Trois rue des peupliers

 

 

Le bâtiment de la rue des peupliers est un petit immeuble de trois étages coincé au milieu de blocs de bétons de quarante mètres de haut et de soixante de long. Ceux qui logent là connaissent leur chance ; la vie y est plus humaine, même s’il n’y a pas d’ascenseur, que dans ces grandes barres grisâtres dans lesquelles l’âme des villages d’antan a disparu.

Les premiers locataires de ce petit immeuble y ont passé toute leur vie active sans jamais penser à déménager, parce qu’ils s’y trouvaient bien, mieux qu’ailleurs dans la cité en tout cas. Au moment de la retraite, l’envie de se rapprocher des enfants ou l’attrait de la campagne leur a fait libérer des appartements déjà vieux de quarante ans qui ont immédiatement trouvé preneur.

Le bâtiment a deux cages d’escalier. Chacune d’elle dessert 8 appartements. Chaque étage donne donc sur deux familles, de chaque côté du palier.

Bizarrement, au numéro trois, aucune des femmes de la partie gauche ne travaille alors que toutes les femmes de la partie droite, après avoir déposé les enfants à l’école, chez la nourrice ou à la crèche, partent le matin prendre le RER qui les mènera sur leur lieu de travail. Le fameux adage « métro, boulot, dodo » rythme leur vie tous les jours de la semaine.

Les femmes de la partie droite, celles qui échappent encore au cycle infernal qui transforme les grands ensembles en cités dortoirs, ces femmes donc, ont sympathisé, enfin trois d’entre elles, car celle du second reste une énigme pour les autres ; elle ne sort jamais de chez elle.

Au rez-de-chaussée, loge une femme d’origine malienne, son mari et ses trois enfants. Elle est née en France et ses parents ont eu l’idée originale de l’appeler France. Elle en est fière et depuis son plus jeune âge, sa star préférée du petit écran est Michel Sardou. Tout ceux qui la connaissent le savent parce qu’il n’est pas rare de l’entendre pousser la chansonnette d’une voix tonitruante « Et moi, j’habite en France et la France c’est pas toujours c’qu’on dit… » ou, lorsqu’elle a du vague à l’âme : « Ne m’appelez plus jamais France, la France elle m’a laissée tomber… ». Convaincue que ces chansons n’ont été écrites que pour elle,  France ne ménage pas les trémolos pour tirer les larmes de son auditoire imaginaire. Certains de ses voisins l’appellent la Castafiore noire lorsque dans tous les étages monte sa voix de stentor. Sinon, la plupart du temps, elle rigole, là encore assez peu discrètement.

France est corpulente, elle a du coffre. Energique et enjouée, elle met un point d’honneur à faire sourire ou mieux rire ceux qu’elle rencontre. Avec le locataire du second, croisé plusieurs fois depuis que lui et sa famille ont emménagé, elle a lamentablement échoué à chaque essai. En général il ne la regarde même pas comme si elle était invisible ce qui est vraiment une prouesse parce que croiser France dans les escaliers oblige soit à se faire tout petit, soi à s’arrêter pour la laisser passer. Un jour, France, se moquant d’elle-même, lui sortit une de ses blagues qu’elle croyait irrésistible pour l’avoir déjà essayé avec succès sur un public varié. Il y était question d’une femme plantureuse qui ne pouvait plus voir le bout de ses pieds. Ayant terminé son histoire, elle rigola bruyamment avant de chercher le regard de son irascible voisin qui attendait qu’elle veuille bien libérer l’escalier pour monter chez lui.  Elle y lut tant de mépris que de surprise elle faillit dégringoler les quelques marches qu’il lui restait à descendre. Depuis, elle se contentait de le saluer et lui bien sûr ne répondait jamais.

Le troisième est occupé par la jolie Nadia et son mari Malik. Le jeune homme est ingénieur chez un constructeur automobile et sa jeune femme cherche du travail. Nadia a fait des études de psychologie. Elle aurait aimé pouvoir mettre en pratique ce qu’elle a appris dès sa sortie de la faculté mais elle n’a pas encore trouvé d’emploi. En attendant, il lui arrive de garder les enfants de ses copines, pour les dépanner.

 

Au premier vivent une femme d’origine française, son mari et leur fils de 6 ans, Arthur. Emilie est blonde, gentille et ingénue. Patrick, le mari d’Emilie chef d’une entreprise de maçonnerie, a fait faillite un an auparavant  non à cause de son incompétence mais parce qu’il a engagé des travaux ruineux pour le compte d’une autre entreprise qui, en cessation de paiement, l’a entraîné dans sa chute.

Pour rembourser ses dettes, Patrick a été obligé de vendre la maison familiale. Lorsqu’il avait dit à Emilie qu’il avait obtenu l’appartement des peupliers, la jeune femme s’était mise à pleurer. Ayant passé son enfance à Neuilly, elle assimilait le quartier qu’il avait choisi à un coupe-gorge. Longtemps, elle l’avait supplié d’accepter l’aide de sa belle famille mais Patrick était resté ferme : il voulait s’en sortir seul. Il espérait dans trois ou quatre ans pouvoir remonter une entreprise. L’ex entrepreneur pensait à juste titre que sa femme ne mourrait pas de vivre plus à l’étroit qu’auparavant avec son salaire d’agent de maîtrise, d’autant que cette situation n’est que temporaire. La famille avait donc déménagé et très vite Emilie s’était rendue compte que ses craintes n’étaient pas fondées.

Le premier contact avec ses voisines l’avait laissée pantoise quand à leur adresse mentale et verbale. Ainsi ces « étrangères » étaient pourvues de réflexion et d’une agilité de paroles qu’elle était loin d’imaginer.

Il est impensable de dire qu’elle en doutait auparavant mais c’est pure vérité. Emilie avait vécu dans un monde protégé, charmant,  convaincu que seuls ses membres étaient doués d’intelligence. Ses parents lui avaient de plus asséné comme vérité première que l’argent dont ils disposaient était une chose naturelle car méritée.

