Pour solde de tout compte

 

 

« Pour solde de tout compte ! », jeta l’homme en libérant le frein à main de la voiture qui, moteur allumé, se mit à descendre doucement vers le précipice. Suffisamment lentement pour lui permettre de sauter en marche et de refermer la porte passager du véhicule.

Son regard s’attarda un instant sur la silhouette affalée sur le volant. Après avoir regardé sa montre, il prit le temps de lui lancer un discret « adieu, vermine ! » avant de tourner le dos pour suivre le chemin rocailleux qui montait au calvaire de Silmon.

Ce dernier adieu venait de mettre fin à l’état de tension que son corps subissait depuis près de quinze jours ; l’esprit enfin libéré, ses muscles se relâchaient recouvrant une souplesse presque oubliée. L’homme, soulagé, marchait d’un pas léger et rapide.

Deux minutes plus tard retentit un bruit d’explosion, une flamme embrasa le ciel, comme il l’avait prévu. Il ne se retourna pas.

Un violent coup de frein le prévint qu’un automobiliste passant par là n’allait pas manquer d’appeler les secours. Il accéléra le pas pour retrouver son VTT caché sous des branchages.

Gilbert Cossu regagna le village sans se faire remarquer, se composa une mine de circonstance et s’en alla à pied rejoindre Thierry Robin son ami d’enfance qui cuvait au pied du presbytère, côté cimetière. Les flonflons provenant de la place allaient bon train.

Thierry ronflait comme un bienheureux, assis adossé à un mur, les jambes écartées, les mains enserrant une bouteille, le nez reposant sur le goulot. Gilbert but deux grandes rasades d’alcool de sa propre bouteille sans oublier d’en renverser un peu sur son col de chemise. Ensuite, il s’allongea de tout son long en donnant à Thierry un tel coup de pied dans le tibia qu’il était sûr de le réveiller.

-         Qu’est-ce que… ? demanda Thierry qui, de surprise, venait de laisser échapper sa bouteille.

Pendant deux bonnes minutes, Thierry chercha dans ses souvenirs ce que diable il pouvait faire dans ce sinistre endroit alors que la nuit était tombée depuis longtemps. Il n’y était certainement pas venu seul, ce n’était pas du tout son genre. Déjà en pleine journée il hésitait à pousser le lourd portail du cimetière, alors de nuit, vous pensez ! Pour un peu, l’effroi l’aurait saisi. Il osait à peine ouvrir un œil de peur de voir des feux follets.

Un accordéon jouait une valse, des gens chantaient. D’un coup, la mémoire lui revint : c’est son copain Gilbert qui l’avait amené jusqu’ici pour lui faire des confidences. Et comme il avait apporté deux bouteilles, ils avaient d’abord commencé par trinquer. Ensuite, les souvenirs de Thierry étaient un peu embrouillés.

Il ouvrit les deux yeux et ne tarda pas à voir son ami allongé jute devant.

-         Ben mon salaud, tu m’as pas loupé ! T’en tiens une bonne, pas vrai !

Tout en se frottant la jambe pour faire passer la douleur, il rigolait de voir Gilbert dans un tel état que le pauvre dormait par terre. Il se décida à le secouer parce que pour un homme de la ville il n’est pas convenable d’être trouvé dans une telle position. Le petit somme qu’il venait de faire l’avait apparemment dégrisé.

-         Réveille-toi ! Si quelqu’un te voit, ça va faire le tour du village ! Y’a pas idée de se mettre dans un état pareil, Monsieur le conseiller financier !

Les yeux hébétés, Gilbert semblait reprendre ses esprits avec difficulté. Il regarda, déçu, la bouteille à terre, vidée de son contenu.

-         Y’en a plus ?

-         Ah ça non, et c’est tant mieux pour toi, espèce de poivrot ! le réprimanda Thierry. Bouge ! Il faut rejoindre la fête, tout le monde doit se demander ce que nous sommes devenus.

Sa montre indiquait vingt trois heures quarante cinq.

Si Thierry était connu pour s’endormir lorsqu’il avait trop bu, cela ne lui arrivait jamais avant deux ou trois heures du matin. Il soupira en constatant qu’une grande partie du contenu de sa bouteille était répandue par terre. A croire que les confidences de son pote devaient être soporifiques – d’ailleurs il ne s’en souvenait absolument pas – ou alors il vieillissait. Cette dernière pensée ne le rassura pas et pour se convaincre qu’il tenait encore la distance, il se promit de se tester le soir même, la gorge le chatouillait déjà de boire quelque chose de frais.

Cahin-caha, en quelques pas, ils retrouvèrent le bal du 14 juillet qui se tenait sur la place du village, comme chaque année, le soir du 13. Ils s’assirent à une table occupée par des potes de la communale qui furent ravis de voir Gilbert étaler quelques billets en déclarant qu’il offrait une tournée générale. Gilbert but et rigola avec eux jusqu’à presque cinq heures du matin. Sa femme, Agnès, était partie la veille pour rendre visite à une cousine. Elle ne rentrerait que le lendemain. Agnès détestait voir son mari se saouler avec ses anciens copains le jour de la fête nationale, aussi tous les ans se débrouillait-elle pour partir dans sa famille à cette même époque. En général, elle emmenait les enfants mais cette année Pierre et Gary étaient pour une semaine chez leurs grands parents.

 

Le lendemain, l’accident mortel était arrivé aux oreilles des habitants du village. On ne savait encore de qui il s’agissait parce que la voiture n’avait pas encore pu être remontée de l’abîme dans lequel elle se trouvait. Des pompiers, encordés, étaient descendus jusqu’à elle sans s’aventurer trop près de peur de la voir poursuivre sa course beaucoup plus bas. Ils n’avaient pu que signaler la marque de la voiture et la présence d’un individu à l’intérieur. On attendait des engins de levage pour en savoir plus.

Dans le village perché sur la montagne, les discussions allaient bon train. La seule personne à posséder une Mercedes était ce fumier de Jérôme Vénébent à qui bon nombre de villageois avaient des raisons d’en vouloir. Au café de la place, si on avait été certain que ce soit lui qui se trouvait dans la voiture, on aurait fêté ça comme il se doit. Mais Vénébent n’avait aucune raison de se trouver sur cette route ce jour là. Il habitait Montpellier où il possédait une villa digne des stars du grand écran.

Il se la pétait trop le petit qui avait usé ses fonds de culottes sur les bancs de l’école communale. Tout ceux présents au café le détestaient cordialement et souhaitaient secrètement que le destin ait mis fin à la chance insolente qui lui avait permis de se hisser au dessus du lot et surtout d’y rester.

Vénébent avait fait construire un manoir en pierres de taille sur les hauteurs « pour les vacances », disait-il. Beaucoup pensaient que c’était plutôt pour les humilier. De chaque maison du village, en levant les yeux, on pouvait voir se dresser fièrement la belle bâtisse de celui qui se prenait pour le seigneur des alentours. Tout était fait pour rappeler que cet enfant du village avait réussi. Et, inévitablement, cela faisait des envieux.

 

Gilbert se réveilla avec une gueule de bois de 14 juillet, seule occasion où son épouse n’était pas là pour modérer ses consommations. Agnès savait à quoi s’attendre lorsqu’elle le laissait fréquenter ses pochards de copains, aussi s’arrangeait-elle pour ne rentrer que l’après-midi. Normalement, Gilbert s’arrangeait pour être présentable à son arrivée.

Allongé dans son lit, il se demandait comment faire pour lever sa tête douloureuse de l’oreiller et gagner la salle de bain quand il entendit mugir une sirène à deux tons.

