Raoul Fogeron

 

Impossible de l’approcher sans se faire repérer ! Raoul Fogeron en était malade. Qu’allait-il bien pouvoir raconter à ses supérieurs ? Depuis huit jours qu’il suivait ce type, il n’avait pas réussi à passer une seule fois le cordon de sécurité qui l’entourait.

Pourtant ce n’était pas l’expérience qui lui manquait ! A bientôt 50 ans, Raoul pouvait se vanter d’être le meilleur professionnel de sa catégorie et d’ailleurs il se demandait pourquoi on l’avait choisi pour cette mission ; un jeunot aurait aussi bien fait l’affaire !

Et toutes les précautions qui étaient prises lorsqu’il remontait le peu d’informations qu’il récoltait : un numéro spécial à ne composer que d’une cabine publique, en se faisant reconnaître sous le nom de Zaché et en désignant l’individu par celui de Zavata alors qu’il s’appelait Emmanuel Nazar ! Son travail était celui d’un détective débutant ! Avec l’enquête de proximité en moins puisqu’on lui avait interdit tout contact direct avec l’un ou l’autre des proches de Zavata.

Décidément, Raoul ne décolérait pas de perdre ainsi son temps. Les futures élections présidentielles rendaient ses supérieurs complètement fous. L’homme en costume gris n’avait pas la faveur des médias. De quoi les grands de ce monde avaient-ils peur ?

Ah, ça bouge ! s’exclama Raoul qui termina son café avant d’envoyer le gobelet vide sur le siège arrière rejoindre sept autres de ses semblables.

Un groupe d’hommes, plutôt jeunes, sortit de l’hôtel miteux qui portait le nom pompeux de Richelieu. Les individus suspects s’engouffrèrent dans trois voitures noires aux vitres fumées.

L’ennuyeuse filature reprit, enfonçant Raoul dans ses idées noires.

« Si au moins j’avais un collègue avec moi, je pourrais dormir un peu, me nourrir normalement. Mais non, ils ne veulent pas que l’affaire s’ébruite ! Il suffit qu’un ponte parano pète un plomb et c’est le travailleur qui rame ! ». Raoul se rappela à temps que son salaire dépassait largement celui d’un travailleur moyen. La pensée d’une bonne retraite le rasséréna. « Bon ben, y a plus qu’à attendre que la journée se passe ! Après tout je suis payé pour ça ! »

Il mit sa radio préférée, se cala confortablement dans son siège en essayant de détendre son dos, respira profondément et laissa son esprit vagabonder vers sa bande de copains qui avaient dû l’attendre la veille pour le traditionnel poker hebdomadaire.

Le même scénario que les autres jours se reproduisit. Le cortège s’arrêta dans un quartier de banlieue. Des gens qui ne se trouvaient pas sur la chaussée par hasard, accueillirent les occupants des véhicules et les entraînèrent vers une cave.

Cette fois-ci, Emmanuel refusa de les suivre. Embrassant du regard le paysage, il désigna l’espace vert inoccupé, inondé de soleil, terrain de jeu des enfants. Ses amis tentèrent de le dissuader d’agir au grand jour mais il se détacha du groupe et tout le monde le suivit.

« Il rameute vraiment toute la caillera des quartiers » pensa Raoul en voyant la foule qui se pressait pour le voir : des vieux, des jeunes, des noirs, des blancs, des beurs, des malades soutenus par leurs amis. Emmanuel leur parlait, les touchait comme s’il les connaissait et… mais oui, il les bénissait !

Raoul était trop loin pour entendre ce qu’il disait mais lorsqu’il constata l’attention extrême que son discours suscitait, un malaise l’envahit. Après tout ce type était peut-être plus dangereux qu’il en avait l’air.

Afin de réfléchir posément à ce qu’il devait faire, il rentra dans un café, s’installa près de la vitre et commanda un demi et un sandwich aux rillettes. Une fois ragaillardi par l’absorption du casse-croûte, il tenta de reprendre son analyse du cas Zavata.