De fait, les voisines du numéro trois de la rue des peupliers n’avaient pas leur langue dans leur poche et, au contraire d’Emilie, avaient un avis sur tout. La jeune femme ne tarda à réviser son jugement erroné et les trois femmes si différentes devinrent les meilleures amies du monde.

Emilie avait du mal à changer ses habitudes. Malgré le revers de fortune de son mari, elle continuait à dépenser trop. Les démarcheurs qui frappaient à sa porte n’avaient aucun mal à la convaincre de signer n’importe quoi et surtout des chèques. Patrick, lorsqu’il rentrait éreinté par sa journée de travail, se fâchait de voir qu’elle s’était encore laissée berner par un vendeur. Après avoir essayé de la raisonner car il en avait marre de rédiger des courriers pour annuler l’achat d’encyclopédies, d’aspirateurs, de boites en plastiques et autres articles dont ils n’avaient absolument pas besoin, il finit par demander à France de la surveiller et d’intervenir pour qu’elle ne gaspille pas tout l’argent du ménage.

France n’avait aucun mal à remplir sa mission puisque les représentants passaient d’abord par chez elle avant de gagner le premier. Elle laissait alors le temps au vendeur de faire son boniment puis montait chez sa copine. Telle une véritable actrice, elle inventait une histoire à dormir debout pour arriver à renvoyer l’importun sans qu’Emilie ne se rende compte de son manège.

Aujourd’hui, elle avait feint un malaise et s’était écroulée carrément sur le représentant. Ce dernier avait eu beaucoup de mal à l’empêcher de tomber car France pesait bien cent vingt kilos. Emilie s’était empressée de lui préparer une boisson énergisante en oubliant l’achat qu’elle comptait faire. Le vendeur, quant à lui, était reparti avec un bon mal de dos en pestant après la grosse voisine qui lui avait fait perdre une vente.

Tout de suite après le départ de l’homme, France avait retrouvé sa forme, comme par miracle. Emilie se félicitait de ce regain d’énergie qu’elle mettait sur le compte des soins qu’elle avait prodigués mais elle commençait à s’inquiéter des nombreux malaises que ressentait son amie.

-         Ce n’est rien, ne t’inquiète pas, juste une hypoglycémie. Le soda m’a fait du bien, la rassura France voyant qu’Emilie la regardait avec inquiétude.

 

France, assise sur une chaise dans l’entrée d’Emilie, faisait semblant de reprendre ses esprits lorsque son attention fut attirée par des pleurs discrets.

-         D’où vient cette voix ? demanda-t-elle.

-         Oh, ce n’est rien, c’est la voisine du dessus. Le vide ordure doit être ouvert. Tu verras, quand je le ferme, on n’entend plus rien.

Emilie se précipita dans la cuisine pour fermer la poubelle comme si les gémissements étaient un bruit insupportable dans une maison bien tenue. France la regarda étonnée.

-         Mais, on l’entendait pleurer !

-         Oh oui, c’est fréquent quand son mari n’est pas là.

-         Et tu ne fais rien ?

-         Moi ?

-         Ben oui, toi ! De qui veux-tu que je parle, de Michel Sardou ?

Emilie rougit mais ne répondit pas. Elle n’avait même pas pensé à s’inquiéter de la santé de sa voisine et sentait que si elle répondait, France risquait de se mettre en colère.

France se leva, la regarda droit dans les yeux et soupira bruyamment avant de retourner ouvrir le vide ordure pour prêter une oreille attentive au long gémissement qui montait dans la colonne.

Au bout d’un moment, les larmes aux yeux, elle se tourna vers Emilie pour dire : « il faut l’aider ».

Elle referma le vide ordure à demi et approcha sa tête jusqu’à ce que son menton entre dans le vidoir. Ainsi, elle voyait la colonne derrière. L’odeur n’était pas ragoûtante mais cela ne l’empêcha pas d’ouvrir sa bouche pour crier :

-         Ça va madame ? Vous avez besoin d’aide ?

Aussitôt, les pleurs cessèrent. France attendit patiemment une réponse pendant une minute puis réitéra sa question. Plus aucun bruit ne parvenait de l’étage du dessous alors elle referma le vide ordure et se retourna vers son amie.

-         Tu l’entends souvent pleurer ?

-         Oui, souvent.

-         Tous les jours ?

-         Je ne sais pas, moi. Peut-être, peut-être pas, je n’y fais pas attention.

-         Et naturellement il ne t’est pas venu à l’esprit de lui demander pourquoi elle pleurait ou au moins de nous en parler.

France ne posait pas une question, elle constatait simplement à haute voix combien la petite blanche manquait de curiosité et d’initiative. Si personne ne lui disait ce qu’il fallait faire, elle ne faisait rien, c’était aussi simple que cela.

Bien qu’Emilie n’en connaisse pas la raison, elle sentait que son amie était déçue. Son visage s’orna d’une moue boudeuse comme au temps où, petite fille, elle voulait se faire pardonner.

Soudainement, la sonnette de la porte d’entrée retentit.

-         C’est certainement Nadia qui vient m’apprendre à faire le couscous ! jeta Emilie en se précipitant dans l’entrée pour ouvrir.

France plongée dans ses pensées parut ne pas l’entendre. Emilie glissa à la nouvelle arrivante que leur amie commune n’était pas de bonne humeur avant de la laisser entrer dans la cuisine avec deux grands paniers remplis des courses qu’elle venait de faire. Nadia posa la note sur la table et dit à Emilie qu’il leur suffirait de la partager en deux puisque le soir même, les deux couples devaient souper ensemble.

-         Allez, il faut se mettre au travail tout de suite si on veut avoir fini pour ce soir.

-         Je vous laisse, dit France, l’air lugubre.

-         Qu’est-ce qu’elle a ? s’enquit Nadia.

-         Je ne sais pas. C’est depuis qu’elle a entendu les plaintes de la voisine du dessous dans le vide ordure.