« Non ! » eut-il l’impression de hurler alors que le mot n’avait été prononcé que dans un souffle. « Par pitié, arrêtez ce bruit ! ».

Alors, brutalement, ce qu’il avait fait la veille lui revint en mémoire. Il avait tout bien calculé, personne ne saurait ! Il s’était offert une cuite ensuite pour faire plus vrai. Pourvu qu’il n’ait pas trop parlé !

Malgré la douleur qui lui vrillait le crâne, accompagnée d’un état nauséeux, ses jambes acceptèrent de supporter son poids et il se mit en quête de la potion miracle qui allait le remettre d’aplomb. Tous les 15 juillet, il regrettait de ne pas avoir l’éponge magique que les médecins sportifs amènent aux joueurs de foot. C’est vrai quoi ! On les voyait allongés par terre, pleurant, se tenant une jambe, un bras ou la tête, le docteur arrivait et un instant plus tard, grâce à la fameuse éponge, ils repartaient combattre leurs adversaires en oubliant la douleur.

Ils devraient les vendre leurs éponges ! songea-t-il avant de se précipiter d’un pas mal assuré sur le verre d’eau et les cachets préparés la veille.

Gilbert savait par habitude qu’il lui faudrait attendre trente minutes pour que le remède fasse effet. Il s’allongea sur le canapé, prenant son mal en patience. Le café avait dû couler, le programmateur était réglé sur onze heures. Un coup d’œil à la pendule le rassura quant à ses prévisions. Il était onze heures dix.

La sonnerie de la porte d’entrée le réveilla à midi pile.

Il n’avait plus qu’un léger mal de tête, somme toute assez supportable.

-         C’est pourquoi ? demanda-t-il en ouvrant la porte.

-         Brigadier Grandjean de la gendarmerie ! se présenta l’homme en uniforme.

-         Ah !

-         Je viens vous demander si vous n’avez rien vu de particulier dans la nuit du 14 au 15.

-         Hier soir ? Non ! Pourquoi ? Il s’est passé quelque chose ?

Le brigadier eut un geste de recul en recevant l’haleine fétide de Gilbert dans les narines. Il  l’inspecta des pieds à la tête. Le type venait assurément de se réveiller et il n’était pas frais ! L’état chiffonné de ses vêtements laissait deviner qu’il avait dormi tout habillé. D’un air réprobateur, le gendarme expliqua :

-         Nous faisons une enquête de voisinage pour savoir si quelqu’un a vu Jérôme Vénébent hier soir.

-         Sacré Jérôme !  En voilà une drôle d’idée ! D’ordinaire il ne vient ici que vers le vingt juillet.

-         Il a eu un accident au « virage de la mort ». Il est malheureusement décédé.

-         Non ! C’est pas vrai ! Pourtant il le connaissait par cœur ce virage !

-         C’est bien ce que nous nous sommes dit !

-         Je ne l’ai pas vu hier. D’ailleurs je ne savais pas qu’il était dans les parages.

-         Bien ! Bonne journée Monsieur ! dit le gendarme en amenant un doigt à son front.

-         Bonne journée ! … Vous pensez que c’est un accident ?

-         C’est probable, la route est traîtresse à cet endroit. Peut-être un incident mécanique ? On en saura plus après les analyses !

-         Ah ben ça alors ! exprima Gilbert faisant mine d’être choqué. Quand je pense que c’est lui qui avait trouvé le nom « le virage de la mort » après que sa tante s’y soit tuée ! C’était en soixante huit !

Le gendarme acquiesça de la tête avant de réitérer son salut et de tourner les talons pour regagner sa voiture.

Un café noir bien serré suivi d’une douche froide rendirent à Gilbert son allant, il décida d’aller acheter son pain à pied. En fait, il n’avait pas le choix, sa femme avait pris la voiture et son vélo n’était pas dans la cour.

Même en fouillant ses souvenirs, il lui était impossible de se souvenir comment il était rentré chez lui après le bal. Sans doute une âme charitable l’avait-elle ramené. En tout cas, son vélo était introuvable.

En coupant à travers champs et marchant bien,  il en avait pour un quart d’heure. Cette balade lui rappellerait le temps ou, enfant, il se rendait à l’école du village.

Ses pas retrouvaient d’emblée le chemin à suivre, tout était tellement pareil. Avec nostalgie, il traversa le pré du père Félix. Dans le troupeau de vaches, il lui sembla reconnaître la Noiraude. Ce n’était pas possible, tant d’années avaient passé. Il l’appela quand même comme autrefois, d’un bruit de langue. La vache inclina la tête, secoua ses oreilles mais ne daignât pas faire un pas dans sa direction. Il sourit de sa propre naïveté.

Cette balade champêtre ravissait ses sens. En foulant la terre de son enfance, il en retrouvait les aspérités, l’odeur, la chaleur. Que n’allait-il à pied plus souvent plutôt que de prendre la voiture ou le vélo ?  Grisé par l’étrange sensation d’appartenir à cette nature d’apparence si tranquille, il avait l’impression que rien de désagréable ne pouvait lui arriver. « Qui aurait pu dire qu’il venait de tuer un homme ! ».

Cette pensée cynique le ramena à la réalité. Un frisson lui parcourut l’échine. C’était pourtant vrai, il venait de tuer Jérôme Vénébent ! Maintenant que cet épisode appartenait au passé, Gilbert aurait bien aimé l’oublier.

Même si l’autre méritait amplement ce qui lui était arrivé, il n’était pas moins vrai que l’acte commis était particulièrement ignoble. « Tu ne tueras point ! » disait un des dix commandements qu’il avait appris au catéchisme.

« Des fois, on ne peut pas faire autrement ! », soliloqua Gilbert.

Ses pensées le ramenèrent à son enfance. Dans sa grande naïveté, il voyait le monde comme un immense terrain de jeu rempli de « gentils ». S’il ne se souvenait pas de tous les commandements qu’il avait pourtant dû connaître par cœur, il était cependant certain à l’époque de ne pas être concerné par celui qu’il venait d’enfreindre.

Pourquoi aurait-il eu envie de tuer quelqu’un ? A moins de partir à la guerre comme son grand-père et son père…

« Des fois, la vie choisit pour vous, et on n’est pas vraiment responsable de ses actes ! », se justifia-t-il en silence devant l’implacable juge qui n’était autre que son âme d’enfant.

Gilbert transpirait maintenant à grosses gouttes. Il s’écarta de son chemin pour se diriger vers la source qui ne tarissait jamais même durant les grosses chaleurs du mois d’août.

Cette source, fontaine naturelle, sortait d’un roc ayant une vague forme de triangle. La pierre qui l’abritait semblait avoir poussé au milieu des terres agricoles comme font les iceberg dans la mer, sans la main de l’homme. On la disait miraculeuse lorsqu’on était croyant, magique quand on ne l’était pas. Au dessous du minuscule trou par où sortait le filet d’une eau incroyablement limpide, une cuvette avait été creusée à même la roche par de lointains ancêtres. L’eau pouvait ainsi être puisée par deux mains d’homme mises en coupe. Au dessus une petite niche abritait une représentation sculptée dans la pierre de la Vierge Marie. La fête de l’assomption voyait les gens du village et de ses environs venir en procession saluer Notre Dame de la Source.

Quelqu’un avait posé un bouquet composé de fleurs des champs aux pieds de la statue pour simplement lui rendre hommage ou la remercier d’avoir exaucé une prière. Les pétales des fleurs commençaient à se flétrir, les tiges à se racornir, Gilbert les aspergea de l’eau fraîche de la source pour prolonger leur vie quelques temps. Ce bouquet lui chavira le cœur en lui rappelant ses croyances d’antan, pour un peu il aurait pleuré, parce qu’un trop plein de vilenie lui asphyxiait le cœur. Il respira fort pour reprendre ses esprits et surmonter sa déprime.

