Tom et la lampe magique

 

 

Tom venait d’avoir dix ans.

Il allait à la boulangerie acheter du pain sur le vélo qu’il avait eu pour son anniversaire lorsqu’il vit un homme, assis par terre contre le mur de l’église du village.

Cet homme ressemblait aux SDF qu’il avait vus à la télévision. Ces gens n’avaient pas de maison et vivaient dans la rue. Tom savait qu’ils dormaient sous des cartons ou quelquefois dans des tentes sans chauffage, même pendant l’hiver.

L’homme avait une grande moustache grise et une longue barbe presque blanche. Emmitouflé dans un vieux manteau marron, il portait un bonnet et des mitaines de couleur verte.

Tom laissa son vélo contre le mur de la bibliothèque et traversa la route pour rentrer dans la boulangerie.

Au moment où il allait pousser la porte, le vieil homme l’appela :

-        Petit ! viens me voir.

L’enfant ne savait que faire : ignorer l’appel, comme le lui auraient conseillé ses parents, ou aller voir le monsieur qui l’appelait.

Il resta sur place, hésitant, la main sur la poignée de la porte, partagé entre l’envie de savoir ce que l’homme voulait lui dire et la crainte de désobéir.

Alors il regarda autour de lui et vit Madame Truc faire un grand sourire au vieil homme. Il pensa que le SDF était un ami à elle. Comme sa maman connaissait madame Truc et que madame Truc connaissait le SDF, il se dit que le monsieur n’était pas un inconnu et que peut-être il avait le droit de lui parler.

Une autre dame attendait que Tom se pousse pour rentrer dans la boulangerie. Elle lui dit d’un air peu aimable :

-        Tu comptes rester devant la porte encore longtemps ?

-        Oh pardon madame ! dit Tom en se rendant compte qu’il la gênait.

Il lâcha la poignée et s’effaça pour la laisser passer.

Madame Truc s’éloignait maintenant de l’homme pour se rendre à l’épicerie. Tom, pensif, un doigt dans la bouche, ne pouvait s’empêcher d’observer l’individu. Que devait-il faire ?

-        Viens me voir, petit, je ne te mangerai pas ! dit-il.

Et comme Tom ne se décidait toujours pas à l’approcher, il insista :

-        Allons, Tom, un peu de courage, saperlipopette !

Comment l’homme connaissait-il son prénom ? Tom était tellement surpris que sa curiosité l’emporta ; d’un pas hésitant, il se dirigea vers le SDF. De toute façon il ne risquait pas grand-chose puisque Madame Truc et Monsieur Machin discutaient un peu plus loin. Si le type voulait lui faire du mal, il n’aurait qu’à crier pour que ces gens viennent à son secours.

-        Bien, petit, tu de décides enfin !

-        Que voulez-vous Monsieur ?

-        Je sais que la semaine dernière tu as eu dix ans alors je voulais te faire un cadeau.

-        Comment savez-vous que c’était mon anniversaire ? s’étonna Tom. Je ne vous connais pas.

-        Je sais beaucoup de choses. Je suis venu dans ce village uniquement pour toi.

Tom commençait à se méfier du vieil homme. Il avait l’air content en dépit de sa condition misérable, ce n’était pas normal. A la place du monsieur, Tom aurait été triste de ne pas avoir de maison. Et puis, il faut bien l’avouer, Tom avait un peu peur d’être si près de l’inconnu. Il recula d’un pas et dit très vite :

-        Je ne vous connais pas. Mes parents ne veulent pas que je parle à des inconnus. Je dois partir maintenant.

Et il se dépêcha de rentrer dans la boulangerie. Il y avait là des gens qu’il connaissait de vue aussi s’y sentit-il en sécurité. Il attendit patiemment son tour pour acheter du pain en se disant que lorsqu’il sortirait il courrait jusqu’à son vélo sans écouter le vieux bonhomme.

Lorsqu’il sortit, sa baguette à la main, il avait décidé de ne pas regarder en direction de l’église mais il ne put s’empêcher d’y jeter quand même un rapide coup d’œil.

L’homme était parti, laissant un objet posé sur le trottoir. Curieux, Tom se dirigea vers le mur sur lequel le vieil homme était adossé quelques instants plus tôt.

