l’entrée, il guida ses fils vers la petite excavation où ils purent se reposer.

Pedro n’était pas tranquille. Il savait les chiens capables de retrouver leurs traces. Il leur suffisait de remonter le lit du ruisseau, le nez au sol ; inévitablement ils trouveraient l’endroit où ils étaient sortis de l’eau et n’auraient plus qu’à suivre la piste. D’un autre côté, Berni était trop faible pour poursuivre la course effrénée, nécessaire à leur survie, et Pedro ne se résolvait pas à l’abandonner derrière lui. Alors le père se mit à prier.

Une petite voix s’éleva pour demander :

-         Léo est mort ?

-         Oui, fils, il l’est.

-         Il est mort en me sauvant la vie ! constata Berni dans un sanglot.

-         Pourquoi ces animaux nous poursuivaient-ils ? demanda Marty.

-         Ce sont des chiens, ils sont dressés pour ça !

-         Mais c’est méchant ! Ils nous font du mal ! s’exclama Berni.

-         Et que crois-tu que nous fassions aux lièvres que nous attrapons ? Nous faisons la même chose que ces chiens, constata Marty, le plus lucide des trois frères.

-         Non ce n’est pas pareil ! se récria Pedro. Nous, les renards, nous chassons pour vivre ! Pour manger !

-         Et eux alors, ils chassent pour quoi ?

-         Pour le plaisir de leur maîtres, ils en font un sport ! Pour avoir notre peau étalée dans leur salon. Parce qu’ils nous trouvent trop nombreux. Nous sommes leur gibier de prédilection pour des tas d’autres raisons que je ne connais pas.

-         Pauvre Léo ! soupira Berni, couché en rond, les yeux noyés, couverts par sa longue queue.

Au même moment une gueule noire baveuse passa la porte de branchages de leur abri. L’animal dont les yeux n’étaient pas accoutumés à l’obscurité ne vit pas Pedro fondre sur lui très vite suivi par ses deux fils. La lutte fut courte. Le chien, surpris par l’assaut, infligea quelques morsures à ses assaillants puis  choisit de fuir devant le nombre.

Marty, une oreille de son ennemi encore entre les dents, explosa de joie.

-         On l’a eu P’pa ! On est les plus forts !

-         Ne crois pas ça, fils. Il va revenir et il ne sera pas seul. Il nous faut vite quitter cette caverne.

-         Ecoutez ! Ils sont déjà là ! Tu entends P’pa ?

-         Oui ! Ils sont là !

-         P’pa ! regarde là ! on peut passer ! il y a une autre sortie ! cria Marty.

-         Bien, alors allez-y !

-         Mais tu viens avec nous P’pa !

-         Je vais venir, passez devant ! Et filez droit devant vous sans vous occuper de moi.

Devant la caverne semblait régner une grande agitation. Pedro se demanda combien d’ennemis étaient dehors. Il était bien trop grand pour utiliser l’étroit goulet qui devait mener ses enfants vers la liberté et, de toute façon, s’il voulait laisser à ses fils une chance de grandir, il lui fallait retarder les assaillants. Il sautilla jusqu’à l’entrée pour se préparer à son dernier combat. Sa patte avant gauche, déchirée par une vilaine blessure ensanglantée, le faisait horriblement souffrir. « Courage ! » se dit-il, « Il n’y en a plus pour très longtemps ».

 

Marty arriva le premier à l’air libre. La chose qui l’attendait dehors faillit le faire défaillir d’horreur. Une trentaine de peaux de renards pendaient sur une longue corde attachée entre deux arbres. « C’est donc ça un salon ! » pensa-t-il en se rappelant la phrase de son père.

Berni l’appelait, lui demandait de l’aider, alors Marty s’empressa de le faire sortir du trou.

-         Il ne faut pas traîner ici !

-         Et Papa ? demanda Berni.

-         Tu sais ce qu’il a dit, nous devons fuir sans nous occuper de lui.

-         Mais on ne peut pas le laisser !