Gilbert ne s’était jamais laissé berner par les histoires de guérisons miraculeuses qui rendaient ce lieu tellement spécial que parfois des gens venaient de très loin pour s’y recueillir. Ses convictions religieuses étaient parties en lambeaux dès l’adolescence. Il ne croyait plus aux sornettes des curés même s’il restait convaincu que le catéchisme était la base d’une bonne éducation.

En ce jour particulier, pourtant,  il aurait tellement aimé que ce soit vrai, que le pouvoir de la source ou de la Dame soit réel, qu’il prit le temps de s’asseoir sur le petit banc de pierre qui se trouvait devant pour entamer une conversation avec l’Entité des lieux.

Il se présenta d’abord.

Gilbert avait été un enfant gentil et travailleur avant de devenir ce qu’il espérait être un honnête homme. Oui, il était un honnête homme jusqu’au treize juillet de cette année, au moins. Il entendait par honnête homme, quelqu’un de normal qui ne faisait de tort à personne et qui aimait rendre des services à son prochain. Il était resté le bon camarade qu’il était enfant. Et puis, il aimait tendrement sa femme et ses enfants. Personne n’avait des choses importantes à lui reprocher…Sauf Vénébent peut-être, mais lui ça ne comptait plus puisqu’il était mort.

Il prit conscience de l’énormité de ce qu’il venait de dire à Marie, parce que, Vénébent, s’il était mort, c’était parce que lui, Gilbert, l’avait tué… Alors il voulut raconter pourquoi et comment tout cela était arrivé.

« Vénébent était un salaud. Déjà, en CM1, il volait le goûter des CP », pleurnicha-t-il.

Et puis, il s’emballa, les paroles sortaient vite, hachées. Il raconta des événements, sans forcément  respecter leur chronologie, simplement parce qu’ils avaient marqué sa vie pour le faire devenir ce qu’il était aujourd’hui : un assassin.

« C’était le plus beau gars du village, il avait tout pour lui. Son père était un industriel de la région, alors des sous, il en avait plus qu’il n’en fallait, le Jérôme ! Surtout qu’il était fils unique ! Ses parents lui passaient ses incartades et Papa Vénébent avait dû payer plus d’une fois pour lui éviter la prison.

Il lui fallait les plus beaux vêtements, la dernière voiture de sport, les plus belles filles. Il n’hésitait pas à piquer la fille d’un copain, c’était facile avec son fric.

Je me souviens de la première fille avec laquelle je suis sorti, Francine. Elle venait de Paris et était en vacances chez sa tante, Antoinette Vercru. Lorsque Jérôme nous a vus ensemble, j’ai lu dans ses yeux qu’il la voulait. Je savais comment il traitait ses petites amies à l’époque, j’ai mis Antoinette en garde contre lui mais rien n’y a fait : deux jours après, ils étaient ensemble et moi je pleurais toutes les larmes de mon corps sans que ma mère parvienne à me consoler.

Alors quand, étudiant à Montpellier  j’ai rencontré Agnès qui allait devenir ma femme, autant vous dire que j’ai hésité à revenir au pays de peur que Vénébent ne jette son dévolu sur elle.

Finalement il a épousé Cécile Michalon, des entreprises Michalon. Un beau et riche mariage arrangé par les familles respectives des deux tourtereaux.

Puisqu’il était établi, je n’ai plus hésité à venir présenter ma femme aux copains d’autant que Jérôme s’était installé à Montpellier. La première année, nos deux couples se sont bien entendus et les vacances que nous avons passées ensemble furent idéales d’entente. Mais dès la seconde année, du jour où il a débarqué avec sa femme, j’ai vu qu’Agnès l’intéressait. Lorsque ses yeux se posaient sur elle, ils avaient le même éclat qu’autrefois lorsqu’il avait décidé de conquérir Francine. J’ai eu peur de perdre Agnès. J’avais beau connaître ma femme, savoir qu’elle n’allait pas se laisser faire aussi facilement, j’étais malade de jalousie.

Agnès était plutôt flattée des attentions que Jérôme semblait nous porter. Il avait fait construire son manoir et nous invitait régulièrement à dîner. Il voulait lui en mettre plein la vue !

Alors j’ai changé nos dates de vacances, je savais qu’il ne pouvait arriver  au village avant le vingt juillet. A la place de venir le 13 pour un mois, nous venions dès le premier juillet. De la sorte, nous avions peu de jours en commun.

 

Et puis, reprit Gilbert à l’intention de la statue qui comptait tellement pour lui à cet instant. Et puis, j’ai dû payer pour lui le jour où il a provoqué l’incendie qui a failli tuer deux personnes. Il ne m’a jamais remboursé !

Gilbert entendit un bruit de pas derrière lui. Aussitôt il plongea ses mains sous l’eau de la source puis s’aspergea le visage.

-         Il fait déjà bien chaud, hein ! déclara le père Félix en guise de salut. J’aurais juré que tu parlais tout seul, mon grand !

Le vieil homme était encore alerte même s’il s’aidait d’une canne pour marcher. Deux yeux pétillaient dans son visage parcheminé, encadré par de rares cheveux blancs recouverts d’une casquette grise.

-         Je chantais ! Il fait tellement beau que ça me donne envie de chanter… C’est vrai qu’il fait chaud ! Je me souvenais de la fraîcheur de l’eau de la source alors j’ai fait le détour.

-         Il n’y a pas de mal à venir conter ses malheurs à Notre Dame de la source, tu sais, ça m’arrive aussi parfois.

Voyant bien qu’il était découvert, Gilbert prit le parti d’en rire.

-         Vous avez raison, Félix. Bon ben, je vais au village, vous m’accompagnez ?

-         Non, j’ai à faire par ici. Bonjour à toi et à ta femme, mon gars.

-         Bonne journée à vous aussi Félix.

En reprenant son chemin, Gilbert savait qu’il reviendrait par ici. Il fallait absolument que la Dame comprenne pourquoi il en était arrivé à tuer Jérôme.

 

Après avoir acheté son pain, Gilbert poussa la porte du café. Il était treize heures quinze et le comptoir anormalement pris d’assaut en ce début d’après-midi absorbait les conversations qui tournaient toutes autour du même sujet : l’accident.

Il réussit à se faire une place entre deux connaissances, commanda un blanc sec, et mêla sa voix au brouhaha ambiant.

La femme de Paulo, petite et rondelette, entra à son tour un peu plus tard. Elle s’arrêta devant son homme, bien campée sur ses deux jambes, mit ses mains sur ses hanches et dans cette position agressive, lança :

-         Dis donc, tu crois que je me décarcasse à faire un soufflet pour le laisser retomber parce que « Mossieur » a décidé de taper la causette avec ses copains ?

Elle était furieuse. Sa tirade fit rigoler tout le monde. Quelques blagues fusèrent lorsque Paulo, penaud, s’empressa de payer ses consommations pour la suivre :

-         On ne se demande pas qui porte la culotte dans le foyer !

-         Dis, Paulo, c’est un véritable dragon ta femme !

-         Whou, whou ! obéissant le gentil toutou !

Finalement, une fois Paulo sorti, tout les gars qui restaient se rendirent compte que l’heure avait passé très vite et qu’il fallait rentrer pour ne pas fâcher leurs moitiés.

 

En retournant chez lui, Gilbert croisa Thierry. Ce dernier lui jeta un drôle de regard et, sans répondre au salut de son copain, poursuivit sa route.