Quelle ne fut pas sa surprise de constater que son prénom était écrit à la craie sur le trottoir. Un cercle rose entourait ce qui ressemblait à une torche et à côté du cercle était écrit de la même couleur : « cadeau d’anniversaire de Tom ». Une flèche partait de l’écriture jusqu’au cercle pour bien montrer où se trouvait le cadeau.

Un peu gêné, Tom regarda autour de lui, puis, prestement, ramassa l’objet qu’il fourra dans la poche de son blouson. Avec un pied, il tenta d’effacer le message en insistant sur son prénom. Et comme il n’arrivait pas à l’enlever complètement, il cracha par terre et se plia en deux pour le frotter avec la manche de son blouson qu’il avait ramenée sur sa main.

Heureusement personne ne l’avait vu. Rouge de confusion, parce que rien ne lui semblait normal dans ce qui venait de lui arriver, il enfourcha son vélo pour rentrer chez lui.

Parvenu devant sa maison, il ouvrit la petite porte du jardin, installa son vélo contre le grillage et courut déposer le pain dans la cuisine. Il s’en allait vers sa chambre lorsque sa mère qui faisait la cuisine, remarqua la manche tachée de rose.

-        Ce n’est pas possible ! j’ai lavé ton blouson hier matin. Comment fais-tu pour te salir aussi vite ?

-        Ce n’est rien Maman, juste de la craie, répondit-il.

Et il fila dans sa chambre.

Il eut juste le temps de retirer la lampe de sa poche pour la cacher sous son lit avant que sa mère ne fasse irruption dans la pièce.

-        Donne-moi ton blouson, je vais voir si je peux arranger ça !

Tom observa un instant sa manche d’un air ennuyé puis retira son anorak pour le donner à sa mère. Son air de « mais non, je n’ai rien fait » n’échappa pas à Madame Zac qui le connaissait si bien. Elle lui demanda :

-        Dis donc, comment as-tu fait pour te salir comme ça ?

-        Je ne sais pas Maman, j’ai dû passer mon bras sur un mur qui était sale.

-        Entre ici et la boulangerie, en pédalant sur ton vélo ?

-        Ben oui, Maman, ça doit être quand j’ai posé le vélo le long du mur de la bibliothèque, répondit-il, d’un air innocent.

Madame Zac le regarda un instant, cherchant à savoir ce que son fils essayait de lui cacher puis elle haussa les épaules et sortit de la chambre, le blouson dans les mains. Après tout l’explication était plausible.

Une fois seul, Tom sortit la lampe de dessous son lit pour l’examiner. C’est le moment que choisit son petit frère pour entrer en courant dans la pièce. Tom n’eut que le temps de glisser le cadeau sous son oreiller.

-        Tom, un requin me poursuit ! Vite ! il faut que je monte sur mon bateau !

Et le petit Dany se jeta sur son lit.

-        Vite ! monte toi aussi sur ton bateau, sinon il va t’attraper !

-        Mais je n’ai pas peur, moi ! Qu’il vienne, ce monstre ! Je lui ferai sa fête !

Et Tom entra dans le jeu, il saisit son pistolet laser pour le diriger vers le couloir par où, à coup sûr, la bête allait venir.

Le jeu dura jusqu’à ce que Madame Zac appelle les enfants pour le déjeuner.

Juste après le repas, la famille devait se rendre chez le frère de Monsieur Zac pour fêter l’anniversaire du cousin Julien.

Ils ne rentrèrent que vers dix huit heures. Le temps de prendre une douche et de dîner, il était temps d’aller se coucher.

Tom et Dany qui partageaient la même chambre étaient maintenant allongés sur leur lit.

Il tardait à Tom que son frère s’endorme pour pouvoir sortir la lampe de sa cachette. Comme il était plus grand que son frère qui n’avait que six ans, il avait le droit de lire dans son lit, le soir.

Pour aider Dany à s’endormir plus vite, Tom décida de lui lire l’histoire de l’ours des montagnes. Papa qui passait dans le couloir trouva que Tom était vraiment gentil de raconter une histoire à son petit frère.

Au bout de cinq minutes, Dany était endormi. Alors, Tom sortit la lampe de dessous son oreiller et la contempla à la lumière du plafonnier.

C’était une petite lampe noire en métal, composée d’un tube fermé d’un côté, relié à une fine lanière en cuir pour la glisser autour du poignet ; l’autre côté, plus évasé, était terminé par une plaque transparente au travers de laquelle on apercevait deux minuscules ampoules. Sur le tube se trouvaient deux boutons, un vert et un rouge.