Nadia regarda son élève bizarrement et se mit au travail. Elle avait depuis longtemps renoncé à comprendre tout ce que disait Emilie. Elle était tellement ingénue que parfois s’en était pathétique. Pauvre petite fille riche qui avait encore tellement de choses à apprendre. Pour l’heure, Nadia se proposait de l’initier à la préparation d’un plat de son pays d’origine. Oh ! bien sûr il y avait des livres de cuisine pour ça mais les recettes paraissaient écrites dans une langue étrangère pour la petite française. La plupart du temps, la jeune femme interprétait ce qu’elle lisait et le résultat s’avérait alors surprenant.

Nadia se disait que jamais personne n’avait pris la peine de lui expliquer une recette de cuisine et elle s’en indignait.

-         Allez ! nous allons éplucher les légumes, dit Nadia après s’être occupé de mettre la viande à cuire dans la cocotte.

Emilie s’empara d’une carotte et commença laborieusement à l’éplucher à l’aide d’un couteau de cuisine. Son travail ressemblait à celui d’un sculpteur tant elle prenait soin d’équilibrer ses coups de couteaux pour que le légume soit taillé d’une bonne façon.

-         Tu n’as jamais épluché de carottes ? la gronda Nadia éberluée. Et ton gamin, tu lui donnes quoi à manger ?

-         Ben si.

-         Et tu fais toujours comme ça ? Bon je vais te montrer. D’abord, il vaut mieux prendre un économe, ça simplifie l’épluchage.

Nadia lui nomma tous les légumes et lui fit un cours sur la manière de les préparer. Puis elle lui montra comment les cuire.

 

Pendant ce temps, France s’interrogeait pour savoir ce qu’elle devait faire quant à la voisine qui se plaignait toute seule chez elle. Son mari n’était pas là, France l’avait vu partir tôt ce matin. Ses enfants, deux garçons, étaient au lycée.

Un peu plus tard, France alla frapper à la porte du deuxième. Comme personne ne répondait, elle cria :

-         Ça va madame Préfort ? Vous allez bien ? Je sais que vous êtes là ! Ouvrez !

Elle continua à tambouriner à la porte tantôt en posant des questions, tantôt en ordonnant à la femme d’ouvrir la porte quand, brusquement, une voix bizarrement grave lui demanda :

-         Qu’est-ce que vous faites ici ?

-         Ah c’est toi ! dit France surprise en reconnaissant Victor, le plus jeune fils des Préfort. Je voulais parler à ta mère.

-         Elle ne peut pas vous répondre, elle est punie.

-         Quoi ? Punie ? De quoi est-elle punie ?

-         Je ne dois pas vous parler, mon père se mettrait en colère, il l’a interdit. Et puis d’abord vous n’avez pas à vous mêler de nos affaires.

-         Ah ! ne sut que répondre France, interloquée par son ton agressif.

L’adolescent fouilla ses poches à la recherche d’une clé et pesta parce qu’il l’avait oubliée. Il regarda alors la femme et lui dit d’un air arrogant.

-         Vous n’avez rien à faire sur notre palier. Si je le dis à mon père, il va vous casser la gueule !

-         Tu sais que tu me fais peur ! dit France l’air faussement terrorisée. Tu devrais venir goûter chez moi puisque tu ne peux pas rentrer chez toi.

-         Allez-vous en ! mon père ne veut pas que je discute avec les grosses négresses !

-         Voyez-vous ça ! Ton père est raciste ! Je vais lui parler moi à ton père quand il va rentrer.

Elle consentit à descendre les marches qui la séparaient de son propre appartement. Elle fit semblant d’y entrer, claqua violement la porte et attendit sur le palier en écoutant. Un léger glissement et le bruit d’une clé que l’on introduit dans la serrure lui firent comprendre que le petit avait retourné le paillasson. France sourit. Ce n’était pas futé, le premier réflexe d’un voleur était de regarder sous le paillasson. Elle se demandait quand même pourquoi la mère de l’enfant n’était pas venue lui ouvrir et ce que voulaient dire les mots prononcés par ce dernier : « elle est punie ».

France avait déjà vu des jeunes mal élevés mais l’arrogance de ce gamin de quinze ans dépassait les bornes.

Vers vingt heures, elle monta frapper chez ses voisins. L’homme qui lui ouvrit, trapu, la face  rubiconde, avait une haleine chargée d’alcool. Un sourire forcé, plaqué sur son visage, montrait des dents jaunâtres, petites et serrées. Ce type était visiblement un sanguin. Il ne devait pas être bon de le mettre en colère.

-         Bonsoir madame, dit Monsieur Préfort en lui ouvrant la porte, mais sans la faire entrer, je m’attendais à votre visite. Que puis-je faire pour vous ?

-         Je m’inquiétais pour votre femme, monsieur, dit France sans se démonter alors que les yeux glacés, quoique injectés de sang, de l’homme démentaient la courtoisie de ses paroles. Je peux la voir ?

-         Elle est à la cuisine, la place des femmes à cette heure de la journée. Je crains que vous ne la dérangiez. Je peux la remplacer. Mon fils m’a dit que vous lui aviez parlé.

-         Non, on ne peut pas dire que nous avons parlé. Il m’a plutôt insultée. Mais bon, je connais les enfants, ils ne font que répéter ce qu’ils tiennent de leurs parents.

-         Si mon fils vous a insulté, j’en suis désolé, vraiment. Je le punirai pour ça. Maintenant, vous comprendrez que je suis fatigué, j’ai eu une journée difficile.

-         Je voudrais voir votre femme, insista France en glissant un pied dans l’entrebâillement de la porte pour qu’il ne la lui claque pas au nez.

-         S’il n’y a que ça pour vous faire plaisir et si vous devez nous laisser tranquille ensuite, je n’y vois pas d’inconvénient, finit-il par dire un tantinet condescendant.

Francine ! Laisse tes plats, viens un peu par ici ! Il y a quelqu’un qui te demande !

Une femme bien coiffée passa la tête dans l’encadrement de la porte. Elle souriait en essayant de cacher deux incisives cassées. Son maquillage n’arrivait pas à dissimuler la pâleur extrême de son teint. France fut surprise de constater combien elle paraissait jeune à côté de son mari.