« Pas très frais, le Thierry », pensa Gilbert en se souvenant de leur beuverie de la veille. « Bah, ça ira mieux demain ! »

Sans plus se soucier des états d’âme de son ami, il reprit sa marche.

Non loin de la source, un drôle de sentiment le retint d’avancer. C’était comme s’il avait oublié quelque chose d’important. Il chercha un instant, tournant ses pensées dans tous les sens avant que l’image de la source ne s’impose à son esprit.

Il pensa qu’après tout cela ne lui ferait pas de mal de reprendre sa confession là où il en était resté un peu plus tôt. Il lui fallait absolument soulager sa conscience pour pouvoir ensuite définitivement tirer un trait sur le crime sordide qu’il avait commis la veille.

Sa montre indiquait treize heures vingt cinq, tout le village devait déjeuner à cette heure là ; il ne serait pas dérangé.

En arrivant devant la statue en pierre, il se mouilla le visage et but trois lampées d’eau en se servant de ses mains. Il suivait le chemin de l’eau fraîche à l’intérieur de son corps jusqu’à ce qu’elle se perde dans son ventre; le plus plaisant était lorsqu’elle coulait dans sa gorge aussi se pencha-t-il de nouveau vers la source pour boire un long trait de ce breuvage si rafraîchissant qu’il avait le don de lui éclaircir les idées.

L’endroit était ombragé par trois saules pleureurs. Il négligea le banc en pierre pour s’asseoir par terre, les jambes en tailleur, les mains posées sur ses genoux. Après avoir inspiré une longue goulée d’air chaud, il reprit son monologue.

Notre Dame de La Source allait l’écouter sans l’interrompre jusqu’à la fin de son histoire. Il était assuré qu’Elle ne répèterait rien à personne ici-bas, ce qui était plutôt réconfortant dans sa situation.

 

-         Jérôme Vénébent n’était pas un gars comme les autres : il n’avait aucune morale. Mon père travaillait pour son père.

Notre famille n’était pas riche mais nous avions de quoi vivre grâce aux Vénébent, comme beaucoup de gens dans le village. Il leur fallait des hommes à tout faire et mon père était un de ceux là. Cela arrondissait nos fins de mois parce qu’un petit agriculteur ne pouvait plus vivre de son exploitation comme auparavant. Il y avait trop de concurrence et les grosses exploitations prenaient tous les marchés du pays.

Donc mon père était bien content que Romain Vénébent l’emploie. Il refusait d’écouter lorsque je lui décrivais les frasques de Jérôme. Il ne voulait pas savoir parce qu’il avait peur de perdre cette source de revenu providentielle qui lui était accordée par la grâce de l’homme riche du village.

Je me souviens qu’un jour j’ai couru jusqu’à notre ferme pour dire à mon père que Jérôme - qui avait quatorze ans à l’époque – venait d’incendier la grange du père Félix.

Mon père s’est fâché et m’a dit de me taire, de ne pas colporter ces mensonges n’importe où. J’ai eu beau lui assurer que j’avais vu de mes propres yeux Jérôme mettre le feu, il m’a menacé de me chasser de la maison si je continuais à me mêler de ce qui ne me regardait pas.

C’est seulement après m’avoir fait jurer de ne rien révéler que mon père est parti pour aider à éteindre l’incendie.

A partir de ce jour, je ne lui ai plus rien raconté de ce que faisait la bande de garnements, menée par le fils Vénébent ; il est vrai que j’en faisais partie. Nous faisions les quatre cents coups dans la région sous le couvert de l’impunité de celui que nous avions élu comme chef. Il avait une telle auréole de sainteté que tout ou presque nous était permis. Nous étions des jeunes cons et nous l’assumions au mieux par des actes dangereux et parfois méchants.

Je garde de cette époque, un sentiment de liberté que je n’ai jamais retrouvé ensuite. Nous avons tout essayé ensemble : les cigarettes, l’alcool, les drogues, les filles, les cambriolages.

Un jour pourtant, j’ai senti que Jérôme voulait nous emmener trop loin. Sous prétexte qu’une fille, en vacances dans le coin, lui avait refusé une danse un soir de bal, il voulait mettre le feu à la caravane de ses parents. Je savais que son père et sa mère, déjà couchés, risquaient de mourir asphyxiés ou brûlés. J’ai alors essayé de convaincre la bande qu’il ne fallait pas le faire. Le Jérôme que je détestais tel qu’il se présentait lorsqu’il avait trop bu ou trop consommé de stupéfiants, se mit à m’insulter et à me secouer comme un prunier. Nous échangeâmes même quelques coups avant que je ne parte avec trois gars qui étaient de mon avis. Jérôme nous a crié qu’il nous excluait de la bande et franchement cela m’a fait mal au cœur, j’ai pensé que je disais adieu à toutes les distractions que nous procurait le fric de son père.

Les trois gars et moi, nous nous sommes éloignés, la mort dans l’âme parce que nous savions ce que nous perdions, puis, seul, je suis revenu sur mes pas. Je voulais voir jusqu’où il était capable d’aller.

Caché derrière un bosquet, horrifié, j’ai vu Jérôme allumer un feu sous la caravane, près d’une roue. Il avait mis quelques brindilles et versé dessus l’essence de son briquet tempête.

Ensuite, le reste de la bande – ils n’étaient plus que quatre – s’est envolée comme une nuée de moineaux. Ils ne voulaient pas qu’on les trouve à côté de l’incendie.

Un pneu était déjà en flammes. Je me suis imaginé les pauvres gens endormis, brûlant sur leurs couchettes et je n’ai pas pu rester sans rien faire.

Il fallait aller vite. Je suis allé tambouriner contre la porte de la caravane avant de m’apercevoir qu’elle n’était pas fermée à clef, le couple avait dû la laisser ouverte en attendant leur fille.

Je me suis précipité à l’intérieur, le feu gagnait, il ne me restait pas beaucoup de temps pour les sortir de là.

Hébétés, l’homme et la femme étaient assis sur leur couchette. La terreur se lisait dans les yeux de la mère. Je l’ai prise par la main pour l’entraîner vers la porte. Le mari nous a suivi.

Une fois dehors, je me suis sauvé en espérant qu’aucun des deux ne pourrait me reconnaître.

Mes vêtements étaient noircis et sentaient la fumée. Lorsque je suis arrivé chez moi, ma mère qui n’était pas encore couchée, m’a demandé comment j’avais pu me mettre dans cet état. Je ne lui ai pas répondu et suis rentré directement dans ma chambre.

Le lendemain, lorsque je me suis levé, mes parents m’attendaient pour me demander des explications. Ils savaient par le père Félix qu’une caravane avait brûlé dans la nuit.

Je leur ai dit la vérité et ils m’ont cru. Mon père comme d’habitude m’a demandé de garder cette histoire pour moi. J’ai promis de ne pas l’ébruiter. Je commençais à comprendre que nous avions besoin des Vénébent pour vivre décemment.

Les gendarmes ont fait leur enquête. Les conclusions les menaient à Jérôme Vénébent mais ils hésitaient à les rendre publiques.

Deux jours après l’incendie, le père Vénébent est venu trouver mon père. Il lui a proposé un marché : je me dénonçais – on faisait passer cela comme un accident – et il payait mes études supérieures. Mon père a accepté. Je ne risquais rien puisque je n’avais jamais été condamné. Tout fut fait comme il avait été décidé : contraint par mon père, je suis allé me dénoncer.

Le père Vénébent dédommagea largement le propriétaire de la caravane qui ne porta pas plainte. Les gendarmes consentirent à me reconnaître coupable et l’affaire fut rapidement étouffée.

J’ai passé le reste des vacances d’été chez mon oncle, à Marseille. Je n’aurais pu supporter le regard chargé de reproches injustes des gens des environs.