Alors brutalement Marty comprit que leur père essayait de les sauver et qu’ils ne le reverraient jamais plus s’ils l’abandonnaient aujourd’hui. Il imagina sa peau rousse, fournie, séchant au soleil et cette pensée lui fut insupportable.

-         Retournons l’aider ! dit-il.

Au même moment, l’ombre d’un animal gigantesque arriva jusqu’à eux, les pétrifiant sur place.

-         Un dragon ! gémit Berni avant de s’évanouir de peur.

 

Le feu a ceci de particulier qu’il brûle toutes choses ou presque les rendant à l’état de poussières qui seront ensuite dispersées dans la nature et contribueront à son renouveau. Mais dans un cas sur des millions, lorsque l’être brûlé n’a pas failli, a fait preuve d’un incommensurable courage, le feu choisit d’épargner sa victime et celle-ci sort transformée de l’épreuve qu’elle vient de vivre.

Personne n’aurait pu croire que Léo faisait partie de ces êtres d’exception. Mais la Nature ne compense-t-elle pas toujours, d’une manière ou d’une autre, les disgrâces qu’elle distribue et que l’on croit injustes ?

 

Or donc, Pedro, perdant son sang et ses forces, attendait toujours l’attaque tandis que les hommes armés de piques et de pieux se disputaient dehors pour savoir qui aurait la propriété des peaux des trois renards qu’ils croyaient acculés.

Les chiens, attachés, piaffaient d’impatience mais on ne les libèrerait pas, la chasse était maintenant une affaire d’hommes.

Ils décidèrent de tirer au sort les trois chasseurs qui entreraient dans la caverne. Le propriétaire du chien noir qui avait perdu une oreille et un œil en découvrant la cachette se récria qu’il était de droit un de ceux là. La discussion s’envenima parce que ceux qui avaient perdu un chien dans le feu à la poursuite du renardeau déclarèrent qu’eux aussi avaient été lésés et devaient faire partie des trois.

La controverse allait bon train lorsqu’un renardeau, Marty, traversa la place où ils discutaient à fond de train comme si, poursuivant un campagnol, il ne les avait pas vus.

Les chiens s’affolèrent, les hommes en restèrent ébahis, puis vivement, appâtés par cette nouvelle aubaine, ils saisirent leurs lances pour se lancer à la poursuite de l’animal.

Marty les conduisit en contrebas, dans un champ proche de celui qui avait brûlé et qui fumait encore. Il feignait de suivre une piste, ralentissait le nez au sol, laissait les poursuivants rattraper leur retard pour les bien attirer dans son piège.

Lorsqu’ils furent au milieu du champ, Berni et le dragon sortirent de la forêt.

Le dragon lança un mugissement qui fit se retourner la troupe en chasse. Marty, profitant de la confusion qui s’était installée, leur passa entre les jambes pour rejoindre son frère.

Les chasseurs se regroupaient pour abattre l’effroyable bête en unissant leurs forces. De leur vie ils n’avaient vu un dragon aussi grand. Celui qui en viendrait à bout serait le héros du canton et sans doute obtiendrait-il des terres en paiement du service rendu. Le plus grand, le plus fort des chasseurs prit la tête du cortège hurlant qui remontait vers les bois.

Le dragon gonfla ses poumons et, adroitement, comme s’il avait fait cela toute sa vie, il dirigea un jet de flammes qui leur coupa la route sur trois côtés, ne leur laissant que le loisir de retourner au village. Il souffla ensuite doucement de l’air pour que le feu progresse dans le bon sens et les oblige à reculer.

Dépités, les hommes, contre leur gré, fuyaient. Quelques uns prenant des risques pour ne pas perdre la partie si facilement, se retournaient pour lancer des flèches vers le monstre sans parvenir à le toucher. Ensuite pour ne pas être rattrapés par les flammes, ils étaient obligés de courir. Berni et Marty, comme au spectacle, montés sur le dos du dragon, pleuraient de rire de la déroute de leurs ennemis.