-         Tu peux retourner à ta cuisine, chérie ! dit l’homme. Et vous Madame, vous avez vu ce que vous vouliez, il est temps de rentrer chez vous. Bien le bonsoir à votre famille !

Outrée, France redescendit chez elle en chantant suffisamment fort pour être entendue dans tous les étages : « Et moi, j’habite en France et la France c’est aussi mon pays, si les Français sont cons parfois… ». Les paroles étaient plus qu’approximatives car elles les adaptaient à chaque situation. Par ce moyen, la femme noire refoulait sa colère, son stress et parfois même sa douleur...

 

France n’en dormit pas de la nuit. Cet homme n’était pas seulement raciste, il était mauvais comme la teigne. La femme qui s’appelait Francine avait besoin d’aide et celui qui l’empêcherait de fourrer son nez dans cette histoire n’était pas né.

Le lendemain, elle retrouva ses copines pour prendre le thé de dix heures chez Nadia.

-         Pourquoi y es-tu allée toute seule ? demanda Emilie. Tu aurais pu nous prévenir.

-         Ecoute, je ne savais pas ce qui se tramait au second. Je ne le sais toujours pas d’ailleurs mais je vous propose de le découvrir.

-         Chic ! une aventure ! s’écria Emilie qui resterait sans doute une éternelle gamine.

-         Je ne sais pas si c’est une bonne idée. Nous n’avons pas le droit de nous mêler de la vie de ces gens. Ils peuvent vivre comme bon leur semble pourvu qu’ils respectent la loi, intervint Nadia.

-         Moi je crois que Francine est maltraitée par son mari.

-         Tu n’en es pas certaine, France. Si c’est le cas, il faut prévenir les services sociaux mais pour ça il nous faut des preuves, pas une intuition.

-         C’est bien pour ça que nous devons mener une enquête. Il nous faut voir Francine sans son mari ni ses enfants.

-         On peut y aller tout de suite, dit Emilie.

-         Allons d’abord écouter le vide ordure chez toi.

Elles se précipitèrent dans l’appartement d’Emilie, firent grand silence dans la cuisine, les trois têtes rassemblées autour du vide ordure.

Le petit nez d’Emilie était pincé de dégoût. L’odeur nauséabonde qui se dégageait de la colonne lui retournait le cœur. Elle pensa que si se pencher de telle sorte sur la poubelle devait devenir une habitude, il serait bien de la parfumer. Elle se redressa et courut vers la salle de bain pour en revenir avec un vaporisateur qui contenait une eau de toilette très chère. Elle en aspergea copieusement le vide ordure sans prendre soin d’épargner les deux femmes attentives au moindre appel de détresse. Ses deux amies retirèrent précipitamment leur tête et se regardèrent désolées. L’odeur de pourriture qui se mélangeait maintenant avec celle de vanille était devenue irrespirable.

-         Pourquoi as-tu fait cela ? demanda France.

-         Parce que ça puait. Tu n’as pas senti ?

-         Si bien sûr, nous avons senti mais c’est pire maintenant. Et en plus nous en avons sur nos vêtements, la gronda Nadia.

-         C’est quand même mieux que l’odeur de poubelle ! décréta Emilie. C’est Patrick qui m’a acheté ce parfum pour mon anniversaire.

-         Tu as vidé la moitié du flacon ! au prix que ça coûte ! s’indigna France.

-         Oh, ce n’est pas grave, il m’en achètera un autre.

-         En tout cas, je n’ai rien entendu, dit Nadia.

-         Allons frapper chez elle ! intervint Emilie. Nous lui demanderons comment elle va.

-         Tu as raison, allons-y ensemble.

 

En chœur, elles allèrent sonner et frapper chez les Préfort. Madame Préfort, comme la première fois, ne manifesta pas sa présence, la porte resta close.

-         Elle n’a pas envie de nous voir, dit Nadia. C’est son droit après tout.

France déplaça l’épais tapis qui se trouvait devant la porte. Contrairement à ce qu’elle pensait, il n’y avait pas de clé. Dépitée, elle allait le remettre en place lorsque son instinct lui souffla de le retourner. La clé se trouvait là, sous ses yeux, dans un logement taillé dans l’épaisseur du tapis. Un scratch l’empêchait de tomber.

-         Tu n’as pas le droit de t’en servir ! N’y touche pas !

-         Je crois qu’il est l’heure d’aller chercher les enfants à l’école, intervint Emilie. Nous pourrons revenir cet après-midi.

France remit le tapis à sa place avec un petit sourire.

Emilie devait récupérer son fils, France son dernier et Nadia sa nièce qu’elle avait en garde toute la semaine. Sur le chemin de l’école, Nadia ne put s’empêcher de leur faire la morale.

-         On n’a pas le droit de rentrer chez les gens sans y être invité. Vous le savez bien. Vous devez me promettre que vous ne toucherez pas à cette clé.

-         Chut ! siffla France, voilà cette pipelette de Madame Verson. Manquerait plus qu’elle soit au courant.

Nadia lui jeta un œil courroucé mais accepta de se taire tandis qu’Emilie orientait la conversation vers un sujet beaucoup plus anodin.

-         Patrick a été ravi du couscous hier soir. Il faudra que tu m’apprennes à cuisiner d’autres plats. Nous avons passé une excellente soirée.

Nadia, morose, ne répondit pas.

-         Oh ! vous avez fait un couscous ! dit Madame Verson. Mon mari serait content que je sache le faire. Mais c’est trop long à préparer, je ne tiens pas à connaître la recette. S’il veut en manger, il n’a qu’à m’emmener au restaurant.

Elles étaient maintenant arrivées devant la porte de l’école et attendaient avec les autres mères que les enfants sortent. France et Nadia étaient plongées dans leurs pensées tandis qu’Emilie papotait avec quelques autres femmes.

Un peu plus tard, elles se retrouvèrent pour ramener les enfants à l’école et ensuite pour prendre un café chez France.

Cette dernière avait sa petite idée quant à l’occupation de leur après-midi. Déterminée à éclaircir le mystère qui entourait la famille Préfort, elle était décidée à se servir de la clef. Il lui restait à convaincre ses amies, enfin Nadia, parce qu’Emilie était déjà de son côté.