Tom se rendit compte que l’extrémité de la lampe sur laquelle était accrochée la lanière se dévissait. Il força un peu et finalement réussit à l’ouvrir. Il n’y avait pas de pile dans le compartiment que Tom venait de découvrir mais juste un morceau de papier enroulé sur lui-même.

Tom le sortit pour lire ce qui était écrit dessus :

1) Toujours nommer ce sur quoi tu veux agir.

2) Prononcer la formule : « par le faisceau lumineux de la lampe, de la vue disparaisse ».

Et c’était tout.

Il relut ces deux phrases cinq fois, si bien qu’il finit par les connaître par cœur sans en comprendre le sens.

Que voulait dire ce message ? Certainement il lui était adressé puisqu’il se trouvait dans la lampe. Et pourquoi cette lampe n’avait pas de pile. Tom savait que toutes les torches fonctionnaient avec des piles.

Pour voir si la lampe éclairait bien, Tom, allongé sur son lit, appuya sur le bouton vert. Un  faible faisceau jaillit, sans grande portée. Il fut déçu, son cadeau n’était pas terrible.

Il essaya alors le bouton rouge en orientant la lampe sur le plafond. Le halot lumineux était assez puissant pour atteindre le plafond mais encore bien insuffisant. Puis, il eut l’idée d’éteindre la lumière. Là, le faisceau de la lampe était plus visible, il jouait à le faire tourner de plus en plus vite en émettant des chuintements avec sa bouche.

Tout en s’amusant, il répétait dans sa tête les phrases qui étaient écrites sur le papier. Il essayait d’en comprendre le sens.

Finalement, il posa la lampe allumée sur son lit, reprit le papier et décida de réfléchir pour tenter d’élucider le mystère du message.

« Toujours nommer ce sur quoi tu agis ? » Il fallait donner un nom ! Alors, parce que c’était le premier qui venait à son esprit, il prononça tout haut celui de son frère. Ensuite, en chuchotant, il lut la formule.

Brusquement, il écarquilla les yeux et se rua hors de son lit pour allumer la lumière. Dany n’était plus dans son lit.

-        Ça alors, pensa-t-il, où est-il passé ? Je le croyais endormi.

D’abord, il pensa que Dany était allé au cabinet comme cela lui arrivait souvent la nuit. Ce qui lui paraissait bizarre c’est qu’il ne l’avait ni vu, ni entendu sortir de la chambre.

Alors Tom retourna se coucher, cacha la lampe sous ses draps et attendit qu’il revienne. Mais Dany ne revenait pas ! Et puis la couette avait la forme de son corps, comme s’il était couché dessous.

N’en pouvant plus d’attendre et pensant que Dany s’était peut-être enfoncé dans son lit, Tom se leva et se dirigea vers le lit de son frère.

Il toucha d’abord avec la main. « Ouf » pensa-t-il, « il est bien là ! » « Il doit avoir chaud là dessous ! ». Alors il fit glisser la couette, légèrement, pour dégager son visage, mais il n’y avait rien dessous ! Le lit était complètement vide ! Et pourtant Tom entendait le souffle régulier de son frère endormi !

Dany était devenu invisible ! Il pouvait le toucher mais ne pouvait pas le voir.

Tom eut presque peur de ce qu’il venait de découvrir. Il se frotta les yeux pour être bien sûr qu’il ne rêvait pas. Comment cela était-il possible ? Dany avait le don de se rendre invisible et lui, son frère ne le savait même pas ?

Ses parents étaient dans le salon au rez-de-chaussée, ils regardaient la télévision. Tom eut envie de courir les chercher pour les avertir. Il allait le faire lorsqu’il comprit que c’était certainement à cause de la lampe de poche que son frère était dans cet état. Cette torche donnée par un inconnu, qu’il avait utilisée sans en parler à personne.

Alors il récupéra la lampe qui était toujours posée sur son lit et l’éteignit. Il avait prononcé la formule sans prendre garde que le faisceau de la lampe était braqué sur le lit de Dany.

Son frère allait peut-être rester comme ça toute sa vie ! Qu’allaient dire ses parents ? A la fin du film, ils monteraient pour les embrasser, ils ne manqueraient pas de se rendre compte que Dany était devenu invisible !