Je n’allais pas revoir le village de sitôt. J’en voulais à mon père d’avoir accepté cet arrangement qui blessait mon orgueil de jeune coq de l’époque. Je lui en ai voulu jusqu’à sa mort d’être si faible devant le riche Vénébent.

Aujourd’hui je comprends. Peut-être aurais-je pris la même décision que lui si je n’avais pas eu les moyens de payer des études à mon fils. Je m’en veux terriblement de ne pas avoir réussi à lui pardonner de son vivant. Tout ça par la faute de Jérôme !

Dès le mois d’octobre je suis entré dans une faculté de Montpellier. Je n’avais pas remis les pieds au village et j’en étais plutôt content. Après la honte que m’avaient infligée les Vénébent, plus rien ne me retenait dans la région. J’avais trouvé un studio que je partageais avec un autre gars de la fac. De temps en temps j’envoyais une lettre à ma mère pour lui donner de mes nouvelles mais je ne descendais jamais la voir. Mon compte en banque était approvisionné chaque mois et, ma foi, cela me paraissait normal.

Je n’ai jamais revu mon père. Il est mort durant ma deuxième année de fac. J’avais encore tellement de griefs à son encontre qu’en recevant la nouvelle de son décès, je n’ai ressenti aucune peine. Je me suis quand même rendu à son enterrement, pour ma mère.

Le père et le fils Vénébent étaient là, dans l’église, assis au premier rang comme s’ils étaient de la famille. Je ne les ai pas salués et je me suis sauvé avant les condoléances. J’avais l’intention d’éviter les gens du village.

Sur le pas de l’église, m’attendait le père Félix, un voisin.

-         Où t’en vas-tu, mon fils ? Attends ta mère pour la mener au cimetière.

C’était la première fois qu’il m’appelait « mon fils », d’habitude c’était plutôt « petit » ou « mon gars ». Les larmes me sont montées aux yeux sans que je puisse les retenir. Je venais de me rendre compte que j’étais orphelin de père. Je n’avais pas encore eu le temps d’y penser avant.

Ensuite tous les copains sont venus me saluer. Ceux-là même que je voulais éviter à tout prix, se sont portés à ma rencontre et m’ont serré dans leurs bras.

Mes larmes coulaient de plus belle en les reconnaissant. Des images heureuses du passé venaient prendre la place de celles qui entretenaient ma honte et ma colère. Je me sentais tellement méprisable devant ces élans de sympathie qui n’avaient rien d’un simulacre, que mon cœur semblait vouloir éclater d’avoir si longtemps retenu les sentiments d’amitié que j’éprouvais pour ces gens qui avaient tellement compté dans mon enfance.

Ainsi on ne m’en voulait pas de ce que j’étais sensé avoir fait. Dans la soirée, j’appris que personne dans le village n’avait cru que j’étais responsable de l’incendie de la caravane. On savait bien qui était le coupable. On savait aussi que j’avais sauvé la vie des vacanciers en allant les chercher alors que le feu embrasait déjà le véhicule.

Tout le monde savait mais personne n’en avait parlé aux gendarmes ou bien les gendarmes n’avaient pas voulu l’entendre.

Moi seul m’étais imaginé être devenu un paria. Pour les autres j’étais plutôt le héros de l’histoire et cela me convenait parfaitement.

De revoir ainsi mes anciennes connaissances, je mesurais la différence de nos vies actuelles et combien mon père avait bien fait de me faire poursuivre des études. La plupart de mes amis travaillaient sur les petites exploitations de leurs parents ou étaient au chômage. Moi, j’avais l’assurance de trouver un emploi bien rémunéré dès la fin de mon cycle universitaire.

Je suis resté une semaine au village. Tous les jours je me rendais sur la tombe de mon père pour lui demander pardon. Je savais bien qu’il était trop tard, que le chagrin que je lui avais fait avait sûrement joué un grand rôle dans la maladie qui l’avait terrassé mais je croyais devoir le faire.

J’ai voulu m’installer de nouveau dans la maison familiale pour ne pas laisser ma mère seule. Elle m’a supplié de terminer mes études comme mon père l’aurait voulu. Je suis donc reparti à Montpellier. Ma mère a vendu quelques terres que nous possédions et a continué à habiter notre maison.

Deux ans plus tard, elle mourrait à son tour. J’ai hérité de la maison dans laquelle tous les ans ma famille passe ses vacances d’été.

 

Maintenant que Gilbert avait confié à Notre Dame de La Source une partie de son histoire, il s’était arrêté pour réfléchir.

Le souvenir qu’il venait d’évoquer avait-il tellement compté dans sa décision de tuer Jérôme ? Il n’en était pas sûr mais cela constituait certainement un échelon gravi sur l’échelle de son irrémédiable destin, si tant est que le destin d’un individu dépende de ses actes.

 

Pour poursuivre ses études, Gilbert avait dû travailler. Vénébent se sentant libéré du contrat qui le liait avec monsieur Cossu à la mort de ce dernier, avait mis fin aux versements qu’il effectuait chaque mois.

Le jeune homme s’en trouvait finalement soulagé. Il était assez fier de s’en tirer sans l’aide de personne.

Il passa les vacances suivantes dans son village. Les parents de Jérôme étaient partis s’installer à Menton laissant l’usage de leur domaine à leur fils unique qui faisait des études d’architecture à Paris.

Avec le temps, les conflits entre les deux jeunes s’étaient apaisés. Jérôme fit le premier pas en invitant Gilbert à dîner un soir, chez lui. Au fur et à mesure de leurs rencontres, Vénébent reprenait l’ascendant qu’il avait eu autrefois sur son ami. Gilbert n’était pas dupe mais Jérôme était de charmante compagnie et il faut bien l’avouer, notre ami était flatté des attentions que le propriétaire du manoir lui portait. Rares étaient ceux du village à avoir fait des études supérieures, ils se la jouaient un peu vis-à-vis des copains.

Jérôme avait tellement d’argent qu’il dépensait sans compter, prêtant par ci, offrant par là. Il était à coup sûr l’homme le plus populaire de la région. Mais si, devant lui, tout le monde souriait, derrière son dos, les médisances allaient bon train. Car qui aime être débiteur d’un autre ?

Lorsque Jérôme donnait quelque chose c’était toujours avec la certitude de récolter au centuple. Il invitait à sa table puis proposait de prêter de l’argent pour agrandir une exploitation, creuser une piscine ou construire une maison. En bon élève architecte, il avait déjà tiré des plans. Il montrait combien la nouvelle installation ferait prendre de la valeur à l’existant. Et les gens marchaient, couraient, persuadés de tenir là un filon qui rapporterait. Parce que Jérôme était sûr que le touriste allait venir dans la région, on pariait avec lui sur le futur. On le savait filou mais on voyait sa réussite, c’était une preuve ça que lui savait y faire !

Alors on lui empruntait ce qu’il fallait pour les travaux qui étaient confiés à une des sociétés de son père. Les premiers remboursements n’arriveraient que trois mois plus tard lorsque Jérôme serait reparti à ses études. Et on était sûr d’être les seuls à avoir profité de l’aubaine. On n’en parlait pas, on gardait ça pour soi.

Et puis la première échéance arrivait, le fils Vénébent n’était plus là pour convaincre, alors on payait en le maudissant secrètement. On avait l’impression de s’être fait berner.

Jérôme, lui, empochait des deux côtés. Les bénéfices de la société de construction allaient pour une part dans sa poche, les intérêts qu’il pratiquait par l’intermédiaire d’un homme de paille, allaient totalement dans sa poche.