-         Il n’en est pas question, dit Nadia. Tu aimerais que quelqu’un entre chez toi comme ça ?

-         Et si c’était pour sauver une vie ? Nous savons qu’il se passe quelque chose au deuxième. Il est trop tard pour se boucher les yeux. De toute façon, soit tu es avec nous, soit tu rentres chez toi. Tu pourras dire que tu ne savais pas ce que nous avions l’intention de faire.

Vexée, Nadia sortit en claquant la porte.

-         Tu l’as fâchée, c’est malin ! grommela Emilie.

-         Ne t’inquiète pas, je la connais. Ça ne dure jamais avec elle. Allez, finis ton café, on y va !

-         Attends une minute, il faut que je passe chez moi. Je n’en ai pas pour longtemps.

France soupira bruyamment.

-         Dépêche toi alors !

Vingt minutes plus tard, Emilie revenait chez France, changée de pied en cap. Des baskets, un pantalon noir serré, un pull de même couleur, des gants en plastique et une cagoule de son fils à la main.

-         Où comptes-tu aller habillée comme ça ! l’interrogea France.

-         En mission de sauvetage ! répondit Emilie toute excitée. Regarde, je t’ai apporté des gants. Pour la tenue, tu n’es pas obligée de te changer vu que tu es déjà noire.

France la regarda un moment essayant de digérer l’accoutrement et les paroles de la petite blanche puis éclata d’un rire tonitruant qui résonna dans tout l’immeuble.

-         Arrête ! Arrête ! Ce n’est pas le moment de nous faire repérer, implorait Emilie.

Mais France ne parvenait pas à s’arrêter.

Elle pensait : « Quand je pense qu’on nous a rabattu les oreilles pendant des siècles avec la supériorité de l’homme blanc », en voici un beau spécimen ! ».

Elle se calma brusquement en se rappelant la tâche qu’elles devaient mener à bien.

-         Alors on y va puisque tu es fin prête. J’espère qu’on ne va croiser personne dans l’escalier.

-         A cette heure ci, il n’y a que nous. Mais on ne sait jamais, tu aurais peut-être dû te déguiser aussi. Mets au moins un foulard sur ta tête !

-         Non, je vais rester comme ça ! Tu l’as dit toi-même, il n’y a pas âme qui vive dans ce bâtiment à part nous trois et la voisine du second.

Emilie sortit la première sur la pointe des pieds. Après avoir tendu l’oreille un moment pour vérifier que personne ne venait, elle fit signe à France qui attendait exaspérée de pouvoir sortir de chez elle.

En catimini, elles montèrent à l’étage supérieur. France sonna et cogna à la porte plusieurs fois puis elle retourna le paillasson pour s’emparer de la clé. Alors qu’elle allait l’introduire dans la serrure, une voix affolée descendit jusqu'à elles.

-         Venez chez moi, vite ! Voilà quelqu’un !

En quatrième vitesse, elles grimpèrent les seize marches qui les séparaient de l’appartement de Nadia qui referma doucement la porte derrière elles.

-         Je vous ai entendues sortir et je me suis postée à la fenêtre. Devinez qui j’ai vu débouler au bout de l’allée ?

Emilie se précipita à la fenêtre pour voir qui arrivait et s’exclama :

-         Victor Préfort !

-         Où est-il ? demanda France qui avait gardé la clé à la main.

-         Il avance doucement parce qu’il joue à shooter dans une boite de coca.

-         J’ai le temps de remettre la clé alors, dit-elle en se précipitant dans l’escalier.

-         C’est trop tard, n’y va pas, il est dans l’entrée ! cria Nadia. Tu aurais dû lui dire qu’il était presque arrivé ! gronda Nadia à l’intention d’Emilie.

Malgré sa corpulence, France était déjà au second. Elle avait eu le temps de remettre la clé et le tapis en place lorsque Victor pointa ses yeux haineux sur elle.

-         Encore fourrée chez nous ! Qu’est-ce que vous faites ici ?

-         En quoi cela te regarde ? L’escalier appartient à tout le monde.

-         Votre étage, c’est en dessous, là où sont les mal lavés. Vous n’avez rien à faire ici.

-         France, tu as oublié ton foulard ! Remonte ! cria Nadia.

-         Je croyais que les arabes et les noirs pouvaient pas se blairer ! La preuve que si ! Quand il s’agit de voler les blancs, ils se mettent ensemble !

Interloquée que de telles paroles puissent sortir de la bouche d’un enfant d’une quinzaine d’année, France ne répondit pas et s’empressa de remonter chez son amie.

-         Si tu savais comment il m’a traitée, dit-elle à Nadia, ce n’est pas pensable. C’est un skinhead ce voyou. J’en ai même peur de laisser mes enfants jouer dehors !

-         Allons ! c’est un gamin.

-         Essaye de discuter avec lui, tu verras ce qu’il pense et tu seras comme moi : horrifiée !

France raconta à ses amies ce qui venait de se passer.

Nadia, convaincue maintenant que les Préfort n’étaient pas fréquentable se proposa d’aider ses voisines le lendemain matin en montant la garde.

Emilie restait chagrinée du contretemps qu’avait pris leur mission.

 

Le lendemain, après avoir conduit les enfants à l’école et s’être assuré que le dernier des mâles Préfort avait quitté l’appartement, les deux femmes arrivèrent devant la porte qu’elles savaient pouvoir ouvrir facilement grâce à la clef cachée sous le tapis.

Fébrile, France introduisit la clef dans la serrure. Elle la tourna en chuchotant les mots « Sésame ouvre-toi ! » ce qui rendit Emilie perplexe.

Elle continuait à réfléchir à ce que France avait dit quand cette dernière la tira par le bras pour la faire entrer.

-         Vite ! murmura-t-elle.

Elle referma doucement, se tourna vers Emilie l’index sur la bouche pour lui intimer l’ordre de se taire alors que cette dernière allait lui demander s’il était normal de donner un nom à la porte.