Tom s’affolait, il croyait entendre son père monter les escaliers, alors, il ralluma la lampe à l’aide du bouton vert, la dirigea sur son frère invisible mais il ne réapparut pas. Il prononça à toute allure la phrase magique « Dany, par le faisceau lumineux de la lampe, de la vue disparaisse », mais ça ne marchait pas ! Alors il poussa le bouton rouge et répéta la formule sans réussir à changer l’état de son pauvre frère.

Tom pleurait maintenant de la grosse bêtise qu’il venait de faire. Dany allait rester invisible toute sa vie ! Brusquement il eut une idée, il fallait utiliser le contraire du mot « disparaisse » ! Avec espoir, il braqua de nouveau le faisceau de la lampe sur son frère et chuchota : « Dany, par le faisceau lumineux de la lampe, de la vue apparaisse » et son frère réapparut. Tom n’eut que le temps de se jeter sur son propre lit et de se recouvrir de sa couette.

Papa entrait justement dans la chambre. Tom faisait semblant de dormir. Son père constata qu’il était tout rouge et que son front était chaud. Il dit à voix basse à Maman :

-        J’ai l’impression qu’il a de la fièvre ou alors il a fait un cauchemar et s’est agité dans son sommeil.

Maman approcha à son tour pour l’embrasser puis dit d’un ton inquiet :

-        Tu as raison, demain je prendrai sa température. Il a dû attraper froid en jouant dehors avec ses cousins.

Ses parents étaient allés se coucher depuis longtemps mais Tom ne parvenait pas à trouver le sommeil.

Enfin remis de ses émotions parce que son frère avait retrouvé une apparence normale, il pensait à tous les tours qu’il pourrait jouer à ses copains avec cet extraordinaire cadeau que le vieil homme lui avait fait.

En attendant, pour s’entraîner et parce qu’il pensait que ses parents devaient déjà dormir, il demanda au plafond de disparaître, puis, comme il ne voyait toujours pas le ciel, il le demanda au toit. C’était formidable de voir ainsi les étoiles, couché bien au chaud dans son lit.

Monsieur Machin qui sortait son chien vers deux heures du matin n’en crut pas ses yeux. La maison des Zac n’avait plus de toit ! Il rentra illico chez lui, réveilla sa femme pour l’emmener dans le jardin constater l’anomalie de ses propres yeux. Mais le toit était revenu car Tom qui avait sommeil venait de prononcer la formule de réapparition.

Madame Machin, en colère, dit à son mari :

-        Mais tu deviens fou, ma parole ! Me réveiller en pleine nuit pour me traîner dans le jardin et me raconter des sornettes ! Et moi encore, bonne pomme, je te suis ! tu devrais te coucher plus tôt, ça t’éviterait d’avoir des hallucinations !

-        Mais..mais je t’a.. t’assure, chérie, le toit n’était pas là tout…tout  à l’heure ! s’exclama Monsieur Machin en bégayant.

Penaud, Monsieur Machin suivit sa femme dans la maison. Il était pourtant sûr de ne pas avoir rêvé.

 

Fin du premier épisode.

 

Définitions :

SDF : sans domicile fixe. Une personne qui n’a pas de maison est un SDF.

Mitaine : gant qui ne couvre pas les deux dernières phalanges des doigts.

Misérable : qui est dans la misère c'est-à-dire très pauvre.

Torche : lampe de poche cylindrique (en forme de tube).

Hallucination : perception de choses qui n’existent pas. Madame Machin croit que son mari a rêvé que le toit avait disparu.

Saperlipopette : Juron léger. Un juron est une grossièreté.

Prestement : rapidement.

Chuintement : un son émis par la bouche : « che, che ». Cela ressemble au bruit que fait la cocotte minute lorsqu’elle laisse sortir la vapeur qui est sous pression.

Sornettes : affirmations qui ne reposent sur rien. Sottises.

S’effaça : se poussa.

Individu : homme que l’on ne connaît pas.

Type : individu, homme que l’on ne connaît pas.

En dépit de : malgré.

Illico : immédiatement.

Anomalie : quelque chose de bizarre, qui n’est pas normal.

Enfourcher : monter sur. Il monta sur son vélo.

Parvenu : arrivé.

Plausible : acceptable, possible, crédible.

Faisceau : rayon lumineux.

Elucider : éclaircir, comprendre, expliquer.