Pedro perdait son sang et ses forces. Ses sens lui faisaient croire que ses assaillants étaient partis mais sa faiblesse était telle qu’il ne croyait pas pouvoir leur faire confiance. « Je perds la tête » se disait-il. « Pourquoi seraient-ils partis alors qu’ils nous croient coincés ici ».

Et Pedro attendait, léchant sa plaie sans parvenir à endiguer le sang qui s’écoulait. Ses fils devaient être loin maintenant, peut-être pouvait-il se laisser aller doucement vers l’infini ? Non, Pedro se secoua, il allait lutter pour eux et pour tous ceux de sa race qui avaient péri sous les coups des ennemis.

Un bruit… « Ça y est, ils se décident ! ». Pedro se leva avec difficulté et se prépara à bondir.

-         P’pa ! c’est nous ! Léo nous a sauvé !

Pedro pensa qu’on le trompait. Il savait son fils Léo mort. Lançant un hurlement sauvage, il bondit sur la forme qui sortait des branchages, l’écrasant au sol. Au moment de planter ses crocs dans le cou de son adversaire, il hésita, pris d’un doute. Son ouïe avait reconnu la voix de Marty, son odorat lui disait qu’il allait égorger Marty. Son esprit fiévreux, embrouillé, ne pouvait distinguer le vrai du faux.

-         P’pa ! Arrête ! c’est Marty ! cria Berni, en se jetant sur les deux corps entremêlés.

-         C’est Mar..ty ! ânonna Pedro avant de perdre connaissance.

 

Plus tard, Pedro se réveilla dans son terrier sans comprendre comment il avait pu arriver jusque là. Sa compagne l’avait soigné et veillé pendant deux jours et deux nuits craignant qu’il ne se remette pas de sa blessure. Berni se précipita dehors pour annoncer la nouvelle à ses frères. Léo qui était devenu un dragon ne pouvait plus rentrer dans le terrier et s’en trouvait bien désolé, regrettant la couche partagée avec ses frères.

Le père eut du mal à croire l’incroyable histoire que ses fils lui racontèrent. Contre la volonté de sa compagne qui le voulait garder au lit, il se traîna dehors pour voir ce qu’était devenu Léo de ses propres yeux.

Le dragon avait gardé ses yeux malicieux de renard et une touffe brune au sommet de la tête rappelait ses poils d’antan. La voix fluette de son fils sortait incongrûment de ce grand corps. Son odeur, oui, son odeur était celle d’un renard, celle de Léo. Pedro en fut d’abord bouleversé puis il ressentit une immense fierté d’avoir engendré un tel animal qui allait traverser les siècles. Car il était connu que les dragons vivaient au moins une centaine de vie de renard.

Pedro ne se posa pas la question de savoir pourquoi Léo avait évolué ainsi et pas ses frères. Le mystère faisait partie intégrante de sa vie. Il l’acceptait comme un cadeau que la Nature aurait fait aux siens, comme un honneur en fait.

Très vite, on sut dans la famille que Pedro devrait partir. Personne n’osait en parler mais tout le monde y pensait. Sa place était sur le territoire des dragons.

Un jour, la mort dans l’âme, Pedro osa aborder le sujet.

-         Tu sais fils que ta place n’est plus ici. Les hommes vont venir de partout. Ils n’auront de cesse que de te tuer.

-         Je le sais, P’pa. Je vais devenir leur gibier.

Léo acceptait son destin mais redoutait de laisser sa famille à la merci des chasseurs.

-          Je vais d’abord effrayer leurs chiens, puisque j’ai l’odeur du renard. J’entrerai dans les chenils et je leur foutrai la trouille de leur vie. Ils ne seront pas prêts de vous pourchasser ensuite. Ils rechigneront à faire leur travail de renifleurs. Et que sont les hommes sans leurs chiens ?

-         Et puis je partirai, reprit Léo, la voix cassée.

-         Bien, fils, qu’il soit fait comme tu l’as dit ! acquiesça Pedro avec dignité avant de regagner son terrier, les yeux brouillés de larmes.