La disposition des pièces leur était familière puisque semblable aux appartements des autres étages. L’entrée donnait à gauche sur la cuisine, à droite sur la salle à manger qui faisait aussi office de salon ; le couloir, devant elles, desservait trois chambres, la salle de bain et les toilettes. Tout était parfaitement rangé et ce qu’elles voyaient de l’entrée donnait une impression de sérénité en dehors du fait que la porte de la cuisine était fermée par un verrou qui se trouvait à l’extérieur de la pièce.

-         Elle doit être enfermée là dedans, chuchota France en pointant son doigt sur la porte.

Emilie ouvrit de grands yeux puis se précipita sur le verrou pour l’ouvrir.

-         Doucement ! gronda France en retenant son bras.

-         Il faut bien y aller, non ? s’exclama Emilie en oubliant de chuchoter.

France se pétrifia et Emilie porta la main à sa bouche quand une petite voix derrière la porte demanda :

-         Qui est là ?

Embêtées d’être découvertes, les deux femmes ne surent que répondre et se contentèrent de rester immobiles en retenant leur respiration.

-         Qui est là ? répéta la voix de femme avant de se mettre à chanter pour calmer son angoisse ou peut-être pour signifier à ceux qu’elle prenait pour des cambrioleurs que la maison était habitée.

France reprit ses esprits et dit :

-         Madame Préfort ! Nous sommes des voisines, n’ayez pas peur, nous voulons vous parler !

-         Me parler ! à moi ? Il ne faut pas ! mon mari ne veut pas !

-         Madame Préfort, nous allons entrer ! Surtout n’ayez pas peur, nous voulons seulement parler avec vous.

Fébrile, France déverrouilla la porte et la poussa doucement.

-         Bonjour Madame Préfort ! Je m’appelle France et voici Emilie, votre voisine du dessous. Nous n’avons pas encore eu l’occasion de vous rencontrer…

Madame Préfort, effarouchée, était prostrée contre la fenêtre, à l’opposé de la pièce.

-         Vous n’aviez pas le droit de rentrer, répéta-t-elle d’une toute petite voix, la tête dans ses mains.

-         Nous ne faisons rien de mal ! Nous voulons juste savoir si vous allez bien !

France s’approcha d’elle et, doucement, en prenant ses bras par les poignets, les éloigna de son visage.

-         Ne me touchez pas, gémit la pauvre madame Préfort.

France laissa échapper un soupir en voyant son pauvre visage noirci par un hématome autour de l’œil droit.

-         C’est votre mari qui vous a fait ça ! dit-elle la voix tremblante de colère. Il ne faut pas vous laisser faire Madame Préfort !

-         Non ! non ! je me suis cognée. Ce n’est pas mon mari ! dit-elle d’un ton plaintif.

-         Bien ! Ce n’est pas votre mari ! D’accord !

-         Mais alors c’est qui ? interrogea Emilie.

La grimace dont la gratifia France lui fit comprendre qu’elle devait se taire.

-         Madame Préfort s’est cognée, elle vient de le dire.

-         Oui, je me suis cognée, répéta Françine Préfort, rassurée parce qu’on la croyait.

-         Nous connaissons vos deux garçons, dit France pour engager la conversation. Il y a Victor, le plus jeune et l’aîné… je ne connais pas son prénom.

-         Léon. Ce sont les fils de mon mari, expliqua Francine.

-         Ah ! s’exclama Emilie.

-         Alors vous n’avez pas d’enfant, s’étonna France.

-         J’ai eu une petite fille mais elle est morte avec son père. J’ai fait une dépression. C’est Max qui m’a redonné goût à la vie. Au début, nous deux, c’était bien… Même avec ses enfants.

-         Vous n’avez plus vos parents ?

-         Si, dans le sud de la France. Mon mari ne les supporte pas, alors je ne les vois plus. Ils ont été très peinés aussi à la mort de leur petite fille. Ma mère écrit de temps en temps. Elle voudrait que l’on y descende en vacances mais on ne prend jamais de vacances.

-         Vous ne sortez jamais de votre appartement, affirma Emilie.

-         Au début, il voulait bien que je sorte, il était gentil, attentionné avec moi. Un jour, il m’a vu parler avec un autre homme, ça l’a rendu fou parce qu’il m’aime. Depuis, je suis punie.

-         Ça fait combien de temps ? demanda France sur le ton de la conversation, comme si sa question avait peu d’importance.

-         Oh ! bien avant que nous n’emménagions ici !

Soumise, Francine répondait aux questions ainsi qu’elle devait le faire lorsqu’elle était avec son ignoble mari.

-         Savez-vous que votre mari n’a pas le droit de vous séquestrer ? Il y a des lois en France qui interdisent ce genre de comportement.

-         Que voulez-vous que je fasse. Je n’ai jamais travaillé. Je n’aurais pas de logement si je partais. Je serais à la rue. Mon mari a tout, moi je ne possède rien. Je suis stupide, je ne sais rien faire.

-         En tout cas, il vous a bien bourré le mou ! constata France.

-         Bourré le quoi ? interrogea Emilie.

-         Il lui a fait un lavage de cerveau si tu préfères. Il l’a endoctriné, hypnotisé, intoxiqué par ses paroles… Tu comprends cette fois ?

France avait élevé la voix. Francine s’était recroquevillée sur elle-même comme si elle craignait qu’on la frappe.

-         Allons, allons, Madame Préfort ! Je ne suis pas en colère contre vous mais plutôt contre votre mari et ses enfants.

Au fait, les enfants que disent-ils de vous voir enfermée dans la cuisine toute la journée ?

-         Les enfants agissent comme des enfants. Pour eux c’est naturel que la femme reste à la maison. De toute façon je ne suis pas leur mère, pour eux je suis comme une étrangère ou comme une femme de ménage, termina-elle comme pour elle-même.

-         Et vos parents, ça ne les inquiète pas de ne jamais vous voir ? Tu parles de parents ! Ils ne se soucient même pas de la santé de leur fille.