Mais les touristes tardaient à arriver dans la commune. Les chambres d’hôtes étaient vides bien qu’il y eut maintenant des piscines dans quelques maisons.

Tout le monde en voulait à Vénébent mais lorsqu’il revenait pour les vacances, personne n’osait lui dire en face ce qu’il pensait et même on se prenait, ses boniments aidant, à croire de nouveau à la manne qui devait arriver.

Ce qui avait été fait était un investissement, assurait-il pour couper court à toute critique. Et on le croyait parce qu’il avait une belle gueule, de la prestance et des arguments tellement convaincants qu’on se trouvait bête d’avoir pu douter.

Gilbert voyait bien ce qui se passait mais lui-même était persuadé qu’un jour les touristes viendraient dans cette belle région.

 

C’est à cette époque que Gilbert rencontra Agnès. Comme par un fait exprès, son colocataire venait de le laisser tomber. Agnès accepta de le remplacer pour partager les frais du loyer.

Ils vivaient donc ensemble depuis six mois lorsqu’il fut temps de prendre des vacances. Tous les deux venaient de réussir leurs examens, ils allaient enfin pouvoir entrer dans la vie active. Gilbert avait trop peur que Jérôme ne lui souffle son amie, il prétexta un manque d’argent pour ne pas partir dans la maison qu’il possédait en province. Agnès se rendit à ses arguments lorsqu’il lui eut dit qu’il valait mieux postuler dans les entreprises sans délai pour passer avant les autres étudiants.

En septembre, tous les deux avaient du travail.

L’année suivante, le même dilemme se présenta. Agnès souhaitait découvrir la maison des parents de son ami qui devait devenir son mari au mois d’octobre. Cette fois-ci, Gilbert déclara que pour leurs premières vacances, il serait plus agréable d’aller en Espagne, leurs moyens le permettaient. Une fois encore, Agnès se laissa tenter.

Pour les vacances de Pâques, le jeune marié qui savait ne pas trouver son ami dans la région, consentit à emmener sa jeune épouse dans sa propriété.

Agnès tomba littéralement sous le charme de la région d’abord, de la maison ensuite. Gilbert était partagé entre la joie de savoir qu’elle avait les mêmes goûts que lui et le désespoir de penser qu’elle voudrait certainement y passer de nombreuses vacances.

Cependant, en mai lui arriva un faire-part de mariage de son ami Jérôme. Gilbert se sentit soudain libéré d’un poids car si son copain était marié, sans doute s’était-il assagi.

Agnès et lui décidèrent donc de passer leurs prochains congés dans la maison de son enfance.

Ils arrivèrent début juillet.

Les Vénébent et les Cossu devinrent les meilleurs amis du monde. On ne voyait jamais les uns sans les autres dans les restaurants et les boites à la mode de la région. Jérôme semblait filer le parfait amour avec sa femme Cécile, ses beaux parents étaient leurs invités au manoir et tout ce petit monde s’entendait à merveille. Monsieur Michalon, le père de Cécile, gros industriel du Nord, ne tarissait pas d’éloges sur son gendre.

-         Ce diable d’homme est bon en tout, affirmait monsieur Michalon à qui était invité à la table du manoir. C’est un excellent architecte, un bon orateur et un commercial hors pair. Je lui laisserai les clefs de mes entreprises sans crainte. D’ailleurs je lui ai déjà proposé le poste de directeur commercial, mais le bougre se fait prier…

Assurément, monsieur Michalon se trouvait conquis par son gendre. Jérôme Vénébent faisait le modeste, disait qu’il n’était pas prêt, qu’il avait encore des choses à prouver.

Gilbert se disait que son ami avait bien de la chance. Il se prenait même parfois à l’envier. Mais il lui suffisait de regarder sa femme pour se passer l’envie. Les deux jeunes épouses étaient tellement différentes qu’Agnès paraissait rayonner d’un charme irrésistible dès qu’elle se trouvait au côté de la terne Cécile. La comparaison ne s’arrêtait pas là car Agnès savait manier la langue avec un humour et parfois une perfidie que visiblement Cécile ne comprenait pas. Gilbert  et sa femme s’entendaient pour lui reconnaître une qualité rare de gentillesse qui rachetait sa terrible naïveté d’esprit.

Cécile était toujours d’accord avec tout le monde. D’humeur égale, la présence de son mari semblait suffire à son bonheur. La première année, Jérôme la traita avec la considération que mérite une jeune épousée, laissant croire qu’il était sincèrement amoureux d’elle.

Cela ne dura pas. Comment l’esprit tortueux et intéressé de cet homme pouvait-il se contenter du tempérament si calme de sa femme ? Ils étaient tellement différents. Si au moins il y avait eu des héritiers à cette union si improbable qu’elle en faisait rire alentour. Non, le mariage restait stérile. Jérôme en tenait pour responsable sa nunuche d’épouse et comptait bien se venger de l’affront. Il ne pouvait divorcer sans faire une croix sur l’argent de son beau-père aussi prit-il son parti de sauver les apparences en restant marié mais le moins souvent possible au côté de sa femme.

Ses liaisons devinrent nombreuses et tapageuses si bien que ses beaux-parents, les Michalon, en prirent ombrage. Vénébent fut prié par son beau-père de respecter la discrétion qui sied à ce genre d’incartades. Monsieur Michalon ne lui demanda guère de cesser ses écarts de conduite parce qu’il en avait fait autant à une certaine époque. Que sa fille puisse en éprouver de la peine ne le gênait pas outre mesure, c’était là le lot des femmes qui avaient choisi pour époux des êtres exceptionnels ne pouvant être contentés par une seule compagne. Cette incartade renforça même monsieur Michalon dans l’estime qu’il portait à son gendre.

Jérôme, pour ne pas fâcher beau-papa, consentit à se montrer plus discret.

Malgré cela Céline dépérissait d’être ainsi délaissée par son époux. Elle savait ses amis de Montpellier au courant de la situation du ménage et ne sortait plus de chez elle pour ne pas être prise en pitié. Sous la pression de sa belle mère, qui s’inquiétait de la santé de sa fille, Jérôme accompagna sa femme dans leur manoir de province. Il ne resta pas deux jours sur place et repartit pour Montpellier où ses affaires l’attendaient.

Céline, dans le calme de la campagne et parce que les gens du village lui témoignaient leur amitié, retrouva le goût de vivre. Elle s’investit même dans un projet de ferme miniature qu’elle comptait faire visiter aux touristes le jour où ils se décideraient à investir la région. Parce qu’elle aussi croyait en ce bout de terre si charmant de vieilles pierres, de rivières et de nature.

Elle se trouva si bien dans la nouvelle vie qu’elle s’était inventée que l’éloignement de son mari ne lui pesait presque plus. Incapable de rancune, elle l’aimait toujours mais maintenant comme un ami à qui l’on garde une place de choix dans son coeur.

Pendant ce temps, Jérôme, poursuivant son ascension, était devenu un architecte réputé qui comptait dans le milieu industriel et financier de Montpellier. Il lui suffisait de lever le petit doigt pour que les banquiers lui proposent de lui prêter de l’argent. Il ne s’en privait pas car il voulait laisser une trace en ce bas monde. Pour passer à la postérité il montait des projets pharaoniques que d’autres architectes bien plus aguerris que lui auraient soigneusement évités. Mais tout semblait lui réussir même s’il était criblé de dettes. Bientôt « ses œuvres » seraient reconnues du monde entier. Bientôt on se disputerait son génie sur tous les continents. Les banquiers et les hommes influents croyaient en lui, il faisait illusion dans tous les milieux.