Qui était ce type ? Un gourou ? Un fou de Dieu qui recrute dans les quartiers sensibles ? Ses chefs avaient laissé entendre qu’il s’agissait d’un agitateur subversif. De quoi parlaient-ils donc ? Le gars était né dans une banlieue pourrie du Nord de Paris, avait étudié grâce aux bourses généreusement distribuées par l’Etat puis semblait s’être entiché de politique. Pas la politique qu’on connaît aujourd’hui, non, une plus confidentielle, sans publicité, qui ne semblait s’adresser qu’aux pauvres de ce monde. Un illuminé de plus qui recrutait dans les basses couches de la société. L’hurluberlu ne semblait ni prôner la violence, ni fomenter de sombres complots. Où était le danger ?

Il décida d’en avoir le cœur net, termina ses consommations, retourna à sa voiture pour y déposer sa veste en cuir – bien trop voyante pour le coin- puis se dirigea d’un pas serein vers le square.

La foule était compacte. Des jeunes plutôt costauds se trouvaient en arrière et Raoul regretta de ne pas avoir son arme. Ils s’écartèrent pour le laisser passer.

-         Ne vous laissez pas influencer par ce que vous entendez ! Trouvez vous-même votre chemin.

-        

-         Vous êtes de ce monde, dans ce monde ! Ne dîtes pas : ça ne me concerne pas, je n’y puis rien ! Qui y peut quelque chose sinon vous ?

-         Levez-vous ! Réagissez à ce qui est injuste !

Il s’agissait assurément d’un discours politique. Raoul jugea qu’il en avait assez entendu. Avant de partir, il jeta un dernier regard sur Emmanuel et eut la fâcheuse surprise de voir ses yeux bleus braqués sur lui comme si l’homme essayait de le sonder. Il quitta la foule précipitamment pour se mettre en quête d’une cabine publique.

Après avoir écouté le rapport de Raoul, alias Zaché, son interlocuteur resta silencieux un interminable moment puis donna un ordre codé, péremptoire, avant de raccrocher.

-         Delta 24 !

Raoul, s’éternisa dans la cabine, le combiné collé à l’oreille, presque heureux de la tournure que prenaient les événements. Il comprenait enfin pourquoi on l’avait choisi et se laissa envahir par l’exquis sentiment de fierté que ressent le héros qui va sauver le monde.

De retour dans sa voiture, il glissa la main sous son siège pour vérifier que son arme y était toujours. Vingt quatre heures, ça lui laissait du temps pour trouver une occasion.

Un peu plus tard, Raoul suivait de nouveau le convoi. Ils avaient traversé la capitale pour se diriger vers la banlieue sud.

Bizarrement,  le convoi s’arrêta près du stade que longeait l’enceinte de la propriété de Raoul.

Il en fut stupéfait. Qui Emmanuel comptait-il recruter dans ce quartier résidentiel ? A son grand étonnement, certains de ses voisins vinrent saluer l’homme en gris. D’où pouvaient-ils bien le connaître ? 

Raoul actionna sa télécommande pour commander l’ouverture de son portail, gara la voiture, sortit le fusil à lunette de son coffre et se dirigea vers l’immense vieil arbre qui faisait sa fierté.

Il grimpa dans la cabane dissimulée dans les hautes branches qu’il avait construite pour ses fils une quinzaine d’année plus tôt et qu’il entretenait régulièrement dans l’espoir de voir un jour ses petits enfants y jouer.

Alors qu’il cherchait la meilleure position, un des proches de Zavata se dirigea jusqu’aux branches qui dépassaient du mur d’enceinte de son domaine - celles-là même où se cachait Raoul - leva les yeux et appela :

- Zaché, descends donc, Emmanuel t’attend !

Bon sang ! Ils n’allaient pas lui faciliter le travail !