-         Mes parents, je vous l’ai dit, ne s’entendent pas avec Max. Ils savent que s’ils viennent ici, Max ne les laissera pas entrer. Il le leur a écrit.

-         Mais si vous partiez, ils vous accueilleraient certainement. Vous devriez partir, aller vivre ailleurs, chez vos parents par exemple.

Brusquement, Francine se mit en colère. Elle haussa le ton pour dire :

-         Ma vie, c’est ma vie !  Cela ne vous regarde pas. Il faut rentrer chez vous. Vous devez rentrer chez vous !

Emilie et France en restèrent abasourdies.

-         Je croyais que nous étions amies, intervint France pour la calmer.

-         Je n’ai pas d’amie. Je n’en ai pas besoin !

Puis en gémissant :

-         Que va dire Max quand il saura que vous êtes rentrées dans la maison ?

-         Il n’est pas obligé de le savoir, répondit Emilie. Nous en tout cas, nous ne dirons rien.

-         C’est vrai, nous ne lui en parlerons pas. Si vous ne dîtes rien, il ne le saura pas.

-         Vous croyez ? demanda Francine avec espoir.

-         Bien sûr ma petite dame ! il faut commencer à vivre votre vie. Il n’a pas besoin de savoir ce que vous faites de votre journée.

Francine soupira.

Les deux femmes sortirent, refermèrent la porte de la cuisine et la porte d’entrée avec soin avant de reloger la clé dans sa cachette.

Tous les jours, France, Emilie et Nadia qui s’était ralliée à leur cause prirent l’habitude de passer quelques minutes avec madame Préfort. Au fur et à mesure cette dernière se laissa apprivoiser. Du lundi au vendredi elle attendait la visite de ses voisines avec impatience. Elle finit par leur parler de son passé. Après la mort de son mari et de sa fille, Francine avait fait une dépression et avait cherché du réconfort auprès d’anciens copains de son quartier. Ces derniers l’avaient entraînée dans des combines lucratives qui lui permettaient de se payer la drogue dont elle tait devenue dépendante. Sans doute serait-elle morte d’une overdose ou aurait-elle fait de la prison si Max ne l’avait pas sortie de ce milieu pourri pour lui faire suivre une cure de désintoxication. Recluse, sans personne à qui se confier, elle ne savait plus très bien où elle en était et malgré les sévices qu’elle endurait, elle semblait vouer une certaine reconnaissance à son méprisant mari ; elle ne cessait de répéter qu’il lui avait sauvé la vie.

Ses trois voisines, persuadées que cette vie dans une cuisine n’avait pas de sens, essayaient d’amener Francine à se rebeller contre son mari, à demander de l’aide. La femme refusait catégoriquement leur aide. Elle leur disait que ses problèmes ne les concernaient pas et finissait par les supplier de ne rien faire qui puisse changer sa situation.

Plus tard, les voisines comprirent pourquoi Francine souhaitait tant qu’elles n’intervinssent pas. Un jour où le moral de madame Préfort était au plus bas, elle leur confessa que Max, son mari, la menaçait de la dénoncer à la police si elle le quittait. Il détenait des preuves de sa culpabilité dans une affaire qui la mèneraient droit en prison s’il s’en servait contre elle. Francine avait une peur panique de se retrouver en prison.

Nadia s’était heurtée à un mur lorsqu’elle avait tenté de lui expliquer que sa vie était bien pire que celle des prisonniers. Incrédule, elle avait crue mal entendre la réponse de Francine :

-         Mais ici au moins, j’ai Max !

 

Longtemps, les voisines de la rue des peupliers se demandèrent ce qu’il convenait de faire. Elles n’osaient dénoncer les agissements de Max Préfort sans l’accord de Francine. Si leur action devait la mener dans une cellule, elles ne se le pardonneraient pas. Qui sait en effet quelle pourrait être la réaction de Francine dont la santé mentale était fragile. France décida que le seul moyen d’aider madame Préfort était de détruire les preuves que Max détenait. Pour cela il fallait que Francine en dise plus or elle se refusait à évoquer le passé peu glorieux qui l’avait conduit dans les bras de son mari.

Un jour, alors qu’elles discutaient gentiment avec la pauvre voisine du second, Victor les surprit. L’absence d’un professeur lui avait fait quitter le lycée plus tôt que d’habitude. En découvrant les trois femmes chez lui, il entra dans une rage telle que Nadia craint un moment qu’il ne s’étouffe de colère. Devenu tout rouge, il chercha longtemps ses mots sans respirer avant d’insulter copieusement les femmes puis de les menacer en jetant des coups de pieds et des coups de poings autour de lui d’une manière tellement désordonné qu’heureusement il ne toucha personne. Ce déferlement de sons et de gestes eut certainement pour effet de relâcher la pression car son teint redevint peu à peu normal au fur et à mesure qu’il se calmait. Et c’est d’une voix glacée, ressemblant à celle de son père, qu’il termina : « des femmes, des « putes d’étrangères », n’ont rien à faire chez nous ! Quand mon père saura ce qui se passe pendant son absence, ça va barder ! »

Nadia essaya de le raisonner, de dire qu’elles ne faisaient rien de mal en rendant visite à Francine mais rien n’y fit, les voisines passèrent la porte sans avoir réussi à le convaincre.

 

Cet événement allait les forcer à agir, vite ! En effet, si elles ne faisaient rien, Max Préfort allait se venger sur sa femme le soir même.

France décida qu’il fallait lui faire peur et comme elle n’était pas en peine d’imagination, elle échafauda un plan pour son retour.

Ce soir là, alors que Max Préfort rentrait de son travail et se garait dans le parking souterrain de son immeuble, il fut attaqué par trois individus vêtus de noir, cagoulés, armés de bâtons. Trois plafonniers cassés dans les parages de l’emplacement qu’il louait pour sa voiture l’empêchèrent de reconnaître ses agresseurs. De toute façon, enfermé dans sa voiture, tellement effrayé par les coups qui pleuvaient de partout sur l’habitacle, il s’était caché le visage. Lorsque le harcèlement s’arrêta enfin et qu’il osa lever les yeux, il n’y avait plus personne. Il attendit pétrifié un bon quart d’heure se demandant si tout danger était écarté. Il profita surtout de l’arrivée du type du troisième qui hésita avant de se garer à côté de la voiture torturée de coups de Préfort.