L’été, il rejoignait sa femme au manoir pour investir une des ailes de la propriété où elle n’avait guère sa place. Il se montrait froid et poli à son encontre pendant les rares repas qu’ils partageaient.

Cependant, un été, Jérôme avait eu la surprise de découvrir sa femme enceinte. D’abord, il rentra sa rage, fit semblant de n’avoir rien remarqué mais le soir même de son arrivée, après trois verres de whisky, il ne put se contenir davantage. Au terme de la dispute qui suivit, Céline avait un œil au beurre noir et un bras cassé. Son principal souci, en supportant les coups assénés par son mari avait été de protéger l’enfant qu’elle portait. Elle y avait réussi.

Elle passa deux jours à l’hôpital et sa mère, prévenue de son état, vint s’installer au manoir jusqu’au jour de l’accouchement.

Jérôme reconnut cet enfant dont Cécile avait tu le nom du père mais ne lui accordât jamais la moindre attention. Il le houspillait dès qu’il le sentait dans ses jambes, lui reprochant sans cesse d’être un bâtard.

Cécile avait voulu cet enfant que son mari avait été incapable de lui donner. L’acte dont elle s’était rendue coupable avait été mûrement réfléchi et préparé. Comme pour les femelles des animaux de sa ferme, elle avait choisi l’étalon avec soin : un ouvrier de passage dans la région qui n’avait aucune chance de venir un jour réclamer la paternité de l’enfant.

Et depuis que Cyprien était né, le bonheur de sa mère était à son comble, elle chantait du matin au soir, redoublait d’efforts pour enrichir la ferme de nouveaux animaux, de nouvelles plantations. L’amour qu’elle portait jadis à son mari était maintenant entièrement dévolu au garçon.

Un sentiment nouveau naquit dans son esprit à l’encontre de Jérôme. Elle craignait que ce dernier, tellement méchant avec le petit, ne fasse du mal à Cyprien. Aussi, le mois d’été que Jérôme passait au Manoir était il un enfer pour celle dont le cœur saignait qu’il n’arrive un malheur à son fils. Elle le couvait tellement que cela en devenait pénible à supporter pour Cyprien qui ne comprenait pas que sa mère faisait cela pour son bien.

Et Jérôme savait les tourments infligés à sa femme dès qu’il élevait la voix ou faisait mine de battre le petit, il en profitait pour en rajouter voulant lui faire payer l’affront qu’elle lui avait fait.

Les nuits où Jérôme rentrait ivre, Céline montait la garde dans la chambre de son fils de peur qu’il ne lui arrive malheur. Jérôme finit par lui inspirer de la terreur. Ce mois de tension perpétuelle n’était plus vivable aussi Céline se résolut-elle à demander le divorce.

Cette année là, Gilbert dû rentrer d’urgence à Paris parce que le bureau le réclamait, il s’absenta huit jours. Cette année là aussi, Agnès tomba enceinte de leur deuxième garçon.

Pierre, le premier de leur fils avait dix huit mois à la naissance de Gary. Gilbert était fou de joie d’être père pour la seconde fois.

 

Gilbert avait un chat dans la gorge lorsqu’il confessa à la statue de pierre ce qui l’étouffait depuis si longtemps :

-         Il y a quinze jours, Vénébent m’a appelé au bureau. Il était de passage à Paris et voulait déjeuner avec moi. Sur le coup j’ai trouvé ça plutôt bizarre parce qu’en dehors des vacances, on ne se voyait jamais. Nous avons convenu d’un rendez-vous dans un restaurant et je m’y suis rendu sans me douter qu’il allait anéantir toute ma vie en deux phrases.

Gilbert avala difficilement sa salive avant de poursuivre :

-         Comment va mon fils ? a demandé Jérôme dès qu’il m’a aperçu.

Je l’ai regardé comme s’il était devenu fou et j’ai répondu :

-         Mes fils vont bien, je te remercie.

-         Je te parle de mon fils !

-         Tu as un fils ? me suis-je exclamé.

Et là il m’a répondu :

-         Ne me dis pas que tu ne sais pas de qui est Gary.

-         Alors le monde s’est écroulé autour de moi. Je m’étais fait une idée de ma vie et de celle de mon entourage qui n’avait rien à voir avec la réalité. J’ai tout de suite su que Jérôme disait la vérité. Des détails perturbants auxquels j’avais refusé de donner de l’importance durant les quatre ans précédents me sont revenus en mémoire. Le regard de Gary, si charmeur, si pétillant, me rappelait invariablement quelqu’un qu’un blocage m’empêchait d’appréhender ; le détachement que ma femme prenait avec cet enfant qu’elle n’avait pas câliné autant que le premier, comme si quelque chose s’opposait à ce qu’elle l’aime pareillement ; l’attitude même de Jérôme en présence de l’enfant était un signe évident : il le comparait sans cesse à Pierre et cela tournait toujours à l’avantage du petit dernier comme s’il trouvait de la fierté à le voir meilleur.

Mon esprit était comme embrumé par la révélation.

Jérôme continuait à parler, il disait qu’il avait entamé une démarche de reconnaissance de paternité de l’enfant, il affirmait y être attaché -alors qu’il ne l’avait vu en tout et pour tout qu’une trentaine de jours en quatre ans- et exigeait d’en partager la garde avec nous.

Ce jour là, je refusais de déjeuner avec lui, je lui promis de l’appeler plus tard. J’étais trop effondré pour lui casser la figure, trop anéanti pour pouvoir réfléchir sereinement à ce qu’il convenait de faire.

Je suis rentré à la maison directement, sans repasser à mon bureau. Les enfants étaient à l’école et Agnès au travail. J’ai réfléchi tout l’après-midi et c’est là que j’ai pris la décision de tuer Jérôme.

Le soir je n’ai rien dit à Agnès de ma rencontre avec « mon vieux copain ». Je ne lui en voulais pas parce que je connaissais trop bien Jérôme pour savoir les manigances dont il avait dû user pour la pervertir. J’étais malheureux que ma femme ne m’ait pas fait suffisamment confiance pour m’en parler. Je me souvenais qu’au début de notre mariage, nous nous étions promis une honnêteté sans faille l’un envers l’autre. Et Jérôme une fois encore avait gâché ce que j’avais de plus précieux : la confiance que nous avions l’un envers l’autre.

Il s’était immiscé insidieusement entre ma femme et moi sans que nous nous en rendions compte et, comme son père l’avait fait avec mes propres parents, il allait détruire ma famille. Je ne pouvais pas le laisser faire parce que j’aimais ma famille, j’aimais la vie que nous avions construite. La vie sans ma femme ou l’un de mes fils était inimaginable pour moi. Car si je n’étais pas le père de Gary, lui était bien mon fils, il comptait autant pour moi que Pierre, le premier.

Je lui ai donné rendez-vous, quinze jours plus tard au village de notre enfance. Je savais que je l’obligeais à faire le voyage de Montpellier pour notre rencontre. Il devait faire une visite éclair, trop heureux de pouvoir s’entendre à l’amiable avec moi. Au téléphone il m’a même déclaré qu’il ne pensait pas que notre affaire aurait pu trouver un arrangement si rapide, il avait déjà prévu des analyses d’ADN pour prouver sa paternité. Il était tellement grisé par une victoire si rapide qu’il m’a proposé de l’argent pour que je lui permette de repartir le jour même avec son fils. Je suis resté calme et lui ai dit que nous en discuterions au manoir à vingt trois heures (pour lui laisser le temps d’arriver de Montpellier) le treize juillet. Il comptait reprendre la route ensuite pour emmener le petit chez ses parents, leur faire la surprise… Personne ne savait qu’il venait au village et cela faisait bien mon affaire.

Dans la matinée, Agnès est partie chez sa cousine. Les enfants étaient chez leur oncle ce qui m’a donné tout le loisir pour préparer mon plan. En fait, c’était simple, j’avais prévu de l’assommer et de faire croire qu’il avait eu un accident de voiture.

Dans la journée je suis allé repérer les lieux et déposer mon vélo près de l’endroit ou je comptais faire quitter la route à sa voiture. En arrivant au manoir, j’ai bien vu que Jérôme était déjà là. J’ai eu peur qu’il ne demande à déplacer le rendez-vous à une heure décente alors, pour éviter cela, j’ai immédiatement coupé mon téléphone portable et lorsque je suis rentré à la maison, j’ai décroché mon téléphone fixe.

A vingt trois heures, j’étais devant chez lui. J’ai sonné à la grande grille en ayant pris soin de couper le fil électrique qui alimentait la porte et l’interphone. Jérôme s’est déplacé pour ouvrir et je l’ai assommé à l’aide d’un gourdin. J’ai ensuite organisé l’accident.

Gilbert se tut quelques instants avant d’ajouter :

-         Je ne regrette rien parce que je l’ai fait pour protéger ma famille.

 

Presque serein, il se leva pour repartir chez lui.

 

Les gendarmes l’attendaient à la porte de sa maison.

-         Monsieur Cossu, nous avons quelques questions à vous poser. Voulez-vous bien que nous entrions avec vous ? demanda le brigadier.

-         Mais bien sûr, vous auriez d’ailleurs pu rentrer pendant mon absence, la porte n’est jamais fermée.

Une fois à l’intérieur, le brigadier l’observa en silence avant de demander :

-         Votre femme n’est pas là ?

-         Non, elle doit être sur la route en ce moment, elle était partie dans sa famille.

-         Monsieur Cossu, asseyez-vous ! ordonna gentiment le brigadier.

Gilbert obtempéra en regardant l’homme de loi sortir un objet d’un sac en plastique qu’il avait dans sa poche gauche. Il s’agissait d’une alliance.

-         Reconnaissez-vous cet objet ? demanda-il en le faisant glisser de sa main sur la table, juste devant son nez.

-         C’est une bague… Je ne vois pas ce que vous voulez que je reconnaisse, elle est toute tordue…

-         Lisez les inscriptions qui sont à l’intérieur.

Gilbert prit avec réticence l’alliance entre ses doigts et l’approcha de ses yeux. Gravé en tout petit, il put lire « Agnès et Gilbert », la sienne portait la même inscription.

-         Mon Dieu ! Où l’avez-vous trouvée ? C’est à ma femme ! Que lui est-il arrivé ?

-         Monsieur Cossu ! Où étiez-vous hier après-midi et hier soir ?

-         Mais j’étais là et puis au bal… Où est ma femme ? S’il vous plait, répondez-moi !

-         Nous avons retrouvé votre femme dans la voiture de Jérôme Vénébent. Ils sont morts tous les deux.

-         Mais ce n’est pas possible ! Ma femme ! dans la voiture de Jérôme ! Ce n’est pas possible ! Vous vous trompez !

Gilbert hurlait, voulant arrêter cet insupportable malentendu.

-         Votre femme était droguée, à l’arrière de la voiture. Nous n’avons pas encore toutes les données du labo mais le médecin légiste est formel : votre femme avait ingéré un puissant narcotique.

-         Pas Agnès, ce n’est pas possible, je vous le répète. Ma femme va rentrer dans une heure ou deux. Vous vous rendrez compte de votre méprise. Peut-être a-elle perdu son alliance, quelqu’un l’aura ramassée. Oui, c’est certainement ça, termina Gilbert en soupirant d’aise.

-         Vous croyez, monsieur Cossu ?

-         Oui, oui, bien sûr, puisque je vous dit que ma femme est dans sa famille. Elle y va tous les ans à la même époque. Dans deux heures au plus elle sera ici, devant la porte et elle klaxonnera pour me prévenir de son arrivée.

-         Pouvez-vous la joindre par téléphone ?

-         Oui… Vous allez voir, elle va décrocher. Enfin, peut-être pas si elle est en train de conduire, parce que ce ne serait pas sérieux, ajouta-t-il en regardant du coin de l’œil le gendarme.

Il pensa « il ne manquerait plus qu’il lui dresse un PV dès son arrivée ».

Gilbert composa le numéro de sa femme sur son propre téléphone portable et eut droit à la messagerie.

-         On dirait qu’elle l’a éteint. Sans doute parce qu’elle conduit.

-         Bien, nous allons vous laisser monsieur Cossu. J’espère que ce n’était pas votre femme qui se trouvait dans la voiture accidentée. N’oubliez pas de me prévenir dès son arrivée. Quelle que soit l’heure, n’est-ce pas.

-         Comptez sur moi, je n’y manquerai pas… ça ne peut pas être elle, elle n’était pas dans la région hier.

Le brigadier ne put s’empêcher de répliquer :

-         Vénébent non plus n’était pas sensé être dans la région.

 

Et la terrible affaire éclata au grand jour. Agnès n’était jamais rentrée de sa visite chez sa cousine. On apprit plus tard quelle n’y était pas allée. Le quinze juillet, parce qu’il ne travaillait pas les jours fériés, le médecin légiste avait fait les analyses nécessaires pour déclarer avec certitude que les restes calcinés de la femme appartenaient bien à Agnès Cossu.

Gilbert resta de marbre devant cette bouleversante nouvelle ; il s’y était préparé la veille au soir en attendant vainement le retour de sa femme.

Il se barricada chez lui, refusant de voir qui que ce soit, refusant même d’organiser les funérailles. Les parents d’Agnès, effondrés, s’en chargèrent.

Le jour de l’enterrement, avant l’aube, il disparut.

Personne ne sut jamais ce qui s’était réellement passé, pas même Gilbert qui ne connaissait qu’un bout de l’histoire. Toute sa vie, il se reprochera de ne pas avoir inspecté la voiture avant de commettre son crime.

Mais Gilbert a disparu. Ses enfants sont devenus orphelins et les parents Vénébent ont réclamé la garde du petit Gary. Les analyses pratiquées avaient été formelles, Gary était bien le fils de Jérôme.

La mort de leur fils unique a profondément bouleversé les parents Vénébent. Romain Vénébent avait laissé son fils diriger les entreprises familiales sans plus se soucier de leur santé financière. L’état des lieux qui fut fait six mois après la mort de Jérôme permit de se rendre compte que la situation était devenue catastrophique. Des experts se plongèrent dans la comptabilité de ses sociétés et découvrirent des irrégularités qui laissaient présager des affaires malhonnêtes.

Romain Vénébent, se voulant solidaire des dettes de son fils, avait d’abord commencé à les rembourser en vendant le manoir et des propriétés qu’il avait en France. Mais le sort s’acharnant, il avait dû vendre aussi les sociétés, qui lui assuraient le principal de ses revenus, pour presque rien.

Ce revers de fortune a laissé Romain et sa femme presque sans le sou, comme si la vie se vengeait de les avoir trop gâtés auparavant. Le Fisc s’est alors intéressé de près aux comptes des autres membres de la famille et les Vénébent, pour ne pas y laisser leur chemise ont choisi de prendre la fuite. Ils sont partis précipitamment, oubliant leur petit fils.

Le petit Gary auquel ses grands-parents n’avaient pas vraiment réussi à s’attacher parce qu’il était arrivé en même temps que leur immense peine et leurs problèmes d’argent, avait été laissé pour compte chez une nourrice.

L’enfant fut placé dans une famille d’accueil, la famille de son père ne chercha jamais à le revoir et personne ne crut bon d’informer celle de sa mère.