-         Ça va monsieur Préfort ? que vous est-il arrivé ? demanda Patrick le mari de d’Emilie.

-         Des voyous ! Ils m’ont agressé ! Ils étaient trois, vous vous rendez compte ?

-         Vous les avez reconnus ? Il faut aller porter plainte, répondit Patrick stupéfait devant l’état du véhicule.

Puis voyant un papier blanc posé sur le capot, il le prit et l’approcha des phares de sa voiture qu’il avait laissés allumés.

-         Je crois que ce message est pour vous, monsieur Préfort ! dit-il d’une voix peu amène.

Max Préfort s’approcha et lut « TOUCHE PLUS A TA FEMME ! ».

-         Qui se permet ? De quel droit… De quel droit ? La grosse noire, bien sûr, elle traîne partout celle-là ! Elle passe son temps à me narguer !

-         De qui parlez vous ?

-         La grosse négresse ! Vous savez la grosse négresse du rez-de-chaussée et l’Arabe du troisième. Je suis sûr que ce sont elles qui ont fait le coup ! Mais ça ne va pas se passer comme ça, vous pouvez me croire ! Elles vont voir qui fait la loi dans ce pays !

Patrick commençait à comprendre que sa femme était peut-être bien le troisième agresseur, elle était toujours fourrée avec ses amies. Il se souvenait qu’Emilie lui avait dit que madame Préfort était séquestrée et battue par son mari.

Brusquement il se mit à haïr l’individu qu’il avait en face de lui. Ce salaud était capable de dénoncer les trois femmes. Quelle idée avaient-elles eue d’agir de la sorte !

-         Vous savez, dit-il sur le ton de la confidence, tout le monde sait que vous cognez sur votre femme.

Interloqué, Préfort lui jeta un regard de rage mais ne trouva rien à répondre. Il rougit, rougit, comme son fils un peu plus tôt.

Patrick profita de son avantage :

-         Je ne crois pas que ce soit une bonne idée de porter plainte, parce qu’il se peut qu’on vous demande des comptes à votre tour. Je serais vous, je n’en ferais rien. Vous ne souhaitez certainement pas que la police se mêle de vos affaires, n’est-ce pas ?

La bouche ouverte, Préfort cherchait désespérément de l’air qu’il ne trouvait pas.

Soudain, Patrick eut peur de le voir s’effondrer devant lui, terrassé par une crise cardiaque.

-         Allons ! Allons ! Monsieur Préfort, remettez-vous ! dit-il en lui tapant sur l’épaule.

Les yeux exorbités, l’autre se poussa pour refuser le réconfort que Patrick essayait de lui donner. Il ne put dire que « Vous ! Vous… » avant de s’écrouler.

Aussitôt, Patrick, affolé, sortit son téléphone portable pour appeler les pompiers. En les attendant, il mit en pratique ses cours de secourisme pour tenter de réanimer son voisin. Il lui insuffla de l’air et pratiqua un massage cardiaque. Préfort sembla reprendre vie un instant mais en voyant l’homme qui le réanimait, un nouvel accès de colère le fit basculer de nouveau dans l’inconscience. C’est à ce moment précis que les pompiers entrèrent dans le parking toutes sirènes hurlantes. Patrick n’eut que le temps de faire disparaître le papier blanc qui risquait de compromettre sa femme.

Préfort resta quelques mois à l’hôpital. Il en sortit un matin de printemps hémiplégique et aphasique. Il ne pouvait plus descendre seul les quelques marches qui le séparaient de l’extérieur du bâtiment, ses enfants, sa femme et quelquefois ses voisines devaient le porter. C’était maintenant Francine qui dirigeait toute la maisonnée Préfort. De jour en jour elle devenait plus forte et découvrait la joie de vivre en paix. L’aîné des garçons Préfort était parti et elle tentait de reprendre le plus jeune en mains. Elle faisait les courses, prenait le thé, discutait de tout et de rien avec ses voisines de l’aile gauche du trois de la rue des peupliers. De temps en temps, elle invitait ses copines. Au début Max Préfort voyait ça d’un mauvais œil, s’il était incapable de le dire, les femmes rien qu’à voir son regard glacé posé sur elles s’en apercevaient. Et puis, peu à peu, France et les autres finirent par amadouer le malade. Il faut dire que les trois femmes qui avaient quelque chose à se faire pardonner, étaient aux petits soins pour lui. France surtout n’avait pas renoncé à le faire rire. Elle trouvait des blagues belges plus drôles les unes que les autres et remplaçait le « c’est un belge qui… » par « c’est un noir qui… » un peu par autodérision mais surtout pour faire plaisir à Max qu’elle savait raciste.

Un jour alors qu’elle en était à lui chuchoter sa deuxième blague assise à côté de lui près de la fenêtre de la salle à manger, elle le vit sourire des yeux puis secouer le pouce et l’index pointés en avant comme s’il désirait écrire. Elle trouva du papier et lui glissa un stylo dans la main. Maladroitement, il traça d’une écriture étroite et tremblante : « MERCI ».

Les larmes aux yeux, France avec fougue, se leva pour lui coller un baiser sonore sur chaque joue.

Une larme coula sur la joue de Max et alors une chose incroyable se produisit : il se mit à fredonner doucement, laborieusement la chanson de Michel Sardou : « En chantant ». Il fallait tendre attentivement l’oreille pour entendre ce filet de voix qui sortait difficilement d’une bouche entrouverte dont les lèvres paraissaient figées sur un masque livide. Prévenues par France, Francine, Nadia et Emilie assises à table devant une tasse de thé, arrêtèrent de papoter pour écouter l’étrange mélodie. Assurément, Max  venait de faire un pas vers la guérison. Il avait encore de grands progrès à faire et certainement ne serait-il plus jamais l’homme qu’il avait été, tant mieux !